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Éditos

Sortir des postures

émeutes

Le cortège d’une manifestation ou un rassemblement pour fêter la victoire d’un club sportif qui se terminent par des émeutes, des dégradations de mobilier urbain et de vitrines de magasins, parfois pillés, et des attaques violentes des forces de l’ordre par des hordes encagoulées dans un brouillard de gaz lacrymogènes… Les Français se sont malheureusement habitués à ces scènes-là depuis plusieurs décennies. Comme ils se sont aussi habitués aux polémiques politiciennes qui s’ensuivent, mêlant instrumentalisation démagogique, règlement de comptes politiques et critiques d’une justice supposément laxiste.

Le dernier épisode en date, qui s’est produit samedi soir à Paris à l’occasion de la victoire du PSG face à l’Inter Milan en finale de la Ligue des champions, ne fait, hélas pas exception à la règle. Au bilan édifiant – deux morts, des dizaines de blessés, plus de 600 interpellations, des rues et magasins saccagés – s’ajoutent désormais les passes d’armes politiques. Entre l’opposition et le gouvernement – c’est plutôt classique – mais aussi au sein même du gouvernement Bayrou, où la solidarité ministérielle est depuis longtemps devenue un vain mot, cédant la place à la cacophonie.

D’un côté, un ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau – qui promettait à sa prise de fonction « l’ordre, l’ordre, l’ordre » – droit dans ses bottes pour expliquer avoir fait tout ce qu’il fallait avec le préfet de police pour contenir « les barbares ». De l’autre un ministre de la Justice, Gérald Darmanin – son prédécesseur et rival – qui rappelle que, lui, avait bien organisé les JO de Paris avec le même préfet – oubliant au passage son fiasco lors du match Liverpool-Real de Madrid en 2022. Un garde des Sceaux qui, de plus, critique le niveau selon lui trop bas des premières peines prononcées par la justice contre les émeutiers et propose d’instaurer des peines planchers et de supprimer le sursis pour des primo-délinquants… à l’heure où la France détient un record de prisonniers.

On ne sait pas encore si une nouvelle loi sera présentée en septembre pour modifier le Code pénal, comme l’espère M. Darmanin, mais on a déjà la quasi-certitude que la réponse au lamentable épisode parisien ne sera que répressive. Aucune réflexion ne semble, en effet, sur la table pour interroger le maintien de l’ordre à la française qui, d’évidence, ne fonctionne pas. Aucune prise de parole politique ne semble chercher à comprendre pourquoi la France se distingue de ses voisins européens qui, eux, ne subissent pas de violences urbaines similaires.

« Face au hooliganisme, les autorités françaises ont depuis les années 80 répondu par la répression, avec notamment des dispositifs policiers toujours plus impressionnants autour des stades. Cette politique s’est révélée inefficace et doit être comparée à celles, couronnées de succès, de nos voisins britanniques et allemands », écrivait Patrick Mignon, sociologue du sport, dans une note pour la fondation Terra Nova… en 2010 ! Depuis 15 ans, rien ne semble avoir bougé, y compris après le mouvement des Gilets jaunes, où le maintien de l’ordre avait pourtant été questionné. Malgré des dispositifs policiers massifs – plus de 5 400 agents à Paris –, les forces de l’ordre se retrouvent souvent submergées par des groupes mobiles et désorganisés, rendant l’anticipation et la gestion des troubles très difficiles.

Il existe pourtant des solutions. La Convention du Conseil de l’Europe sur la violence lors des manifestations sportives recommande une approche intégrée, combinant sécurité, sûreté et services. Les exemples européens montrent l’efficacité d’approches multisectorielles, centrées sur la médiation, la prévention locale et la désescalade. La France gagnerait à revoir sa doctrine de maintien de l’ordre. Encore faut-il que ceux qui sont aux responsabilités sortent des polémiques et des postures…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 juin 2025)

Se tenir prêt

covid

 

Le Covid sera-t-il l’invité surprise de cet été ? Près de cinq ans après le début de cette pandémie, inédite à l’ère moderne, qui avait mis à genoux l’économie mondiale et durement éprouvé l’humanité, le surgissement d’un nouveau variant, baptisé NB.1.8.1 inquiète. Sous-lignage d’Omicron, il est classé « sous surveillance » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis le 23 mai et a déjà provoqué une flambée épidémique en Asie, particulièrement à Hong Kong, Taïwan et Singapour, où il est responsable d’une hausse marquée des cas, des hospitalisations et des décès. En Asie, il est devenu dominant dans certaines régions et continue de progresser, notamment en Chine. En Europe, sa présence reste limitée mais en augmentation, et en France, une douzaine de cas ont été détectés depuis fin avril 2025, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et en Nouvelle-Aquitaine.

Pour l’heure, pas d’affolement mais une surveillance exigeante car la couverture vaccinale en France est jugée insuffisante, notamment chez les personnes à risque, ce qui inquiète les autorités en cas d’augmentation de la circulation de ce nouveau variant, qui présente des mutations qui pourraient augmenter sa transmissibilité et favoriser l’évasion immunitaire. Les autorités de santé se veulent rassurantes mais qui sait ce qui pourrait se passer d’ici quelques semaines ?

Cette alerte au NB.1.8.1 nous rappelle en tout cas que le Covid-19 est toujours bien présent. Si la fin de la pandémie en tant qu’urgence sanitaire mondiale avait bien été actée au printemps 2023 par l’OMS, le coronavirus n’en restait pas moins une menace pour la santé partout dans le monde. « La Covid-19 ne disparaîtra pas, et le monde continuera d’avoir besoin d’outils pour la prévenir, la détecter, et la traiter », assurait le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation qui avait mis en place le Groupement d’accès aux technologies contre la maladie (C-TAP), un partenariat multipartite visant à faciliter le partage de la propriété intellectuelle, des connaissances et des innovations. Cette année, un pas décisif a été franchi avec l’Accord mondial sur les pandémies, qui vise à renforcer la coordination et la coopération mondiales, l’équité et l’accès lors de futures pandémies, tout en respectant la souveraineté nationale.

Chaque pays doit, en effet, mieux se préparer. La France a tiré les leçons de sa gestion de la pandémie, élaboré un plan gradué en cinq stades, allant de la détection initiale à l’atténuation des effets avec une kyrielle de mesures incluant des restrictions de circulation et des confinements localisés. Mas le plan est perfectible. Selon le Global Health Security Index, la France n’atteint que 61,9/100 en matière de préparation, et chute à 45,7/100 pour la détection et le signalement précoce. Et un récent rapport de la Cour des comptes souligne des lacunes sur les stocks stratégiques de masques.

