Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Déclic


Antarctic


Cette semaine dans les locaux de Météo-France à Toulouse, quelque 300 scientifiques du Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) se sont réunis pour commencer à rédiger le volume 1 (les bases physiques) du prochain rapport d'évaluation qui sera rendu public en 2021. Un long travail d'analyse, de confrontation d'observations de la planète qui est fait méticuleusement depuis la création de cet organisme international en 1988. Mais le poids des mots, la multiplication des alertes lancées depuis 30 ans par le GIEC ne semblent pas déclencher la mobilisation mondiale qui serait pourtant cruciale pour infléchir le réchauffement climatique essentiellement dû aux activités humaines…

On aurait pu penser que le choc des photos ou des vidéos de catastrophes climatiques suffirait à engager une prise de conscience planétaire. Des ouragans toujours plus puissants, des sécheresses toujours plus arides, des épisodes de canicule toujours plus nombreux, des glaciers toujours plus en recul, des incendies toujours plus grands donnent à voir de spectaculaires images. Mais, là aussi, encore insuffisantes pour engager la mobilisation internationale.

Depuis l'accord de Paris sur le climat en 2015, rare moment de lucidité sur l'avenir écologique de la planète, les Etats – du moins ceux dont les dirigeants ne versent pas dans le déni climato-sceptique – semblent frappés d'aphasie, peinent à respecter leurs engagements. Les opinions publiques semblent enclines à la fatalité même si une partie d'entre elles, notamment les jeunes, marche pour le climat et appelle à agir.

Le déclic qui manque pour une mobilisation générale viendra peut-être dans les mois à venir lorsque le monde découvrira les témoignages de réfugiés climatiques. Le pré-rapport du GIEC sur les océans et les glaciers, qui a fuité cette semaine, estime qu'il y aura bientôt 280 millions de réfugiés climatiques, des hommes, femmes, enfants contraints de quitter leur maison engloutie par la montée des eaux. Une submersion qui concerne les littoraux de tous les continents, tous les pays, toutes les régions dont la nôtre. Ces témoignages seront peut-être le déclic pour qu'enfin le climat de la planète devienne la priorité n° 1.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 31 août 2019)

Eldorado

mining


L'affaire de l'or d'Andorre – si l'on peut l'appeler ainsi – que nous révélons aujourd'hui inspirera-t-elle un jour un film ? En tout cas, cette histoire de filouterie savamment mise en œuvre entre sud-ouest et Andorre pendant des mois par un petit groupe recèle tous les ressorts pour bâtir un excellent scénario sur cette inextinguible soif de l'or qui habite les hommes depuis l'Antiquité. « Le feu éprouve l'or, et l'or éprouve l'homme », avait déjà écrit le philosophe grec Chilon de Sparte.

À l'heure du trading à haute fréquence, des cyber-arnaques et des crypto-monnaies, certains préfèrent, d'évidence, trouver leur eldorado en restant dans le classique d'une ruée vers l'or sonnante et trébuchante, matinée de quelques tours de passe-passe.

Une ruée compliquée à mettre en œuvre, qui joue sur le temps long, mais qui est, évidemment, toujours lucrative puisque l'or reste au fil des époques la valeur refuge des temps de crise. Boudé par les investisseurs dans les années 80, il est revenu en grâce depuis la crise de 2008. Et depuis une année, le cours de l'or n'a cessé de grimper : +35 % en un an ! L'once d'or a ainsi atteint son plus haut niveau depuis 2013 en dépassant la barre des 1 500 dollars. De quoi aiguiser les appétits légaux – comme le projet de la Montagne d'or en Guyane, désormais retoqué par le gouvernement – ou illégaux…

Mais l'arnaque de l'or d'Andorre, qui fait découvrir à la plupart d'entre nous les « orpailleurs de sablière », met en lumière un niveau de contrôle – de la part de l'Etat comme des industriels – visiblement insuffisant pour s'assurer de la parfaite légalité de ces activités. La justice devra en déterminer les tenants et aboutissants et l'Etat en tirer réflexion pour mieux sécuriser et encadrer l'orpaillage.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 30 août 2019)

Défis

C3N


La spectaculaire opération des cybergendarmes français contre un réseau de hackers qui avaient piraté des centaines de milliers d'ordinateurs dans le monde pour servir leurs projets illégaux est riche d'enseignements sur les défis que représente la numérisation de nos sociétés.

Le premier enseignement est qu'il n'y a pas de fatalité – ni d'impunité – contre les pirates, que ceux-ci visent des particuliers, des entreprises ou des Etats comme on l'a vu ces derniers mois.

Dans tous les pays, et particulièrement en France, les forces de l'ordre se sont mises en ordre de bataille pour mener cette cyber-guerre. Une guerre contre le crime digital qui passe aussi par une coopération internationale qui a peut-être fait défaut par le passé mais qui se renforce, notamment en Europe. Depuis 2017, les Etats membres de l'UE et les institutions européennes mettent en place des procédures de coopération et d'échanges pour développer une gestion de crises cyber aux niveaux politique, opérationnel et technique. Ce défi de coordination indispensable est en passe d'être gagné face à des menaces mouvantes et mondiales.

Le second défi que met en lumière l'opération française révélée hier est que la société tout entière doit plus que jamais prendre conscience des risques et adopter en conséquence les bons gestes, les bonnes pratiques pour que la sécurité numérique soit autant prise en compte que la sécurité physique. De la même façon qu'on ne laisse pas la porte de son domicile ouverte en son absence, il faut apprendre à sécuriser son ordinateur et son smartphone aujourd'hui, comme sa maison connectée demain. À l'école comme dans l'entreprise, cet apprentissage-là doit être permanent. Il ne doit laisser personne de côté, que ce soient les seniors ou les plus jeunes car chacun doit s'approprier les enjeux de sécurité numérique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 août 2019)

Volte-face calculée

macron


C'est peu dire que l'intervention d'Emmanuel Macron sur la réforme des retraites, lundi soir en direct dans le JT de France 2, était totalement inattendue. Là où l'on pensait voir le chef de l'état louer le long travail de concertation réalisé par le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye ces deux dernières années, ou détailler le mécanisme du fameux et très controversé âge pivot de 64 ans – différent de l'âge de départ «totem» de 62 ans – ou encore promettre aux partenaires sociaux qui doivent rencontrer le gouvernement la semaine prochaine qu'il y aurait des aménagements, Emmanuel Macron a pris tout le monde de court en estimant qu'il préférait «qu'on trouve un accord sur la durée de cotisation plutôt que sur l'âge.» Et d'ajouter que cela lui paraissait «plus juste». La volte-face est totale, déstabilisant jusqu'au ministre de l'économie Bruno Lemaire, contraint de ramer à contre-courant pour s'accommoder de la position présidentielle…

Mais cette volte-face a, d'évidence, été mûrement réfléchie, Emmannuel Macron a pesé les avantages et les inconvénients de son choix avec un seul objectif : être celui qui réussira la réforme des retraites sur laquelle tous ses prédécesseurs se sont cassé les dents. En revenant à la durée de cotisation chère à la CFDT, il coupe l'herbe sous le pied des syndicats qui appellent à mobiliser le mois prochain, prive ses oppositions politiques d'arguments, elles qui entendaient mener «la mère des batailles», et donne un gage à l'aile gauche de sa majorité.

Le président montre aussi qu'il n'est fermé à rien, qu'il peut évoluer, écouter pour rechercher le compromis. Toutes choses dont certains, Gilets jaunes en tête, l'en pensaient incapable. Ce revirement calculé fait toutefois une victime : Jean-Paul Delevoye. Comme Jean-Louis Borloo avec son rapport sur les banlieues – aussitôt remis, aussitôt enterré – le haut-commissaire se retrouve en situation délicate.

Pas tout à fait désavoué, mais fragilisé. Au nom de la nouvelle méthode de la phase II du quinquennat.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mardi 28 août 2019)

Urgence

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus. La formule s'applique parfaitement – hélas ! – aux féminicides. C'est-à-dire « le meurtre de femmes commis par des hommes parce que sont des femmes », selon la définition qu'en avait donnée la sociologue américaine Diana E. H. Russell en 1976. Un terme qui n'est entré dans notre dictionnaire Robert qu'en 2015 et qui reste absent du Larousse ; c'est dire combien la société avance lentement sur ces questions et peine à bien nommer les choses.