Mais surtout, face au possible rebond du Covid avec NB.1.8.1 ou face à de futures pandémies, la riposte ne peut se faire qu’avec la mobilisation de la société entière. Remettre le masque en cas de besoin, retrouver les fameux gestes barrière un peu oubliés, recourir davantage à des capteurs et purificateurs d’air, notamment dans les écoles, mieux communiquer et convaincre sur les rappels vaccinaux… Bref, devenir une société solidaire et vigilante qui se tient prête.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 3 juin 2025)

La santé d'abord

 

tabac

Il y a le ciel, le soleil et la mer et vous avez bien l’intention d’en profiter en allant à la plage. À peine allongé sur le sable, ce n’est pas l’air du grand large que vous respirez mais les volutes de fumée de votre voisin de serviette… À la recherche d’un peu d’ombre et de fraîcheur vous vous installez dans un parc public mais l’odeur des fleurs est vite recouverte par celle du tabac. En attendant vos enfants devant l’école, vous voyez les bambins traverser la fumée de parents d’élèves qui ne trouvent rien de mieux que de griller une cigarette pour patienter. Ces situations trop banales de tabagisme passif seront bientôt de l’histoire ancienne, le gouvernement ayant décidé de bannir la cigarette à partir du 1er juillet sur la plage, dans les parcs et aux abords des écoles. Et on a envie de dire qu’il était temps.

Il était temps, parce que ces interdictions ciblées avaient été actées en novembre 2023 dans le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT) 2023-2027. Il était temps aussi parce que le tabagisme passif est une réalité terrible aux conséquences dramatiques : l’exposition passive à la fumée du tabac fait entre 3 000 et 5 000 morts par an, les enfants voient augmenter leurs risques d’infections respiratoires, otites, asthme… et le risque de mort subite des nourrissons est multiplié par deux. Il était temps, aussi, que la majorité silencieuse des non-fumeurs soit un peu plus respectée et entendue par des fumeurs qui se croient tout permis dans les lieux accueillant du public.

Après les plages, les parcs et les abords des écoles, qui succèdent aux lieux de travail et aux transports collectifs, viendra certainement la question de savoir s’il faut étendre l’interdiction de fumer aux terrasses des cafés et restaurants. On entend déjà les critiques des fumeurs qui argueront qu’on attente à leur liberté, qu’on les discrimine, etc. Mais contrairement à ce qu’ils pensent et avec eux étrangement le ministre de la Santé, de telles mesures – plébiscitées par une majorité de Français et qui ont montré leur efficacité – ne sont pas prises « pour emmerder » les fumeurs, mais pour protéger la santé de tous.

Il est vrai que cette semaine, entre le vote à l’Assemblée de la proposition de loi Duplomb réautorisant un insecticide néonicotinoïde dangereux pour les abeilles et pour l’homme, et un autre supprimant les Zones à faibles émissions pensées pour diminuer les 40 000 décès annuels dus à la pollution, beaucoup se demandaient si la santé, supplantée par un démagogisme trumpiste et un populisme anti-écologiste, était encore une priorité. Nous voilà un peu rassurés sur le fait que le vrai « bon sens », c’est la santé d’abord.

Car le tabagisme malheureusement reste bel et bien un fléau : 75 000 morts par an, soit 13 % des décès, sont imputables au tabac qui est l’un des principaux facteurs de risques de cancer. Des cancers qui touchent particulièrement les plus modestes, puisque les personnes issues des catégories sociales les moins favorisées (les moins diplômées et aux plus faibles revenus) sont plus nombreuses à fumer, selon les statistiques de l’Institut national du cancer.

Le devoir de l’État est donc bien de prendre des mesures « contre » le tabac, avec notamment l’interdiction de fumer dans certains lieux, mais aussi « pour » les fumeurs – et notamment les jeunes – en les aidant à se passer de leur addiction. C’est le seul moyen pour atteindre l’objectif d’une génération sans tabac en 2032…

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 31 mai 2025)

Au-delà de l'A69

 

A69

Les travaux sur le chantier de l’autoroute A69 Castres-Toulouse, suspendus depuis trois mois, vont-ils reprendre ? La réponse à cette question doit être tranchée à partir de ce mercredi par la cour administrative d’appel de Toulouse qui doit se prononcer sur un sursis à exécution de la décision historique et inédite rendue le 27 février. Alors que le chantier, à la fois controversé et attendu depuis près de 40 ans, était très bien avancé, les magistrates du tribunal administratif avaient ce jour-là suivi les réquisitions de la rapporteure générale, estimé que le projet ne relevait pas d’un intérêt public majeur, et annulé ses autorisations environnementales, déclenchant de facto l’annulation des arrêtés préfectoraux autorisant les travaux. Et donc imposant l’arrêt immédiat de ceux-ci.

Cette décision avait résonné comme un coup de tonnerre, en Occitanie et au-delà. Coup de tonnerre pour l’A69 bien sûr, comme pour tous les grands chantiers d’aménagement en France, désormais eux aussi susceptibles de se retrouver dans une situation similaire. Les défenseurs de l’environnement et de la biodiversité se sont réjouis de la décision toulousaine, espérant qu’elle fasse jurisprudence ; nombre d’élus locaux se sont, a contrario, interrogés sur la possibilité de conduire à terme des projets désenclavants ou structurants qu’ils jugent, eux, d’intérêt public majeur. Dans ce contexte, plusieurs élus occitans ont alors déposé une proposition de loi voulant valider les autorisations environnementales des projets d’infrastructure déclarés d’utilité publique, comme l’A69. Ce qui ne va pas sans soulever un problème constitutionnel quant à la séparation des pouvoirs et la garantie de pouvoir faire des recours.

Mais quelle que soit la décision que va prendre le tribunal administratif de Toulouse dans ce dossier qui fait s’échauffer les esprits, il devient en tout cas urgent de prendre de la hauteur et de regarder au-delà de l’A69 pour préparer l’avenir. Face à la montée des contentieux et des tensions autour des grands projets – soutenus d’ailleurs souvent par une majorité de Français – plusieurs pistes de réforme doivent, en effet, urgemment être discutées, à commencer par les délais scandaleusement interminables d’instruction des projets.

L’A69, la LGV Bordeaux-Toulouse, celle de Montpellier-Perpignan pour ne prendre que des projets régionaux emblématiques sont dans le débat public depuis des décennies au point parfois de s’y être enlisés, et cela au détriment des populations et des entreprises du territoire qui se sentent à raison discriminées. De telles situations ne sont sérieusement plus admissibles au XXIe siècle.

Réduire les délais contentieux sans sacrifier les garanties doit être possible ; renforcer la démocratie participative en associant citoyens, collectivités et ONG dès la phase de conception des projets et pas uniquement dans le cadre formel d’une enquête publique doit être, là aussi, possible ; avoir un cadre législatif stable et prévisible avec un code de l’aménagement durable unifiant les règles doit être, là encore, possible ; et, enfin, définir des zones de désenclavement prioritaire bénéficiant de procédures accélérées sur des critères objectifs (isolement, accessibilité, attractivité…) doit être plus que possible, réalisable.

Autant de pistes pour concilier aménagement du territoire, impératifs écologiques et respect des règles de droit, qui méritent d’être travaillées collectivement pour peu qu’il y ait du courage et du sérieux politique et citoyen.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 28 mai 2025)

Principes et réalité

agriculteurs


Seize mois après les manifestations historiques des agriculteurs, nées en Occitanie à l’hiver 2024 en dehors des organisations syndicales traditionnelles, voilà la colère paysanne de retour. Ce lundi, à l’appel notamment de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, et après de nombreuses actions ponctuelles ces dernières semaines, les tracteurs seront, en effet, à nouveau dans les rues pour dire l’exaspération des agriculteurs de voir les mesures promises si lentes à se mettre en place et pour rappeler l’urgence à agir aux députés, qui examinent ce lundi à l’Assemblée nationale une proposition de loi clivante lancée par le sénateur LR Laurent Duplomb.

Ambitionnant de « lever les contraintes », ce texte, plébiscité par le monde agricole mais qui ulcère les défenseurs de l’environnement et les tenants d’un autre modèle agricole, propose entre autres de faciliter le stockage de l’eau, de simplifier l’extension des élevages, de réintroduire certains pesticides dont un néonicotinoïde qui nuit aux abeilles et de restreindre les contrôles en tout genre. Bref, d’aller beaucoup plus loin que la loi agricole née après les manifestations de l’hiver 2024 et dont la mise en place a été percutée et retardée par la dissolution ratée et l’instabilité politique et gouvernementale qui en a découlé.

À vrai dire, derrière la bataille parlementaire qui commence – 3 500 amendements déposés ! – se rejoue un débat de fond qui n’a, hélas, toujours pas été tranché entre deux visions qui semble inconciliables de l’avenir agricole : celle d’une compétitivité restaurée par la déréglementation, et celle d’une durabilité pensée comme horizon de survie. Tandis que les syndicats majoritaires dénoncent sans cesse une écologie punitive, les ONG fustigent une démocratie environnementale contournée. Pendant ce temps, les agriculteurs, coincés entre endettement, normes changeantes, concurrence déloyale et perte de repères, oscillent entre colère et désarroi comme nous le racontent tous les agriculteurs que nous avons rencontrés. Il faudrait pourtant bien trouver ce chemin de crête entre principes – une souveraineté alimentaire respectueuse de l’environnement et de la santé de tous, agriculteurs les premiers – et réalité – une agriculture mondiale où la compétition est féroce et où les normes et pratiques ne sont pas les mêmes partout.

Dans un contexte international bousculé par les coups de butoir de Donald Trump, l’avenir de l’agriculture ne peut pas, en tout cas, n’être qu’une question franco-française. Notre souveraineté est interdépendante d’abord avec celle de nos voisins européens et c’est dans un cadre européen qu’il faut revoir, discuter, amender et sans doute rebâtir une nouvelle politique agricole commune dans laquelle les agriculteurs français ne seront pas lésés à cause de vertueux mais solitaires engagements écologiques de la France. Une PAC qui ne sacrifie pas non plus la réalité scientifique et permette de préserver une nature épuisée par les conséquences du réchauffement climatique.

En attendant cet aggiornamento qui a timidement commencé à Bruxelles, c’est bien un débat franco-français qui s’ouvre ce lundi. Un débat à hauts risques pour le gouvernement, qui voit se multiplier les crises et les grognes – taxis, médecins et donc agriculteurs… – avant un automne budgétaire annoncé comme cauchemardesque. Autant dire que François Bayrou, dont les leviers politiques sont limités et le crédit dans l’opinion au plus bas, va devoir sortir de sa méthode floue pour répondre aux colères qui montent s’il ne veut pas qu’elles l’emportent…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 mai 2025)

Fragilités

train

Les images que les Français ont découvertes cette semaine à l’occasion des violentes intempéries qui ont frappé le Sud-Ouest étaient spectaculaires : un TGV comme suspendu dans le vide, reposant sur des rails sous lesquels le ballast a été emporté par des flots déchaînés. Inouï comme le nom du train qui transportait quelque 500 passagers qui se souviendront longtemps de leur voyage et de leur évacuation en pleine nuit à Tonneins – parfaitement maîtrisée par les secours, les personnels de la SNCF et les agents de la ville.

Le jour d’après, à l’issue du remorquage du TGV, avait des allures de gueule de bois pour tout le monde devant les dégâts considérables sur la voie de chemin de fer. 200 mètres sont complètement à refaire, les pluies torrentielles ayant emporté la terre du remblai, la sous-couche et le ballast. Et si les travaux ont commencé dès après les orages, ils vont être longs, bloquant la liaison entre Toulouse et Bordeaux. La SNCF mise sur une reprise du trafic entre le mercredi 28 mai et le lundi 2 juin, et espère que les départs pour le pont de l’Ascension pourront être maintenus. En attendant, il va falloir prendre son mal en patience et pour certains partir en quête de solutions de transports alternatives.