Car jusqu'à présent, ces meurtres étaient enrobés dans des expressions qui en amoindrissaient la portée et l'horreur en mettant en avant un aspect pseudo-romantique : crime passionnel, drame de la jalousie amoureuse ou de la séparation… Autant dire qu'en 2019, alors que la parole des femmes sur les violences sexuelles s'est libérée avec le mouvement #MeToo consécutif à l'affaire Weinstein, ces termes, qui remontent à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, n'ont plus leur place. Notre société doit sortir du déni, et au premier rang la magistrature. À cet égard, il est heureux de voir que la procureure d'Auch, Charlotte Beluet, a utilisé l'expression « féminicide suivi d'un suicide » pour relater ce mois-ci dans le Gers le meurtre d'une femme par son époux, quand certains de ces collègues évoquent encore des « pistes passionnelles » – alors même que le crime passionnel n'existe plus dans le Code pénal depuis 1975.

Si se mettre d'accord sur les mots est important, c'est parce qu'il y a urgence à traiter les maux. Car les féminicides dépassent le cadre des faits divers et constituent un fait social majeur. En France, plus d'une centaine de femmes sont tuées par leur compagnon. Dans certains cas, des proches ou les femmes elles-mêmes ont donné l'alerte pour décrire des situations de danger. En vain ! Les outils existent – bracelets électroniques, ordonnances de protection, portables, foyers d'accueils – mais restent méconnus, insuffisants ou mal utilisés par des magistrats ou des policiers insuffisamment formés.

Il n'y a pourtant pas de fatalité. L'Espagne a mis en place depuis une dizaine d'années une vaste politique volontariste qui a fait baisser d'un tiers le nombre de féminicides. « Vous êtes nos amies, nos mères, nos sœurs, nos filles. La violence qui vous a coûté la vie nous écœure, nous révolte », écrivait récemment Emmanuel Macron en évoquant toutes celles qui ont perdu la vie. Le Grenelle des violences conjugales qui s'ouvre dans quelques jours doit permettre une remise à plat, initier de nouvelles mesures et acter la mobilisation totale de la société pour s'attaquer à ce fléau. Il y a urgence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 27 août 2019)

Deux visions du monde

G7
Les chefs d'Etat et de gouvernements à Biarritz. Photo G7


Année après année, les grands sommets internationaux – G7, G8 ou G20 – se ressemblent. Si l'on osait la comparaison triviale, on dirait que, comme pour une discothèque, il y a deux salles deux ambiances, ou comme au festival d'Avignon, le In et le Off.

D'un côté, en effet, il y a le rendez-vous des grands de ce monde, chefs d'Etat et de gouvernements des pays démocratiques les plus riches de la planète, qui se retrouvent pour discuter essentiellement d'économie, de mondialisation, de régulation du capitalisme. Depuis le sommet de Gênes et l'apparition des black blocs – ces groupes ultraviolents qui préfèrent le combat et la casse au débat et aux propositions – les dirigeants se retrouvent bunkérisés dans de jolies cités transformées en camps retranchés. Biarritz ne fera pas exception à la règle ce week-end avec un déploiement de forces jamais vu : 13 200 gendarmes et policiers, des missiles, des bateaux pour sécuriser l'Hôtel du Palais. Paradoxalement, c'est claquemurés dans cet établissement de luxe que les dirigeants vont parler lutte contre les inégalités et ouverture au monde. Sur la forme, l'image est plutôt maladroite même si on comprend bien la nécessité de protéger un sommet de violences ou de menaces terroristes. Sur le fond, on verra ce qu'il ressortira de ce cénacle où, depuis l'arrivée de Donald Trump, le multilatéralisme est à ce point affaibli qu'il n'y aura pas de déclaration commune pour éviter d'afficher trop de divisions…

De l'autre côté, des dizaines d'associations, des milliers de militants organisent des contre-sommets, des espaces de discussion, de proposition, d'indignation, de manifestation. Le foisonnement des thèmes donne parfois le tournis, mais force est de constater que ces contre-sommets pacifiques ont souvent joué le rôle de lanceurs d'alerte sur le dérèglement climatique, les inégalités entre les pays du Nord et du Sud comme au sein même des pays développés, l'urgence écologique, la pollution… Des idées jugées incongrues ou irréalisables et qui ont, au fil des ans, conquis les opinions et, parfois, leurs dirigeants.

Autant dire que les sommets et les contre-sommets livrent deux visions du monde, deux conceptions du développement de l'Humanité entre lesquelles des ponts sont très difficiles à construire. Entre les simples déclarations d'intentions non contraignantes d'un côté et les imprécations à l'action de l'autre, le dialogue semble brouillé.

Pour son premier G7 en tant qu'organisateur, Emmanuel Macron n'économise pas sa peine pour amener du liant, ménageant ici les ONG, notamment environnementales, appelant là ses homologues à l'action. D'aucuns y verront une posture démentie en France par l'action de son gouvernement, d'autres une stratégie de leadership à l'heure où l'Europe est affaiblie par le Brexit et les poussées populistes, les derniers la capacité d'un chef d'Etat à enfin parler cash et vrai. Il y a sans doute un peu de tout cela. Mais si Emmanuel Macron veut que ce G7 ne ressemble pas aux précédents, sitôt tenus, sitôt oubliés, il va falloir passer cette fois de la parole aux actes…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 24 août 2019)

Asphyxie

nasa
Image satellite de la NASA

Lorsque Jair Bolsonaro a pris la tête du Brésil le 1er janvier dernier, les défenseurs de l'environnement savaient à quoi s'en tenir avec ce président d'extrême droite qui affiche sans fard – comme Donald Trump son modèle – son climato-scepticisme. Sitôt en fonction, il a donc commencé à mettre en pratique son programme économique ultralibéral en donnant carte blanche pour l'exploitation de l'Amazonie. « C'est la région la plus riche du monde. Il y a moyen de l'exploiter de manière rationnelle », expliquait le nouveau président qui a fait opérer à son pays un virage à 180°.

Alors que depuis le Sommet de la Terre à Rio, en 1992, le pays apparaissait très « vert » et volontariste dans les négociations sur le climat, le voilà dans la position de destructeur du « poumon vert » de la planète, prêt à tout pour permettre l'exploitation agricole et minière des terres amérindiennes. Selon l'Institut national de recherche spatiale (INPE), la déforestation en juillet a été quasiment quatre fois supérieure qu'au même mois de 2018… Des chiffres évidemment remis en cause par Bolsonaro qui – ne rechignant jamais au déni, au mensonge et à la brutalité avec quiconque ne va pas dans son sens – a limogé illico le directeur de l'INPE puis accusé les ONG de provoquer les incendies « pour attirer l'attention contre (sa) personne, contre le gouvernement brésilien. »

Ces terribles incendies qui ravagent l'Amazonie depuis plusieurs jours – au point de noyer Sao Paulo dans un nuage de fumée noire à 3 000 km de distance ! – sont pourtant bien dus en grande partie au défrichement par les flammes effectué pour transformer les aires forestières en zones de cultures ou d'élevage, mais aussi, dans une moindre mesure, à la sécheresse qui touche le pays. La conjonction de ces deux facteurs, s'ils perdurent, fait que le poumon vert jouera de moins en moins son rôle d'absorbeur de CO2…

Lors du sommet mondial du développement durable, à Johannesburg, en 2002, Jacques Chirac avait déclaré « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Aujourd'hui, l'Amazonie brûle. Pour éviter l'asphyxie, nous avons le devoir de ne pas regarder ailleurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 août 2019)

Espoir

cancer


Pour faire progresser une cause, faire connaître une injustice, porter un combat légitime, il est souvent nécessaire qu'il y ait une incarnation, une figure, un homme ou une femme qui personnifie le sujet qu'il porte au nom de tous les siens. José Bové et la malbouffe, Asia Argento et les violences sexuelles faites aux femmes après l'affaire Weinstein, Jean-Luc Roméro et le droit de mourir dans la dignité, Christiane Taubira et le mariage pour tous, Robert Badinter et l'abolition de la peine de mort. Il est peut-être présomptueux – car le sujet touche là au plus intime de la nature humaine – de mettre dans cette liste Bernard Tapie, mais le choix de l'ancien homme d'affaires de médiatiser son cancer permet de lever un peu plus la chappe de plomb qui, longtemps, a oppressé – et parfois oppresse encore – les malades et leurs familles.