L’effondrement de la voie à Tonneins, s’il est dû à un événement climatique évidemment indépendant de la SNCF, n’en illustre pas moins la fragilité de nos infrastructures de transports face aux aléas climatiques, que ce soient des autoroutes ou des voies ferrées. On se rappelle à l’été 2023 la chute de 12 000 mètres cubes de roches sur l’autoroute A43 et la voie ferrée Lyon-Modane, qui avait paralysé la vallée de la Maurienne…

Pour la SNCF, l’entretien de son réseau est devenu une priorité et un défi. La conjonction de l’usure du temps et des effets croissants du changement climatique crée, en effet, une double pression sur des infrastructures déjà fragilisées. En 2025, le réseau ferroviaire français fait face à une situation préoccupante avec 4 000 km sur les 17 000 km de lignes qui sont en danger immédiat. Sans investissements supplémentaires, plus de 10 000 km pourraient être menacés dans la décennie à venir. Cette situation nécessite un financement urgent estimé à 4,5 milliards d’euros annuels dès 2028. Deuxième plus important d’Europe après l’Allemagne, le réseau français, avec près de 30 000 km de lignes exploitées, présente un âge moyen des voies de 30 ans, atteignant même 36,7 ans sur le réseau local. En 2024, 1 600 chantiers majeurs de régénération ont été menés, un record.

À cette vétusté s’ajoutent donc les effets du réchauffement climatique. En 2024, la SNCF a recensé 28 faits climatiques graves sur le réseau, c’est-à-dire des événements ayant entraîné des accidents ferroviaires. À côté se multiplient les nombreux autres événements climatiques qui affectent la régularité du service sans compromettre la sécurité ferroviaire.

Pour entretenir et sécuriser, l’argent reste bien sûr le nerf de la guerre. En février 2023, la première ministre Elisabeth Borne avait promis 100 milliards d’euros d’investissement dans le rail d’ici à 2040. Depuis, la dégradation des comptes publics est passée par là et à l’heure de la chasse aux économies, le plan est fragilisé. Il va falloir trouver de nouvelles pistes de recettes et parce que le rail est capital pour notre transition écologique, on a envie de paraphraser un célèbre slogan pour espérer qu’avec la SNCF, c’est possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 mai 2025).

Léon d'Amérique

pape

Les 133 cardinaux électeurs qui se sont enfermés en conclave dans la chapelle Sixtine mercredi auront mis moins de 48 heures pour choisir Léon XIV, le successeur de François, comme cela fut le cas pour ce dernier en 2013 et son prédécesseur Benoît XVI en 2005. Et comme pour ces papes-là, c’est un homme qui ne figurait pas en tête de liste des papabile, les potentiels papes, qui a finalement été choisi après quatre tours de scrutin seulement. Tout le monde se perdait en conjecture depuis la mort de François sur l’indécision supposée des cardinaux, la difficulté à trouver un successeur au populaire et charismatique « pape des pauvres » et leurs divergences pour s’accorder sur un nom et une ligne pour l’Église – conservatrice ou réformiste. Tout le monde, des vaticanistes distingués au 1,4 milliard de catholiques en passant par les journalistes, en aura été pour ses frais.

Mais au-delà de la forme c’est bien sûr le sens que revêt le choix de ce nouveau souverain pontife qui est à souligner, car il ne doit évidemment rien au hasard. Robert Francis Prevost est, d’abord, le premier pape américain, né à Chicago il y a 69 ans. On ne peut s’empêcher de percevoir là une éclatante réponse à l’irrespect dont avait fait preuve le président américain Donald Trump, qui avait publié sur son réseau social Truth social une image générée par intelligence artificielle où on le voyait… dans les habits du pape ! L’image, republiée par le compte X de la Maison Blanche, avait scandalisé le clergé américain. « Il n’y a rien d’intelligent ni de drôle dans cette image, Monsieur le Président. Ne vous moquez pas de nous », avaient écrit les prélats américains. Hier, Donald Trump, qui avouait rêver d’être pape, a été contraint d’en ravaler, se contentant cette fois de saluer très sobrement « un grand honneur pour les États-Unis ».

Le second point notable dans l’élection de Robert Francis Prevost est que celui-ci n’est pas un jésuite comme François mais un augustinien, c’est-à-dire qu’il est de l’ordre de Saint-Augustin, à l’organisation plus souple, davantage tourné vers vie communautaire, la prière et la recherche de Dieu dans l’unité fraternelle. Cette souplesse et cette profondeur spirituelle avaient d’ailleurs séduit François dont il était très proche. Dès lors, il y a bien une forme de continuité entre François l’Argentin et son successeur américain.

Enfin, c’est le choix du nom du pape qui est marquant. Léon n’avait pas été utilisé depuis la mort de Léon XIII (1810-1903), un pape très important dans l’histoire de l’Église puisque, à l’ère industrielle, il avait été à la fois progressiste par son ouverture au monde et son attention à la classe ouvrière, et conservateur par son respect strict de la doctrine catholique traditionnelle. Il a surtout fondé la doctrine sociale de l’Église ; un bouleversement majeur dont Léon XIV va se faire l’héritier pour affronter les grands chantiers de l’Église : préserver son unité, en harmoniser le fonctionnement et en redresser les finances, lutter contre les abus sexuels en son sein, réfléchir enfin à la place des femmes et relancer les vocations sacerdotales dans des sociétés de plus en plus sécularisées, ou encore déployer une vraie diplomatie pour le dialogue et la paix dans un monde en proie à la montée des populismes et des identitarismes.

Les premiers mots de Léon XIV, polyglotte qui parle le français, ont d’ailleurs été un « appel de paix » à « tous les peuples » pour « construire des ponts » à travers « le dialogue ». Dans le fracas d’un monde bouleversé par de multiples guerres et tensions qui ne cessent d’ériger des murs, l’appel de Léon XIV sera-t-il entendu ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 mai 2025)

Poutine Potemkine

poutine

Les années se suivent et se ressemblent sur la place Rouge. Depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine s’est approprié le Jour de la Victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, célébrée chaque 9 mai, pour en faire un pur exercice de propagande teinté de révisionnisme. Le parallèle entre la Seconde Guerre mondiale et le conflit actuel en Ukraine est ainsi devenu un élément central de son discours, la Russie étant systématiquement présentée comme le pays agressé et non comme l’agresseur qu’il est. Pour justifier son "opération spéciale" d’envahissement de son voisin il y a un peu plus de trois ans, Vladimir Poutine a même invoqué la "dénazification" de l’Ukraine…

Cette année encore, le maître du Kremlin devrait saluer les soldats russes combattant dans le Donbass, les présentant comme l’égal des "héros" de la patrie d’il y a 80 ans. Et se gargariser d’avoir réussi – en dépit des pressions occidentales et des menaces ukrainiennes de ne pas respecter "sa" trêve – à faire venir à la tribune une trentaine de chefs d’État, dont le chinois Xi Jinping, le brésilien Lula, qui voudrait jouer un rôle de médiateur dans le conflit, et une kyrielle de dirigeants, autocrates alliés traditionnels de la Russie. Tous assisteront à une parade militaire millimétrée… mais qui aura tout du village Potemkine.