Quoi que l'on pense du personnage – ses excès, ses coups de gueule, son bagout, ses outrances ses arrangements avec la vérité – nul ne peut nier le courage et la détermination dont fait preuve depuis plusieurs mois Bernard Tapie pour venir à bout de son cancer. Dès le départ, l'ex-patron de l'OM n'a pas cherché à dissimuler son état, assumant crânement les cheveux blancs, la voix qui se casse, la fatigue lancinante, le teint terne. Tapie le battant n'envisageait pas de ne pas se battre. Et, partant, en toisant sa maladie, c'est un message qu'il envoyait à la société comme aux malades. Face au cancer, ne pas laisser tomber, ne pas battre en retraite, ne pas se cacher, ne pas susciter pitié mais revendiquer pleinement le statut de citoyen, c'est-à-dire d'homme dans la cité en pleine possession de ses moyens intellectuels. Ce que réclament aussi les associations qui accompagnent au jour le jour les malades et leurs familles et qui demandent à la société d'ouvrir les yeux sur la réalité des malades.

Le second message que l'histoire de Bernard Tapie nous transmet, c'est que l'on peut avoir foi en la science. À l'Oncopole de Toulouse comme à l'ICM de Montpellier, à Marseille ou à Paris, dans des laboratoires français, européens ou américains, la recherche avance. Pour qui est frappé d'un cancer ou dont un membre de la famille est affecté, cela ne va sans doute pas assez vite, mais les progrès sont considérables, de nouvelles pistes de recherche sont explorées, l'intelligence artificielle ouvre de nouvelles voies. Toutes sont porteuses de l'espoir de la guérison.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 22

Realpolitik

Poutine
Poutine à Sébastopol (Crimée), le 9 mai 2014. Photo Kremlin.ru

« La soif de dominer est celle qui s'éteint la dernière dans le cœur de l'homme ». En recevant hier au fort de Brégançon le président russe Vladimir Poutine, Emmanuel Macron a-t-il pensé à cette phrase du « Prince », de Nicolas Machiavel, dont il est, dit-on, un fin connaisseur ? En tout cas, cette soif de dominer n'a jamais quitté le maître du Kremlin depuis ce jour de 1999 où le finissant Boris Eltsine a choisi l'ex-espion comme Premier ministre. En deux décennies, Vladimir Poutine a, depuis, installé un pouvoir absolu dont l'un des objectifs premiers a été de rendre à la Russie la grandeur passée que connut sur la scène internationale l'ex-URSS avant son effondrement. Un empire craint et respecté.

Pour ce faire, Vladimir Poutine a montré les muscles au propre – l'homme adore se faire photographier dans des poses sportives et viriles – comme au figuré. Sur la scène internationale, Poutine lancera la guerre en Tchétchénie, annexera la Crimée et soutiendra les séparatistes pro-russes du Donbass en Ukraine, interviendra en Syrie en appui au régime de Bachar al-Assad, et orchestrera en sous-main des cyber-opérations de déstabilisation des élections dans les pays occidentaux, en Europe comme aux états-Unis.

Sur la scène intérieure, il fera rentrer dans le rang les oligarques nés durant la période Elstine, mettra au pas les chaînes de télévision, fera arrêter ses opposants, n'hésitera pas à faire donner rapidement un assaut controversé lors de la prise d'otage de Beslan ou au contraire à refuser toute aide extérieure pour secourir les marins du sous-marin Kursk en perdition. Vladimir Poutine au Kremlin, c'est, d'évidence, une main de fer dans un gant de crin, qui n'aime rien tant que mettre la communauté internationale devant le fait accompli, qui fait mine de ne pas se soucier des sanctions internationales – qui pèsent toutefois bel et bien sur l'économie russe – mais qui, comme Donald Trump, reste sensible aux honneurs et aux marques de considération.

Emmanuel Macron l'a bien compris, qui avait reçu Vladimir Poutine en grande pompe, en mai 2017, au château de Versailles. Certains reprocheront au chef de l'état d'entamer un dialogue séduction avec le brutal Vladimir Poutine, notamment à l'heure où, à Moscou, des manifestants réclament davantage de démocratie. Mais dans un jeu mondial marqué par le choc entre la Chine et les états-Unis et par la montée des populismes, il serait au final contre-productif pour l'Europe de couper les ponts avec une Russie qui, qu'on le veuille ou non, est un acteur majeur. Avec une Angela Merkel en fin de règne en Allemagne, un Royaume-Uni empêtré dans l'interminable Brexit ou encore une Italie bousculée par les diatribes des populistes, Emmanuel Macron apparaît comme le seul dirigeant européen à même de pouvoir engager avec la Russie un «dialogue exigeant» c'est-à-dire cash, franc mais sans illusions sur des changements à court terme.

Autant dire que la rencontre de Brégançon est l'exemple même de la realpolitik.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 20 août 2019)

Sang-froid

feu
Photo : préfecture de l'Aude


Le terrible incendie qui ravageait une vaste partie de l'Aude près de Carcassonne depuis mercredi après-midi et qui, hier soir, a été maîtrisé, illustre combien ces feux estivaux nécessitent de sang-froid.

Sang-froid d'abord des pompiers et secouristes qui se mobilisent toujours rapidement face à des incendies qui peuvent se révéler imprévisibles et incontrôlables. Les esprits étroits diront que c'est là le risque du métier ; mais la réalité est que ces hommes et ces femmes – pompiers volontaires pour la majorité d'entre eux – tutoient le danger avec une expertise aiguë, reconnue d'ailleurs au-delà de nos frontières, un sens de l'abnégation et du service public exemplaire auxquels tous les Français doivent exprimer leur reconnaissance. Peut-être encore davantage cette année, puisque le 5 août dernier, l'un de ces soldats du feu, le pilote Franck Chesneau, a péri dans le crash de son Tracker en luttant contre un incendie dans le Gard.

Sang-froid ensuite des populations – particuliers, entreprises, élus locaux – victimes de ces incendies. Face à la progression parfois spectaculaire et rapide des flammes, les habitants des zones sinistrées suivent minutieusement les directives données par les pompiers et les autorités, évitant ainsi de céder à une panique qui serait légitime mais potentiellement lourde de conséquences en pertes humaines. Ces populations, qui parfois perdent tout, méritent aussi la solidarité de la nation lorsqu'il s'agit pour elles de reconstruire toute une vie.

Face à ces comportements exemplaires il y a hélas trop souvent des comportements irresponsables. Il y a certes d'un côté les pyromanes qui allument volontairement des feux. Contre ceux-là, la surveillance des massifs, les rondes préventives sont utiles mais ne peuvent hélas pas garantir le risque zéro. Mais il y a aussi le comportement de tous ceux, par étourderie ou méconnaissance, qui s'affranchissent d'élémentaires règles de prudence. Des règles qui sont pourtant répétées chaque été et depuis des années par les préfectures et les élus. Face à la fragilité de la nature, chaque citoyen se doit plus que jamais d'être vigilant et respectueux de consignes pensées pour éviter que nos beaux paysages ne se transforment pour des années en terres brûlées…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 16 août 2019)

Des idées et des hommes

les républicains


Une élection présidentielle réputée imperdable et finalement perdue dans les affres d'une affaire Fillon qui a décrédibilisé l'ensemble du parti ; des lignes politiques divergentes pour ne pas dire irréconciliables qui ont conduit au départ de nombreux ténors soit vers Emmanuel Macron comme supplétifs d'En Marche, soit vers des ambitions plus solitaires ; des affaires judiciaires toujours pendantes avec un Nicolas Sarkozy devenu figure tutélaire d'une droite en pleine déconfiture ; une déroute aux élections européennes où le choix de l'ultraconservateur François-Xavier Bellamy n'a pas dépassé le buzz médiatique ; et pour finir la démission du très clivant Laurent Wauquiez aussi adepte de bullshit que d'une dérive très droitière, d'évidence inefficace.

Depuis 2017, Les Républicains n'en finissent pas de cumuler échecs et déconvenues, et en dépit de quelques initiatives isolées, notamment de jeunes élus, aucun travail de fond n'a été fait pour redéfinir ce qu'est la droite. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » pourraient-ils dire en paraphrasant Jacques Chirac.

C'est dire si la prochaine élection du patron du parti, dans deux mois, doit être l'occasion d'entamer – enfin – l'indispensable chantier de la reconstruction qui a bien trop tardé. Car contrairement à ce que peuvent dire les Cassandre, il existe pour la droite un espace, étroit certes mais réel, entre La République en Marche et le Rassemblement national. Pour avancer sur cette ligne de crête et espérer un jour incarner l'alternance aux yeux des Français, il faut toutefois deux conditions : des idées et des hommes.

Des idées d'abord. Il s'agit de bâtir un programme clair, attractif, crédible, qui renoue sans doute avec ce que fut la droite populaire, tout en évitant de plagier le Rassemblement national. Les Républicains peuvent s'appuyer sur le vivier des élus locaux pour bâtir cette droite des territoires qu'incarne à sa façon Gérard Larcher, le madré président du Sénat.

Des hommes ensuite. À un an des municipales et trois de la présidentielle, il n'en manque certes pas dans un parti éclaté où exsudent des ambitions anciennes ou contrariées. Le futur président du parti, sans doute le plus petit dénominateur commun de ses différentes sensibilités, aura ainsi la lourde tâche d'opérer le rassemblement, favoriser le renouvellement et empêcher le retour de cette guerre des chefs si mortelle pour la droite.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 14 août 2019)

Ogres et démons

epstein
La mort en prison ce week-end du milliardaire Jeffrey Epstein, alors qu'il attendait que soit fixée la date de son procès pour exploitation sexuelle de mineures, électrise l'Amérique et la confronte à ses ogres et à ses démons.

Ces ogres, dont Epstein est le plus récent représentant, sont ces hommes de pouvoirs, d'influence, qui se sentent au-dessus des lois grâce à leurs relations, ces milliardaires qui peuvent embaucher les meilleurs avocats pour acheter le silence de leurs victimes, ces vedettes de cinéma, du sport ou de la télévision à la personnalité de Janus qui, souvent, ont inspiré la littérature ou le cinéma. Tous horrifient l'opinion… tout en la fascinant, dès lors que, leur chute survenue, ils se retrouvent dans les rouages d'une machine judiciaire américaine perfectible, qui peut être aussi implacable qu'étrangement conciliante.

Bernard Madoff, ce financier qui promettait des placements aux rendements en or et qui, en fait, escroqua et ruina des dizaines de stars, est de ces ogres-là. Harvey Weinstein, le producteur accusé de harcèlement sexuel et de viols par des dizaines d'actrices qui contribuèrent à lancer le mouvement de libération de la parole des femmes #MeToo, est aussi de ces ogres-là. Et que dire, donc, de Jeffrey Epstein, ce milliardaire jet-setteur dont les fantasmes et les frasques sexuelles l'ont conduit au trafic sexuel pédophile avec de jeunes filles aux Etats-Unis et peut-être aussi en France ? Un ogre lui aussi, conspué par une Amérique schizophrène, aussi puritaine sur la sexualité qu'elle peut être sans limites sur la pornographie, et qui a attendu les années 90 pour prendre toute la mesure des crimes pédophiles.

Mais si l'affaire Epstein affole aujourd'hui autant l'Amérique, c'est qu'elle se combine avec l'un de ses démons : le complotisme. Sans même attendre les conclusions de l'enquête sur la mort du milliardaire, les théories les plus farfelues ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Le carnet d'adresses d'Epstein, qui comprend de nombreuses personnalités politiques dont Donald Trump, Bill Clinton ou le Prince Andrew, y est pour beaucoup, qui nourrit tous les fantasmes sur le prétendu meurtre du milliardaire. Celui-ci s'expliquerait forcément parce que son procès aurait dévoilé les secrets de ses puissants amis… Des théories sans preuve auxquelles le président des Etats-Unis en personne vient d'apporter crédit en retweetant l'une d'elles qui, peu ou prou, accuse Bill Clinton d'avoir commandité le meurtre…

En faisant cela au lieu d'appeler à la pondération, Donald Trump détourne peut-être le regard de ses propres turpitudes, mais il enfonce un peu plus l'Amérique dans cette ère de post-vérité, dangereuse pour la démocratie, où les faits n'ont plus aucune importance, où la réalité se brouille et se dissout devant les caméras de télévision et dans les méandres des réseaux sociaux, où la croyance remplace le savoir. Assurément un autre démon…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 13 août 2019)

"Not in my backyard"

eoliennes


L'installation de fermes d'éoliennes est l'un des dossiers typiques qui pourrait illustrer l'expression anglaise « not in my backyard », pas dans mon arrière-cour. Autrement dit, à l'heure où le réchauffement climatique est devenu une réalité, chacun comprend bien qu'il faut investir dans les énergies renouvelables pour préparer l'avenir et donc miser, entre autres, sur les éoliennes… mais à condition qu'elles soient installées chez le voisin !

Certes, nombre de communes, y compris en Occitanie, ont accueilli favorablement des parcs éoliens ces dernières années… et les retombées économiques pour les finances locales qui allaient avec. Mais très (trop ?) souvent, chaque installation donne lieu à des polémiques sans fins, parfois de bruyantes manifestations d'opposants et des recours en justice pour empêcher l'installation de ces immenses moulins blancs. Avec des arguments parfois très spécieux, comme l'atteinte au paysage ou le bruit, mais aussi de légitimes inquiétudes sur le devenir de ces installations lorsqu'elles arriveront en bout de course dans quelques années et sur la pérennité d'une énergie très largement subventionnée…

Dès lors, pas étonnant que la France, par rapport à certains de ses voisins européens, ait pris du retard dans l'installation d'éoliennes, qui pèsent donc toujours peu dans la production totale d'électricité.

Pour le gouvernement comme pour les décideurs locaux, il convient sans doute de prendre de la hauteur et de regarder toutes les possibilités pour faire évoluer le mix énergétique de la France sans braquer les Français… Si l'on reste dans l'éolien, les installations en mer semblent prometteuses. De même, de nouvelles technologies d'éoliennes, comme les mats vibrants sans pales de la société espagnole Vortex, peuvent répondre aux principales critiques des opposants. Mais réviser le mix énergétique français impose d'avoir plusieurs fers au feu et de miser aussi sur les bioénergies, le solaire photovoltaïque, la géothermie, les biocarburants ou encore l'hydroélectricité. Ce qu'a bien compris la région Occitanie qui veut devenir la première région à énergie positive d'Europe en 2050 en jouant sur toutes les énergies renouvelables.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 12 août 2019)

Changement d'ère ?

benidorm
Benidorm. Photo Diego Delso

En attendant d'en savoir plus sur les circonstances précises des agressions sexuelles et des viols présumés survenus dans la station balnéaire espagnole de Benidorm entre deux jeunes Norvégiennes et cinq jeunes Toulousains, il convient évidemment de rester prudent et d'éviter les commentaires à l'emporte-pièce. Toutefois cette affaire illustre deux phénomènes de société majeurs.

Le premier, ce sont bien sûr le harcèlement, les agressions sexuelles et les viols dont la prise en compte a connu – et c'est heureux – un bouleversement ces derniers mois. L'affaire Weinstein aux états-Unis et le lancement du mouvement #MeToo de libération de la parole des femmes (prolongé par #BalanceTonPorc en France) ont ouvert une nouvelle ère dans laquelle les harcèlements et les agressions sexistes contre les femmes (et parfois les hommes) qui étaient minimisés, tus, ignorés, moqués ne sont désormais plus tolérés. La société a pris conscience que ce que certains appelaient – et appellent encore – de la séduction, de la drague appuyée n'en étaient – et n'en sont – absolument pas et que lorsqu'une personne dit non à des avances sexuelles, c'est non. Ce respect du consentement, cette lutte contre toute forme d'agression – de l'insulte au viol – a conduit plusieurs états dont la France à prendre des mesures, notamment contre le harcèlement de rue.