Les uniformes lustrés des troupes et les armes rutilantes masqueront, en effet, une réalité bien moins reluisante. Celle où la puissante armée russe – qui escomptait s’emparer de l’Ukraine en quelques jours avec une Blitzkrieg – n’est pas parvenue à dominer l’incroyable et ingénieuse résistance ukrainienne ni à détacher les Ukrainiens de leur président-courage Volodymyr Zelensky ; celle où l’on a vu un matériel militaire russe vieillissant et de jeunes soldats désemparés ; celle où la Russie a dû faire appel aux drones iraniens, à des troupes de la Corée du Nord et peut-être même de Chine pour tenir le front ; celle où les pires exactions ont été menées par des mercenaires de Wagner ; celle où l’armée russe a, certes, repris la région de Koursk conquise à l’été 2024 par Kiev, mais ne grignote plus que quelques kilomètres carrés le long de la ligne de front ; celle où le nombre exact de soldats morts est secret d’Etat, l’évoquer passible de prison.

La réalité dont ne parlera pas Poutine à ses invités, c’est aussi qu’en dépit des volte-faces d’un Donald Trump pourtant beaucoup mieux disposé à son égard que Joe Bien, il n’est pas parvenu à obtenir de lui une paix ni même un cessez-le-feu à son avantage ; il n’a pas pu empêcher l’Ukraine de signer un accord sur les minerais avec les États-Unis ; il n’a pas divisé l’Union européenne mais au contraire l’a ressoudée, derrière Zekensky et autour d’un plan colossal de réarmement de 800 milliards d’euros.

Enfin derrière sa parade d’un autre temps, Poutine ne dira rien de la réalité socio-économique de son pays. Le président russe n’a plus guère de nouvelles recettes fiscales, pas de nouveaux revenus pétroliers venant de sa flotte fantôme et toutes les recettes de l’État sont en train de diminuer quand l’inflation galope. Quoi qu’il en dise les sanctions occidentales pèsent lourd et l’économie russe, si elle connaît quelques éclaircies savamment mise en scène dans les médias d’État, est bien en deçà de ce qu’elle était avant la guerre.

Le 4 mai dernier un documentaire à sa gloire a été diffusé à la télévision russe présentant Poutine comme "irremplaçable", mais après 25 ans de pouvoir, le maître du Kremlin est confronté au plus redoutable adversaire des dictatures : la roue du temps qui passe, contre laquelle aucune parade, ni aucun mensonge, ne tient.

 

Le temps des guerres

pakistan

Le hasard, tragique, aura voulu que ce jeudi 8 mai, alors que le monde célèbre le 80e anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale, surgisse la crainte de voir advenir une guerre totale entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires qui se toisent et s’affrontent depuis 1947 autour de la région du Cachemire. En réplique à l’assassinat de 26 touristes indiens le 22 avril, Narendra Modi a ordonné de frapper des cibles dans le Pakistan voisin, ainsi que dans la partie du Cachemire contrôlée par Islamabad, et affirme depuis avoir visé exclusivement des « infrastructures terroristes ».

Le Pakistan, prenant le monde à témoin, promet des représailles. Et tandis que la communauté internationale appelle « à la retenue », dans les deux pays – qui ont considérablement renforcé leurs capacités militaires depuis leur ultime confrontation en 2019 – les discours de haine se propagent sur les réseaux sociaux, des drapeaux adverses sont brûlés ou piétinés en pleine rue. Les diatribes nationalistes se diffusent sans frein. On mesure alors ce que disait Français Mitterrand, qui connut comme tant d’autres la Seconde guerre mondiale :  « le nationalisme, c’est la guerre ».

Cela se vérifie hélas toujours dans tous les conflits, de l’Ukraine à Gaza en passant par toutes ces guerres qu’on néglige, en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Sans oublier les guerres internes, terribles car silencieuses, contre les femmes en Iran, en Afghanistan. Guerres conventionnelles, de haute intensité avec de nouvelles armes comme les drones ou le recours à l’intelligence artificielle, mais aussi guerres hybrides où la manipulation de l’information et les opérations d’influence sur internet sont devenues la règle.

80 ans après le 8-Mai, sous le coup des nationalismes et des autoritarismes qui fragilisent les démocraties et l’État de droit avec le dessein revendiqué de mettre à bas l’ordre multilatéral patiemment construit depuis 1945, le temps des guerres semble de retour. Un sondage Elabe publié hier montre d’ailleurs que 75 % des Français sont inquiets que le conflit en Ukraine se propage à d’autres pays proches de la Russie (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie…), même si l’inquiétude qu’il se propage jusqu’en France recule de 6 points, à 54 %. Et surtout un Français sur deux estime qu’il y a un risque de conflit mondial ; un sentiment plus largement répandu auprès des 25-49 ans (60 %).

On se sait pour l’heure ce qui va se passer dans les heures, les jours, les mois qui viennent dans le Cachemire, sur le Front ukrainien ou dans la bande de Gaza, mais à l’heure où aux États-Unis certains théorisent l’époque des Lumières noires, il est urgent que s’élèvent les voix de la paix, les voix européennes qui ont connu sur leur sol deux Guerres mondiales.

Demain, nous allons célébrer la Journée de l’Europe, qui commémore la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, mais symbolise aussi la paix entre la France et l’Allemagne et les valeurs humanistes, celle des Lumières qu'il faut chérir et défendre. Car elles résistent toujours et finissent par triompher de la noirceur des temps de guerre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 8 mai 2025)

Les architectes du chaos

 

Tump Poutine

 

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier dernier, le destin de l’Ukraine semble pris en étau par deux architectes du chaos – pour paraphraser l’écrivain Giuliano da Empoli et ses ingénieurs du chaos – lancés dans une sorte de rivalité-fascination réciproque, aussi fracassante qu’inquiétante pour le monde, et dont personne ne sait comment elle va se terminer. Donald Trump et Vladimir Poutine sont faits du même bois, entre narcissisme et paranoïa, autoritarisme et absence d’empathie, usant du chaos pour asseoir leur pouvoir et désireux de revenir au temps des empires, l’âge d’or (golden age) de l’Amérique du XIXe siècle pour l’un, l’URSS pour l’autre. Mais si des points communs sont patents entre les deux dirigeants, des différences importantes subsistent entre le milliardaire américain bling-bling de 78 ans et l’austère ancien agent du KGB de 72 ans.