Par ailleurs, si l'affaire de Benidorm suscite l'émoi en Espagne, c'est aussi parce que le pays s'était indigné l'an passé d'un verdict clément contre cinq accusés – qui se faisaient appeler «la meute» – d'un viol collectif perpétré durant les fêtes de Pampelune en 2016. Un vaste mouvement de protestation et de soutien à la victime, réuni sous la bannière «Yo sí te creo» (Moi, je te crois), avait conduit à la tenue d'un nouveau procès. Les cinq hommes ont été condamnés fin juin à 15 ans de prison pour ce viol collectif. Et le Code pénal devrait être amendé. Un vrai changement d'ère…

Le second phénomène que peut soulever cette affaire de Benidorm est l'alcoolisation excessive des jeunes – qui ne peut d'ailleurs excuser en rien les agressions sexuelles, certaines étant commises par des individus parfaitement sobres. Mais ce «binge drinking», ces bitures express dans lesquels certains voient comme un rituel sont lourdes de conséquences et posent un vrai problème de santé publique. À Benidorm justement, où l'alcool bon marché accompagne la fiesta de la jeunesse européenne en vacances, la municipalité avait interdit l'alcool et les fêtes nocturnes sur la plage… dès 2008. Mais ce «tourisme de la cuite» pour reprendre l'expression d'un ancien ministre catalan est loin d'être endigué. Plusieurs études européennes montrent une baisse de la consommation d'alcool chez les jeunes, qui seraient plus enclins désormais à «garder le contrôle»… sauf visiblement lorsqu'ils sont en vacances. Le changement d'ère ne semble pas là encore de mise…

Enfin, cette affaire doit permettre de souligner que les services de police en Europe ont su évoluer pour être davantage à l'écoute des victimes, pour mieux recueillir leurs plaintes et pour traiter plus rapidement ces dossiers qui bouleversent des vies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 août 2019)

Défi global

homeless


Comment nourrir 10 milliards d'humains d'ici 2050 tout en préservant la planète ? Voilà sans doute le défi mondial le plus important qu'ait jamais eu à connaître l'humanité. Pour faire face cet immense challenge, le Groupe international des experts sur le climat – ce fameux Giec connu pour ses alertes sur le réchauffement climatique – va rendre aujourd'hui à Genève un rapport très complet. Le résumé de cette analyse scientifique de 1 200 pages, d'une ampleur jamais égalée sur le sujet, approuvé par les représentants de 196 États, sera adressé aux pouvoirs publics pour les guider dans leurs prochaines décisions. Les alertes sur ce dossier, et notamment les différents scénarios d'évolution, sont toutefois déjà connues, grâce notamment au minutieux travail de la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Car l'agriculture apparaît comme le pivot du problème, à la fois sa source et sa solution.

Les systèmes agricoles à forte intensité d'intrants et de ressources qui ont entraîné la déforestation massive, la pénurie d'eau, l'appauvrissement des sols, la perte de biodiversité, la résistance aux antimicrobiens des ravageurs et des maladies ainsi que des niveaux élevés d'émissions de gaz à effet de serre ne peuvent pas garantir une production alimentaire et agricole durable, constatait ainsi la FAO dans son rapport «L'avenir de l'alimentation et de l'agriculture. Parcours alternatifs d'ici à 2050», paru, déjà, l'an passé. Mais l'agriculture est aussi la clé du défi alimentaire si elle parvient à changer son modèle en passant d'un système massivement chimique et mécanique à une agriculture agroécologique, adaptée au changement climatique.

Ce véritable bouleversement ne peut se faire qu'à au moins trois conditions. D'abord une prise de conscience globale qui dépasse le clivage entre pays « développés » et pays « en développement » pour adopter un point de vue neuf, universel. Ensuite, il faut de la part des gouvernements des choix politiques courageux, notamment en ce qui concerne la course au profit des multinationales de l'agroalimentaire, et de la part des agriculteurs et des populations les plus privilégiées des sacrifices, des renoncements à des habitudes de production et de consommation. Abandonner des cultures trop gourmandes en eau pour s'orienter vers d'autres plus adaptées à l'environnement des terres, lutter contre le gaspillage alimentaire, retrouver le rythme des saisons pour ne plus manger en plein hiver des fruits ou des légumes d'été venus du bout du monde, etc.

Enfin la troisième condition consiste à dégager les financements – forcément colossaux – pour réaliser les investissements nécessaires afin de chercher et développer de nouvelles technologies de culture, construire de nouvelles infrastructures logistiques pour réduire les pertes alimentaires ou encore favoriser des politiques solidaires pour lutter contre les inégalités et la pauvreté.

C'est au prix de cette révolution que l'humanité pourra relever le défi de bien nourrir tous ses membres.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 août 2019)

Vitesse et précipitation

cathedrale
Photo GodefroyParis  


La pollution au plomb consécutive à l'incendie de Notre-Dame-de Paris le 15 avril dernier est-elle l'illustration que l'on a confondu vitesse et précipitation pour le chantier de réhabilitation au détriment de la santé des Parisiens et des ouvriers ? La question peut se poser et c'est ce que redoutent nombre d'habitants qui s'inquiètent des taux de plomb découverts dans les quartiers voisins de la cathédrale.

On se souvient qu'Emmanuel Macron avait pris l'engagement de reconstruire Notre-Dame en cinq ans. Le gouvernement a ensuite fait voter un projet de loi permettant de s'affranchir des règles habituelles pour les accélérer, au grand dam de plusieurs spécialistes. Évoqué dès le soir de l'incendie, le risque de pollution au plomb – près de 400 tonnes parties dans les flammes – a-t-il dès lors été minimisé, notamment pour ne pas ralentir le chantier de restauration ? On n'en est pas encore là, mais force est de constater que des révélations de presse, la mobilisation d'associations, l'alerte de certains scientifiques et in fine des mesures précises ont conduit la préfecture à arrêter le chantier et les autorités, dont la mairie, à s'engager dans une dépollution minutieuse, notamment d'écoles alentour.

Cette affaire rappelle combien un processus de dépollution est quelque chose de complexe, qui soulève des difficultés politiques, sanitaires et industrielles.

Politiques, on le voit. La réhabilitation de grandes friches emblématiques s'inscrit souvent pour les élus dans d'importants projets urbains qu'une dépollution peut parfois retarder de plusieurs années. Prévenir les pollutions futures, mettre en sécurité les sites nouvellement découverts, surveiller et maîtriser les impacts, traiter en fonction de l'usage, puis garder la mémoire de ces pollutions : autant d'étapes qui prennent forcément du temps.

Difficultés industrielles ensuite car la réhabilitation de friches longtemps laissées à l'abandon ou la reconversion de bâtiments s'avèrent souvent complexes à réaliser et posent, parfois, la question de savoir qui va payer ces indispensables travaux. La législation ces dernières années a heureusement évolué. La jurisprudence a ainsi considérablement renforcé la prise en compte des règles environnementales, notamment lors de ventes immobilières. Si autrefois le propriétaire ou l'acquéreur d'un site pollué n'était guère inquiété pour la remise en état des lieux, la loi Alur de 2014 a instauré une hiérarchie des responsables de la pollution des sols, reprise depuis dans le Code de l'environnement. Ce qui n'empêche pas les situations périlleuses lorsque, par exemple, des filiales de groupes étrangers disparaissent du jour au lendemain…

Enfin et surtout, la dépollution est une exigence de santé publique, particulièrement lorsque le voisinage est exposé à des produits toxiques. On le voit aujourd'hui à Paris avec cette pollution au plomb ; on le voit aussi dans l'Aude avec la pollution à l'arsenic de la vallée de l'Orbiel. Il convient dès lors aux autorités de santé d'agir en fonction des connaissances scientifiques et médicales mais aussi avec le souci constant de donner une information transparente et fiable au public, en résistant à la pression de vouloir réhabiliter à vitesse grand V.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 7 août 2019)

Transparence

arsenic


La pollution à l'arsenic de la vallée de l'Orbiel consécutive aux violentes inondations historiques qui ont frappé l'Aude en octobre dernier et dont La Dépêche avait révélé au mois de novembre des taux jusqu'à 1 000 fois supérieurs à la norme, est bien loin d'être terminée. Elle connaît un nouvel épisode glaçant qui appelle, plus que jamais, une réponse des pouvoirs publics.

Les habitants, déjà confrontés aux conséquences d'inondations qui ont profondément bouleversé leur vie en ravageant maisons ou entreprises, doivent faire face à cette pollution venue notamment de l'ancienne mine d'or de Salsigne ; pollution qui était jusqu'alors enfouie dans des collines artificielles depuis l'arrêt de l'exploitation en 2014. Car la contamination de certaines parcelles de terre et de cours d'eau par l'arsenic après les crues a un impact sur la santé de certains riverains et notamment celle des plus fragiles : les enfants. Des analyses des urines d'une trentaine d'entre eux viennent de montrer que 18 avaient plus de 10 microgrammes d'arsenic par gramme de créatinine, seuil de référence fixé par l'Agence régionale de santé (ARS). Cette dernière a beau assurer que ces doses « ne sont pas dangereuses » et que « les chances (sic) d'être contaminé à l'arsenic sont infimes », elle n'est pas parvenue à rassurer les parents qui réclament la fermeture de l'école élémentaire d'Orbiel, submergée lors des inondations d'octobre, ni à convaincre certains scientifiques qui se montrent beaucoup plus réservés….

Cette affaire fait, en tout cas, comme un écho à une autre contamination : celle au plomb consécutive à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Il aura fallu des révélations de presse et la pression d'inspecteurs du travail préoccupés par les risques de contamination au plomb des ouvriers, pour que la préfecture de la région Île-de-France suspende les travaux de nettoyage de la cathédrale début août et ordonne de nouvelles vérifications dans les écoles et les garderies du quartier.

Les deux affaires sont certes différentes mais laissent la même désagréable impression que les autorités ont cherché à dissimuler par omission certains faits gênants pour ne pas paniquer plus que de raison les populations concernées. Sauf qu'à l'heure où les fake news circulent à vitesse grand V sur les réseaux sociaux, et où les faits, et notamment les faits scientifiques, sont de plus en plus contestés en étant considéré comme des opinions parmi d'autres, une exigence de vérité et de transparence totale doit s'imposer aux pouvoirs publics, particulièrement lorsque la santé des Français est en jeu.

Dans les deux affaires, force est de constater que cette transparence a été prise en défaut. Il est donc urgent de rectifier le tir en assurant une information aussi rigoureuse que complète aux populations et en prenant le cas échéant les mesures de protection qui s'imposent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 6 août 2019)

Les armes dans la peau



Coup sur coup deux nouvelles fusillades ont été perpétrées ce week-end aux états-Unis. Deux tueries de masse qui ont fait des dizaines de morts et de blessés et qui portent leur nombre, terrible, à 251 depuis le début de l'année 2019, selon un décompte de l'association Gun Violence Archive. Autrement dit, peu ou prou, il ne se passe pas un jour outre-Atlantique sans que des innocents, hommes, femmes, enfants, ne soient tués par balle, que ce soit par des déséquilibrés, des militants suprémacistes blancs, des adeptes de l'état islamique ou tout simplement des citoyens lambda qui décident de régler leurs problèmes par arme à feu. Dans n'importe quel pays au monde, la répétition de tels drames déboucherait sur une prise de conscience collective et, surtout, sur des changements législatifs profonds pour que cela ne se reproduise plus. Pas aux états-Unis.

Ce grand pays a, d'évidence, les armes dans la peau, d'autant plus que leur usage est inscrit noir sur blanc dans la Constitution. «Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé», proclame l'article 2. Rien ne semble pouvoir aller à l'encontre de ce totem tabou. «Nous sommes le seul pays développé où l'on voit de tels massacres aussi régulièrement», observait, à raison, Barack Obama en 2015 après une énième tuerie. Mais le président démocrate qui s'était adressé plusieurs fois à la nation, parfois ému jusqu'aux larmes comme après le massacre dans l'école primaire de Sandy Hook, n'aura pu faire changer les choses qu'à la marge. Même si 90 % des Américains se déclarent pour un meilleur contrôle de la vente d'armes, la possession d'un revolver ou d'un fusil d'assaut est ancrée dans les esprits, depuis au moins la conquête de l'Ouest. Ni les Républicains, ni même les Démocrates – hormis au niveau local dans certains états – ne semblent vouloir revenir sur ce fameux deuxième amendement, encouragés d'ailleurs par la puissante National Rifle Association (NRA), le lobby des armes, l'un des plus influents de Washington, qui dépense des millions de dollars pour soutenir ou dénigrer tel ou tel candidat.

Après chaque fusillade (Orlando, Sandy Hook, Las Vegas, Parkland…), beaucoup, et notamment les familles des victimes, pensent qu'il y aura un avant et un après. En vain !

Pour autant, pas à pas, les choses évoluent. Emma Gonzalez, rescapée d'une fusillade perpétrée en 2018 à Parkland en Floride, a su fédérer la jeunesse et la mobiliser pour des marches à travers tous le pays, sous les mots-clés #MarchForOurLives («Marchons pour nos vies») ou #NeverAgain («Plus jamais»). Figure du mouvement anti-armes, elle a marqué les esprits lors d'une grande marche le 24 mars 2018 à Washington, là même où, le 28 août 1963 devant le Lincoln Memorial, Martin Luther King lança son célèbre «I have a dream». Un pays moins armé, tel est aujourd'hui le rêve américain d'une jeunesse qui, demain, sera aux responsabilités.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 5 août 2019)

Cyberguerres

hacker


En va-t-il des guerres comme des révolutions industrielles qui ont cadencé l'histoire moderne des Hommes ? Il y a quelques jours, nous commémorions le 75e anniversaire du Débarquement de Normandie. Cette bataille qui libérera l'Europe du joug nazi se joua dans le fracas de bombardements, de tirs d'artillerie et de fusils. Le fracas des combats, le bruit et la fureur d'armes lourdes, autant dire une guerre visible aux conséquences flagrantes. Le nouvel ordre mondial qui en découla conduisit à un nouveau genre de guerre : la guerre froide, l'escalade de la course aux armements entre le bloc de l'Est et celui de l'Ouest, l'espionnage généralisé dessinant, déjà, un entrelacs d'intérêts opaques, d'enjeux géostratégiques masqués dont le grand public ignora souvent les tenants et aboutissants. La chute du Mur de Berlin, la fin du bloc soviétique sera alors le théâtre d'un troisième type de guerre, potentiellement aussi violente que pouvaient l'être les combats de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi secrète que pouvait l'être l'affrontement entre l'Est et l'Ouest : la cyberguerre.

Cette guerre numérique est d'autant plus complexe à approcher et à concevoir qu'elle mobilise tout un aréopage d'acteurs qui dépasse les seuls militaires : hackers, mercenaires digitaux, services secrets, officines diverses. Tous évoluent sur l'immense terrain des réseaux informatiques entre notre internet en surface et un colossal «dark web» en profondeur. Jusqu'à présent, les pirates n'étaient essentiellement motivés que par des buts mercantiles, escroquant ici des particuliers naïfs, rançonnant là des entreprises mal préparées. Mais depuis une dizaine d'années, ce sont les états qui sont de plus en plus visés par ces cyber menaces. Et ces attaques peuvent avoir des conséquences très graves sur le fonctionnement de nos sociétés de plus en plus numérisées et sur l'architecture même des démocraties qui peuvent être déstabilisées. Hôpitaux, centrales nucléaires, réseaux informatiques vitaux… les cibles sont de plus en plus nombreuses, les attaques de plus en plus sophistiquées.

Pour y faire face, il existe trois leviers d'action. Le premier, c'est la réponse des états bien sûr. Le renforcement des services de sécurité informatique, la création de nouvelles forces militaires au sein des armées, la coopération entre nations face à des cyber menaces qui se jouent des frontières, et bien sûr l'entraînement régulier de tous via des simulations à grande échelle est un premier levier qui se concrétise, mais qui doit éviter l'écueil de la surveillance de masse attentatoire aux libertés.