En revenant au pouvoir après une stupéfiante remontada, Donald Trump, mû par la volonté de se venger de tous ceux qui l’ont contesté, est mieux préparé que lors de son premier mandat. Ses 100 premiers jours ont donné le vertige par le nombre de décisions prises et les renversements des politiques américaines menées jusqu’à présent. La guerre commerciale et ses tarifs douaniers XXL a déstabilisé l’économie mondiale ; le rapprochement avec Moscou a renversé les alliances avec l’Europe en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trump espérait surtout commencer son mandat en réglant la guerre en Ukraine en 24 heures, puis en 100 jours – rêvant même du prix Nobel – pour ensuite nouer des relations commerciales bilatérales fructueuses avec la Russie afin de contrer la Chine. On en est loin.

De l’autre côté, Vladimir Poutine a semé le chaos depuis bien longtemps, orchestrant des guerres en Tchétchénie, des ingérences en Géorgie, des opérations d’influence contre les États-Unis et des pays européens – dont la France – et une guerre en Ukraine dont les prémices ont commencé par l’annexion de la Crimée en 2014 avant l’invasion de l’Ukraine il y a maintenant plus de trois ans. Poutine a vu l’arrivée au pouvoir de Trump, ce businessman sauvé de la faillite par la Russie dans les années 80-90, d’un bon œil. Et lui a laissé l’impression de vouloir négocier.

Mais la vedette de téléréalité qui a signé le best-seller « L’art du deal » et l’ancien espion rompu aux manipulations subtiles et/ou brutales ne sont pas sur un pied d’égalité. Donald Trump a eu beau signer cette semaine un accord minier important avec l’Ukraine, il a dû concéder que le maître du Kremlin semblait le « balader ». Et pour cause, là où Trump veut des résultats rapides et tangibles, en tout cas avant les élections de midterm en 2026, Poutine, qui restera au pouvoir jusqu’en 2036, a le temps pour lui et joue la montre, quitte à épuiser économiquement son pays.

Face à l’inexpérience des diplomates américains, Poutine met en œuvre la méthode Gromyko, du nom de l’ex-ministre soviétique des Affaires étrangères que les Occidentaux appelaient Monsieur Niet pendant la guerre froide. Le président russe fait mine de vouloir négocier, demande le maximum, y compris ce qu’il n’a jamais eu, lance des ultimatums – comme sur la trêve qu’il a unilatéralement décrétée du 8 au 10 mai – mais ne cède rien, espérant obtenir une partie de ce qu’il exige. Le monde regarde ce bras de fer, avec impuissance chez les Européens et inquiétude chez les Ukrainiens. S’il y a deux architectes du chaos, il semble n’y avoir qu’un seul maître des horloges. Et, pour l’instant, il est à Moscou…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mai 2025)

 

Un pont trop loin

  

calendrier

La succession des ponts du mois de mai a relancé le sempiternel débat sur les jours fériés en France, leur nombre et le niveau de productivité des Français. Un débat devenu un véritable marronnier qui commence toujours par le même constat, se poursuit par un emballement médiatico-politique où droite et gauche s’invectivent, puis finit par s’éteindre jusqu’à la prochaine fois.

L’automne dernier, alors que le gouvernement Barnier cherchait quelque 60 milliards d’économies pour le Budget 2025 afin d’éponger un déficit abyssal – 6,1 % du PIB et 3 230 milliards d’euros de dette – Gérald Darmanin avait lancé l’idée de supprimer un jour férié pour renflouer les caisses de l’État. Celui qui n’était alors pas encore redevenu ministre mettait ses pas dans ceux de Jean-Pierre Raffarin. En 2004, le Premier ministre instaurait, en effet, la « journée de solidarité » en supprimant le lundi de Pentecôte. Une décision prise dans l’urgence après la meurtrière canicule de 2003. Cette journée travaillée mais non payée devait rapporter 2,4 milliards d’euros par an à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Si les recettes ont été au rendez-vous, leur utilisation est restée opaque et la question du financement de la dépendance toujours pas résolue vingt ans plus tard…

Ces jours-ci, à la faveur des suppliques de certains boulangers désireux de pouvoir travailler le 1er-Mai, le débat a rebondi avec de nouvelles idées. D’un côté, une proposition de loi, déposée par Annick Billon, sénatrice de Vendée, et Hervé Marseille, président du groupe Union centriste, entend « adapter le droit aux réalités du terrain » en modifiant le Code du travail pour permettre le travail le 1er-Mai notamment. De l’autre, le député LFI Antoine Léaument propose de supprimer certains jours fériés « associés à la religion »… et d’en créer un nouveau, le 18 mai pour commémorer la Commune de Paris.

La plupart des contributeurs à ce débat « essentiel » penchent toutefois pour la suppression d’un second jour férié mais est-ce réellement pertinent ? D’abord, les Français ne sont pas des privilégiés en matière de jours fériés puisqu’avec 11 jours fériés légaux, notre pays se situe dans la moyenne européenne. L’Espagne en compte 14, l’Italie 11, et l’Allemagne entre 9 et 13 selon les Länder.

La deuxième idée reçue sans cesse rebattue est que, les Français ne travaillant pas assez, il serait utile de supprimer un jour férié. Là aussi, il convient de nuancer. Selon les données de l’OCDE, en 2022, la France se classait au 6e rang en termes de productivité en Europe, derrière l’Irlande, le Luxembourg, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas. Et si la productivité du travail en France a traversé un long passage à vide entre la crise sanitaire et la fin 2022, elle s’est ensuite redressée, progressant au rythme annuel de + 1,3 % depuis le début de 2023, selon une note de l’OFCE publiée ce mois-ci. Si la productivité française a bien repris des couleurs, elle n’a, en revanche, pas retrouvé son niveau de fin 2019 contrairement à nos voisins européens et reste 5 % derrière eux. Mais l’OFCE ajoute que cette faible productivité française s’explique surtout par les politiques publiques mises en place dans le cadre du Plan de relance et notamment celles de soutien à l’apprentissage et aux entreprises ou encore celles de baisse du coût du travail.