Le second concerne les entreprises du numérique qui doivent chasser au maximum les bugs de leurs infrastructures.

Enfin, le troisième levier concerne chacun d'entre nous, utilisateurs d'ordinateurs ou de smartphones connectés. La compréhension des réseaux informatiques, d'Internet, l'importance des bons comportements pour sécuriser ses donnés ou sa box et la connaissance des bons gestes sont un levier important contre les piratages. Plus que la formation au code informatique à l'école, c'est bien cette compréhension du monde numérique et ses règles qui doivent être enseignées et diffusées. Car l'erreur humaine constitue très souvent une faille fatale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 juin 2019)

Combattre ou débattre

incendie


Les voitures d'EDF incendiées la semaine dernière à Grenoble sont le nouvel épisode d'un mauvais feuilleton qui dure depuis plusieurs années. Régulièrement, des véhicules de service d'EDF ou d'Enedis, des locaux de sous-traitants mais aussi de gendarmeries, de presse voire des chantiers de projets industriels controversés sont la cible d'attaques, de sabotages et, donc, d'incendies, qui – pour l'heure – n'ont pas fait de blessés. De l'Île-de-France à la région grenobloise, de la Drôme aux Pyrénées-Orientales, du Tarn à l'Ariège, de telles actions violentes sont perpétrées sans que l'on en comprenne tous les tenants et aboutissants. Certaines sont revendiquées par des groupes anarchistes, des collectifs qui clament «beaucoup de rage et quelques flammes», d'autres restent non résolues et s'apparentent plutôt à des actes locaux isolés aux revendications opportunistes. Ces différentes affaires ne sont évidemment pas toutes reliées entre elles, mais leur survenue crée un certain climat auquel les autorités sont très attentives et pour lequel elles affichent une très grande prudence lorsqu'il s'agit d'évoquer, notamment, la mouvance de l'ultra-gauche.

C'est que personne ne veut revivre le fiasco de l'affaire de Tarnac, du nom de ce groupe présenté comme proche de l'ultra-gauche, soupçonné d'être à l'origine de sabotages de lignes SNCF en 2008. Ses membres, dont l'arrestation avait été très médiatisée, notamment par le gouvernement Fillon de l'époque, ont été blanchis dix ans plus tard... Désormais, à l'image du parquet de Grenoble, c'est la retenue qui est de mise.

Pour autant, les actes violents de l'ultra-gauche sont une réalité sur laquelle les services de renseignement travaillent, particulièrement depuis la loi Travail de 2016. Et ces derniers mois, à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, sont apparues des violences commises par l'ultra-gauche... comme par l'ultra-droite, cette dernière faisant l'objet d'un rapport parlementaire sur «la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France.» Ces mouvances extrémistes qui s'en prennent souvent aux forces de l'ordre, parfois aux symboles de l'Etat, n'ont heureusement pas basculé dans les actions terroristes comme cela a été le cas en Grèce ou en Italie. Mais ce phénomène appelle une réponse aussi claire que ferme de l'Etat à deux niveaux.

Le premier est évidement de ne rien tolérer de ces actes violents qui s'étendent désormais des ultras vers d'autres mouvements radicaux, écologistes, animalistes ou antispécistes. Rien ne peut justifier ces violences dans notre démocratie.

Le second niveau auquel l'Etat doit scrupuleusement veiller, c'est de permettre justement l'expression de toutes les sensibilités, de toutes les idées. Le mouvement des Gilets jaunes ou le référendum d'initiative partagée (RIP) sur la privatisation d'Aéroports de Paris ont d'ailleurs montré ce besoin d'expression, de démocratie participative des citoyens. Toutes les idées, dans notre démocratie, doivent pouvoir s'exprimer, à la condition expresse que celles-ci s'inscrivent dans le cadre républicain. Dès lors, chacun admettra que débattre vaut mieux que combattre.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 27 juin 2019)

Agir maintenant

pollution


Lorsque l'on évoque la pollution, la première chose qui vient souvent à l'esprit, ce sont des rivières souillées par des déchets en plastique, des décharges sauvages aux multiples détritus, des plages où s'échouent nos déchets ménagers, ou encore d'anciens sites industriels dont les sols suintent encore de produits toxiques des années après l'arrêt de leur fonctionnement, etc. La pollution de l'air, elle, est beaucoup moins visible bien que tout aussi invasive. Au contraire des grandes mégalopoles comme Pékin, Sao Paulo ou parfois Londres, les épisodes de «smog» qui avalent les cités sont encore rares en France. Mais les effets de la pollution de l'air sur l'environnement ou la santé se font de plus en plus sentir : si 59 % des Français jugeaient la qualité de l'air bonne en France en 2018, c'était 10 points de moins qu'en 2017…

Car les choses sont en train de changer, notamment grâce à trois leviers. Le premier, c'est le travail méticuleux de mesure des pollutions réalisé par de nombreux organismes partout en France. Car pour mieux appréhender ce qui se voit mal, rien ne vaut la réalité de preuves scientifiques. Airparif dans la Capitale ou Atmo Occitanie dans notre région font ainsi un remarquable travail qui permet de mesurer au quotidien les émissions de polluants. Particules fines, oxyde d'azote, ozone présentes dans l'atmosphère font l'objet d'un suivi régulier essentiel et permettent ainsi de déterminer les zones les plus polluées, notamment par l'impact du trafic routier ou les pics de pollution qui imposent réglementairement aux autorités de réagir via des mesures de restriction de circulation, et poussent les collectivités à imaginer de nouveaux scénarios de transports ou d'aménagements urbains pour réduire la pollution de l'air.

Le second levier consiste en une meilleure information du grand public. Les organismes de mesures ont très tôt compris l'intérêt de souscrire à la démarche d'ouverture de leurs données. Sites web ou applications pour smartphone, ou encore capteurs domotiques permettent ainsi de proposer aux Français une météo de l'air en temps réel qui permet de savoir s'il est opportun ou pas d'aller faire son footing à l'extérieur ou de se promener avec ses enfants, et si l'on a le droit ou non d'utiliser sa voiture.

Cette bonne information participe, enfin, au troisième levier du changement de vision sur la pollution de l'air : un appel à lutter contre ce fléau qui cause la mort de plusieurs milliers de Français chaque année. Les différentes marches pour le climat et les pétitions comme celle de l'Affaire du siècle illustrent ce changement profond des mentalités. L'épisode caniculaire de cette semaine qui agit comme un booster de la pollution atmosphérique, tout comme la décision de justice reconnaissant la «faute» de l'état à l'égard d'une mère et de sa fille qui vivaient près du périphérique parisien ne disent qu'une chose : il faut agir, maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 juin 2019)

Courage et dévouement

pompiers


La nuit dernière, les pompiers de Béthune, appelés pour un enfant en détresse respiratoire, se sont retrouvés victimes, sitôt arrivés sur place, de violences et de jets de projectiles (cendriers, ciseaux, couteaux…) les contraignant à prendre la fuite en abandonnant du matériel. À 48 heures d'un préavis de grève des quelque 40 000 pompiers professionnels, ce grave incident illustre, mieux que de longs discours, les nouvelles difficultés auxquelles peuvent faire face les soldats du feu, dont ces scandaleuses attaques. Ces violences restent relativement rares – c'est heureux – mais elles sont en constante augmentation : +23 % en 2017, après une hausse de 17,6 % en 2016, ce qui représente tout de même 2 813 pompiers agressés…

Ces agressions illustrent non seulement les difficultés pour les pompiers à remplir leur mission de secours mais aussi combien ces missions ont évolué au fil des ans. De l'urgence à intervenir pour sauver des vies, on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux. C'est que les pompiers sont devenus l'ultime recours pour une partie de la population, constituée de tous ceux qui sont en grande détresse sociale, mais aussi de ceux qui se sentent trop éloignés de services publics ou de services d'urgences eux-mêmes en difficulté.

La conséquence de cette évolution des missions est le risque de la désaffection, de la diminution des vocations, particulièrement en zone rurale. La question du recrutement avait déjà été posée en septembre dernier pour les pompiers volontaires qui représentent 80 % des effectifs.

Lors du 125e congrès des sapeurs-pompiers à Bourg-en-Bresse, le gouvernement via le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, avait alors lancé un «plan d'action» pour relancer le volontariat en stagnation depuis plusieurs années, plan qui succédait à un «engagement national» pris par François Hollande en 2013… 37 mesures plutôt bien accueillies avaient été déclinées et seront mises en place d'ici 2021. Nécessaires, mais insuffisantes au vu de l'urgence.

Car les difficultés que rencontrent les pompiers doivent mobiliser toute la société. L'État, les collectivités territoriales, les entreprises et les citoyens. Il ne suffit plus de louer le professionnalisme, la bravoure, le sens du devoir et de l'intérêt général – bien réels – et parfois le sens du sacrifice des pompiers de France comme on l'a fait, par exemple, lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris. Il faut maintenant un élan national, autant humain que financier, qui soit à la hauteur de la reconnaissance que les Français doivent aux pompiers.

En somme, pour reprendre la devise des sapeurs-pompiers, que «courage et dévouement» soient, de manière réciproque, aussi ceux des Français envers leurs pompiers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 25 juin 2019)

Principe de réalité

lignetht


L'avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) sur les effets sanitaires liés à l'exposition aux champs électromagnétiques basses fréquences, et plus particulièrement sur les liens potentiels de l'exposition aux champs produits par les lignes à très haute tension et les leucémies des enfants, fera date.

D'abord parce que sur la forme, il montre que les agences, pour peu qu'elles aient le temps et les moyens de mener leurs investigations, en toute indépendance et en étant imperméables aux lobbys, font œuvre utile pour l'intérêt général. Ce rappel est d'autant plus important que le gouvernement a affiché sa volonté de réduire, en les supprimant ou en les fusionnant, les instances, commissions, agences ou opérateurs rattachés au gouvernement qui n'auraient pas « la taille critique », soit 100 emplois. En remettant le travail sur l'ouvrage pour tenir compte des dernières avancées scientifiques, l'Anses a mené un remarquable travail qui lui a permis de confirmer les premières recommandations émises en 2010.

De fait, sur le fond du dossier, l'Anses réitère ce qu'elle disait il y a huit ans sur une « association possible entre l'exposition aux champs électromagnétiques basses fréquences et le risque à long terme de leucémie infantile ». Les chiffres avancés sont clairs : 40 000 enfants sont exposés chez eux et 8 000 sont scolarisés dans une école exposée à un niveau plus élevé que le seuil de 0,4 microteslas. Mais l'Anses va plus loin et fait également des recommandations sur la santé des travailleurs dont certains sont surexposés et sur les femmes enceintes.

Enfin, et surtout, l'Agence affiche sa prudence en rappelant, notamment, que « les études épidémiologiques sont trop hétérogènes pour établir un lien entre l'exposition professionnelle et l'apparition de pathologies chroniques », ou encore que les recherches doivent se poursuivre. Elle définit ainsi un chemin de crête, difficile mais essentiel, sur lequel chacun – et le gouvernement en premier lieu – devrait se retrouver. Entre d'un côté le principe de précaution absolu au nom duquel il faudrait empêcher toute forme de recherche scientifique (sur les OGM par exemple), toute innovation potentielle ; et de l'autre des industriels ou des scientifiques qui réclament d'aller aussi vite que le déploiement à venir de la 5G sans en connaître suffisamment l'impact, il y a un juste milieu qu'on pourrait appeler le principe de réalité. Un principe qui s'articulerait autour d'une meilleure information des populations, de la révision des seuils en fonction des avancées de la recherche, et de la définition de nouveaux cadres réglementaires qui préservent à la fois la santé publique et notre capacité à innover.

À l'heure où la France, patrie de Pasteur, est la championne du monde de la défiance envers les vaccins, où les fake news sur la santé pullulent sur les réseaux sociaux, où les craintes légitimes des Français sont parfois instrumentalisées par des groupuscules, il devient urgent de remettre la science au centre des débats.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 juin 2019)

Rendre justice

justice


La reconstitution dans l'affaire du meurtre d'Alexia Daval, qui a eu lieu hier matin, aura été déterminante. Son mari Jonathann, qui avait reconnu en janvier 2018 avoir tué son épouse trois mois plus tôt, a admis hier que c'était bien lui qui avait « procédé à la crémation partielle du corps » de sa femme. Devant les parents d'Alexia qui lui imploraient de dire toute la vérité, il a reconnu pour la première fois avoir brûlé le corps de la jeune femme, après « l'avoir battue et étranglée pendant quatre minutes ». Des aveux qui signent comme le dernier épisode d'une affaire qui a d'abord horrifié la France, puis intrigué les Français tant les rebondissements ont été nombreux entre le mari éploré aux obsèques d'Alexia et les revirements de celui-ci, qui accusa un temps ses beaux-parents et son beau-frère d'avoir joué un rôle dans ce meurtre.

Hier, une étape a été franchie dans l'affaire Daval, une vérité a fini par émerger, qui permettra aux parents d'Alexia d'entamer leur travail de deuil et, on l'espère, de retrouver l'apaisement après ces mois si éprouvants, qui ne seront définitivement clos qu'avec la tenue d'un procès d'assises dans quelque temps.

L'issue de cette reconstitution met aussi en lumière l'opiniâtreté, le professionnalisme et le sang froid des enquêteurs comme des magistrats. Le temps de la justice n'est pas – on le sait – celui de l'émotion et de l'opinion. Aux réseaux sociaux aux avis tranchés aussi expéditifs qu'adeptes de la loi du Talion, notre système judiciaire oppose le sérieux de procédures contradictoires, que l'on peut trouver très lentes – et qui sont certainement améliorables pour éviter de dépasser les délais raisonnables d'un jugement – mais qui sont essentielles à la bonne administration de la justice dans un Etat de droit. Ceux qui ont minutieusement travaillé sur l'affaire Daval, comme tous ceux qui travaillent sur d'autres affaires, pénales ou non, médiatiques ou non, montrent combien Victor Hugo avait raison lorsqu'il disait que « faire justice est bien ; rendre justice est mieux. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 18 juin 2019)

Esprit pionnier

bourget


Le 53e Salon aéronautique du Bourget qui ouvre ses portes aujourd'hui et jusqu'au 23 juin, reste un rendez-vous incontournable de tout un secteur. Avec près de 2 500 exposants qui ont confirmé leur présence – soit près de 40 % de plus qu'au salon britannique rival de Farnborough – le Bourget constitue toujours le premier salon aéronautique mondial et une fierté française. Cette édition 2019, qui coïncide avec les 50 ans d'Airbus fêtés il y a quelques jours, sera à coup sûr marquée par de mirifiques commandes d'avions en milliards de dollars, d'impressionnantes démonstrations en vol et l'engouement toujours renouvelé du grand public qui pourra arpenter les allées de cette ville éphémère le week-end prochain.

Mais cette 53e édition se distingue des précédentes car elle se tient dans un contexte particulier : une crise sans précédent chez Boeing et la pression de l'urgence climatique, qui feraient presque oublier que 2018 a été marquée par une croissance record des revenus et de la rentabilité des acteurs aéronautiques et que la croissance du trafic aérien, notamment en Asie, devrait connaître un doublement de la flotte d'avions dans le monde d'ici 20 ans.

La crise née des déboires techniques du B737Max, l'avion vedette de Boeing dont deux exemplaires se sont crashés en Indonésie et en Ethiopie, impacte, de fait, toute la filière car elle pose une question cruciale : celle de la sécurité aérienne, élément clé pour s'assurer de la confiance des passagers.

Le second fait marquant cette année est l'urgence climatique. L'aéronautique est sous le feu des critiques pour son empreinte carbone jugée trop importante – certains veulent carrément interdire les liaisons aériennes intérieures – et sous la menace de nouvelles taxes, notamment sur le kérosène.

Face à la crise chez Boeing et à cette pression climatique, la réponse de l'aéronautique, au-delà des rapprochements industriels de consolidation, ne peut être que dans l'innovation : biocarburants, avions plus économes, voire électriques, nouveaux modes de transports comme les taxis volants d'Airbus, etc. Autant dire prolonger l'esprit des pionniers qui ont fait de l'avion l'une des plus belles aventures humaines.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 juin 2019)