Évidemment s’atteler à trouver des solutions efficaces à une situation socio-économique complexe, en associant les partenaires sociaux, est plus difficile que de céder à la tentation démagogique de brandir chaque année la suppression d’un jour férié, qui plus est au moment où les Français soufflent un peu en faisant le pont…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 mai 2025)

 

Talon d’Achille

 

electricite

Voilà un scénario qui semblait impensable à voir en Europe : tout un pays, puis un deuxième, privés d’électricité pendant plusieurs heures et devenus ainsi spectateurs de leur paralysie. Plus de transports, de train ou de métro, plus de télévision, d’internet ou de téléphone mobile, plus de système de paiement par carte bancaire ou d’ascenseurs, des commerces à l’arrêt, des supermarchés évacués en urgence, des facultés renvoyant leurs étudiants chez eux, des hôpitaux fonctionnant au ralenti sur leurs groupes électrogènes, etc. Et dans les rues, des scènes insolites d’habitants inquiets en quête d’informations, agglutinés autour d’un bon vieux poste de radio à piles, seul appareil capable de recevoir les informations qui arrivent d’habitude si naturellement par des notifications sur les smartphones.

L’Espagne et le Portugal, mais aussi toute l’Europe avec eux, ont mesuré lundi et hier combien nos sociétés hyperconnectées sont fragiles, combien le réseau électrique – cette colonne vertébrale dont on oublie l’existence – peut être un talon d’Achille pour l’activité économique comme pour la vie tout court.

Peu importe à vrai dire le scénario qui sera retenu pour expliquer ce qui s’est passé, l’enchaînement des dysfonctionnements et blocages qui ont conduit deux pays au bord du chaos. Le black-out de la péninsule ibérique, historique par son ampleur, doit sonner comme un signal d’alerte pour les Européens. Si ces derniers mois, ils se sont engagés dans l’édification d’une défense commune avec un plan de réarmement de 800 milliards d’euros, nécessaire pour faire face à la nouvelle donne géopolitique mondiale, ils peuvent d’ores et déjà s’interroger sur les financements qui doivent être mobilisés pour entretenir, moderniser et sécuriser les réseaux électriques européens et les moyens de production.

Il est évidemment heureux de constater que la solidarité européenne a parfaitement joué son rôle pour sortir l’Espagne et le Portugal de l’ornière, mais face aux besoins en électricité de demain, pour les voitures électriques comme pour les centres de données de l’intelligence artificielle, il y a urgence à faire plus pour bâtir des réseaux efficaces et sûrs, en ayant qui plus est à l’esprit la nécessité qu’on ne saurait oublier la transition énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique.

Le black-out en Espagne et au Portugal interroge évidemment aussi en France, ou la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPR) a fait lundi l’objet d’un débat très politicien à l’Assemblée nationale. L’organisation de notre réseau fait qu’un black-out aussi important que celui de lundi semble peu probable. Il n’empêche que dans son « Schéma décennal de développement du réseau » qui fixe les orientations pour l’évolution du réseau public de transport d’électricité à l’horizon 2040, RTE décrit des mesures pour éviter un black-out. RTE vise une résilience accrue du réseau par la modernisation massive des infrastructures électriques et télécoms, l’industrialisation du pilotage local automatisé, la sécurisation face aux risques extrêmes (black-out, cyberattaque) et une optimisation fine de l’exploitation du réseau existant. Tout cela a évidemment un coût.

Mais au-delà du transport de l’électricité, c’est bien sûr la production d’électricité qui est au cœur des enjeux. La France doit ainsi s’interroger sur sa production dans laquelle le nucléaire – dont le parc existant pourrait être davantage exploité – joue un rôle clé à côté des autres énergies renouvelables. Ce sujet mérite un vrai débat.. éclairé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 avril 2025)

Derrière la farce

Trump

En 1941, Bertold Brecht écrit la pièce La résistible ascension d’Arturo Ui, une parabole satirique retraçant la montée d’Adolf Hitler au pouvoir, mais transposée dans l’univers des gangsters de Chicago à l’époque de la prohibition ; pièce dont l’épilogue est resté célèbre – « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». Brecht utilise alors la farce pour dénoncer les mécanismes qui ont conduit Hitler au pouvoir et susciter une réflexion sur ce qui s’est passé et comment cela aurait pu être évité. Avec le retour de Donald Trump à la Maison blanche, Brecht aurait été bien embêté parce que la farce, pour le coup, est devenue consubstantielle de la nouvelle présidence. Depuis plus de 100 jours, en effet, nous sommes tous embarqués par Trump dans une téléréalité qui prêterait à sourire si le destin du monde n’était pas en jeu.

Tous les matins, on en vient à se demander ce que Trump a bien pu dire sur son réseau social Truth social, tous les jours on guette ses décisions où le dramatique le dispute au burlesque. Trump a ainsi été capable de licencier des dizaines de milliers de fonctionnaires, d’expulser des milliers d’immigrés pourtant indispensables à l’économie américaine, d’imposer l’interdiction de centaines de mots comme femme ou climat sur les sites web fédéraux ou dans les recherches scientifiques, de s’attaquer à la liberté académique des universités comme aux minorités… et, en même temps, le successeur de Lincoln prend sans rire un décret pour « libérer » le débit d’eau des pommeaux de douche afin de prendre soin de ses « magnifiques cheveux », file passer un week-end sur son golf alors que les Bourses chutent après l’annonce de ses surtaxes douanières, ou assiste à un combat de MMA…

La tornade Trump semble en roue libre, et le président, submergé par son hubris, capable de dire tout et son contraire, multipliant les volte-face, sur le soutien à l’Ukraine comme sur les droits de douane. Chaque reculade est même présentée par Trump et ses soutiens fanatisés comme une stratégie géniale forcément incomprise pensée par celui qui s’autoproclame faiseur de deal… mais qui n’a pour l’instant rien « dealé » pour mettre fin à la guerre en Ukraine ou à celle de Gaza.

Ce cirque commence à afficher de premières fissures. Les millionnaires qui ont porté Donald Trump au pouvoir – en tournant cyniquement le dos à leurs engagements progressistes passés – commencent à s’inquiéter de la « démondialisation » derrière la guerre commerciale et des risques de récession. Même Elon Musk, zélé tronçonneur en chef du Département de l’efficacité gouvernementale, commence à se poser des questions sur le bien-fondé d’une politique ultra-protectionniste venue tout droit du siècle dernier et qui nuit à ses affaires.

Mais au-delà du tourbillon dans le lequel Trump entraîne le monde et qui focalise l’attention, cette stratégie du chaos est aussi mûrement pensée par des idéologues ultraconservateurs – le vice-président JD Vance en tête ou Curtis Yarvin, théoricien des « Lumières noires » – qui entendent profondément et durablement modifier les États-Unis. Derrière la farce existe un plan, le Projet 2025, coordonné par la Heritage Foundation, influente fondation conservatrice, qui inspire même jusqu’en Europe. Durant la campagne présidentielle, Trump avait assuré que ce n’était pas son projet. Et pourtant, de la purge de l’administration fédérale au renforcement du pouvoir exécutif en passant par de violentes réformes sociétales (sur l’IVG, les droits des LGBT), une dérégulation économique et climatique, une remise en cause des sciences ou encore une politique étrangère isolationniste, on retrouve dans les 100 jours toutes les idées du Projet 2025, pensées pour être difficilement réversible.

Les progressistes américains et les démocrates, anesthésiés depuis la défaite de Kamala Harris, seraient bien inspirés de se réveiller et se rappeler ce que disait Brecht : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 27 avril 2025)

Jeunesse en danger

 

nantes

 

La mort d’une lycéenne à Nantes, poignardée hier par un camarade qui a blessé trois autres élèves dans un déchaînement de violence nous glace d’effroi. Comment un tel drame a-t-il pu se produire ? Comment un jeune homme peut-il préméditer un tel acte pour résoudre un différend avec la victime ou pour des motifs idéologiques extrêmes ? Comment cet élève inconnu des services de police a-t-il pu emporter deux couteaux en nourrissant le projet de se venger ou de se faire justice, et frapper sans hésitation ses camarades, pour blesser, pour tuer, avant d’être maîtrisé ? Comment en est-on arrivé à un tel niveau de violence qui rappelle – toutes proportions gardées bien sûr – celui des tueries de masse que l’on voit survenir régulièrement dans les lycées américains ?

L’école devrait être un sanctuaire, hermétique aux maux de la société, mais cela fait longtemps que l’on sait qu’il ne s’agit que d’un vœu pieux. École et société sont interconnectées, ce qui se passe à l’extérieur se vit aussi à l’intérieur ; ce qui se vit dans la classe ou la cour de récréation suit les élèves jusqu’à la maison. C’est d’autant plus vrai que cette interconnexion se joue aussi dans la sphère numérique, qui se moque de ces frontières. Les élèves vivent leur jeunesse IRL (in real life, dans la vie réelle), autant qu’en ligne sur les réseaux sociaux. Dans la première, les parents, les enseignants, la communauté éducative peuvent encore intervenir sur ce qu’ils voient, mais dans la seconde ? Dans l’intimité de leur chambre, sur leur ordinateur, ou n’importe où seuls face à leur smartphone, à quoi les adolescents s’exposent-ils ? À quels contenus, à quels échanges, à quels défis sont-ils confrontés, seuls face à de froids algorithmes de recommandation, seuls face au cyberharcèlement qui s’immisce sans entraves, seuls face à des vidéos, des articles violents ou facteurs de haine, si peu modérés par les géants du numérique, qui les poussent à mal se considérer eux-mêmes et à mal considérer les autres ?

Il y a quelques semaines, Netflix a mis en ligne la série britannique « Adolescence » qui raconte de façon implacable le meurtre d’une jeune fille par un camarade de classe de 13 ans d’apparence si normale et si sage, mais qui s’est laissé influencer par des discours masculinistes et misogynes sur les réseaux sociaux, seul dans sa chambre, sans que ni ses parents, ni ses enseignants n’aient rien vu de ce mal-être. En quatre épisodes, la série, qui décortique les mécanismes de cette radicalisation vers la violence, a provoqué un électrochoc au Royaume-Uni jusqu’à la chambre des Communes, où le Premier ministre Keir Starmer a confié s’être lancé dans le visionnage de la série avec ses deux enfants et soutient depuis sa diffusion dans les écoles du pays, marqué par des affaires similaires ces derniers mois.

Une série peut être utile pour prendre conscience de tels phénomènes qui finissent dramatiquement, mais elle ne saurait être suffisante. C’est à la société tout entière, pas seulement les parents ou les enseignants, qu’il appartient aujourd’hui de réagir. François Bayrou « en appelle à un sursaut collectif » face à la « violence endémique » dans « une partie de notre jeunesse ». À tous les niveaux, la société doit agir pour la jeunesse en danger. Il y a urgence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 25 avril 2025)

 

Le mystère et l'enfer

Zacchello

Lors des affaires de disparition, les enquêteurs expliquent souvent que les 48 premières heures sont déterminantes. Car lorsque les jours, les semaines, les mois passent, l’espoir s’amenuise. L’affaire Laure Zacchello – qui fait écho à tant d’autres dossiers dont celui de Delphine Jubillar dans le Tarn – est dans cet entre-deux.

Dix mois après la disparition de cette mère de trois enfants, le 21 juin 2024 à Urrugne, dans le Pays basque, l’espoir de la retrouver saine et sauve s’est peu à peu envolé. « Aujourd’hui, cet espoir est vain, sauf pour retrouver son corps afin de lui offrir une sépulture digne », explique dans nos colonnes l’avocat des parents de l’ancienne infirmière militaire qui s’était reconvertie en « psychogénéalogiste » et avait déménagé du bassin d’Arcachon au Pays basque à la demande de son mari. Un mari qui reste au cœur des investigations. Alexis Juret avait été retrouvé le jour de la disparition, inconscient et blessé à la tête sur la terrasse de la maison familiale, avec un parpaing à proximité et des ecchymoses. Rapidement, la police a soupçonné une mise en scène de celui qui affirme ne pas se souvenir des événements. L’accumulation d’éléments troublants – disparition de deux armes à feu du domicile, un pistolet automatique et un pistolet-mitrailleur, découverte de traces de sang, résidus de poudre sur les vêtements du mari, témoignages de l’entourage évoquant la peur constante de Laure – a conduit la justice à mettre en examen le mari pour homicide volontaire sur conjoint et à le placer en détention provisoire le 26 juin dernier.

Les investigations se poursuivent, mais malgré d’importantes recherches dans la région, Laure Zacchello reste introuvable à ce jour. Les enquêteurs continuent leur travail, notamment en explorant le profil singulier et l’emploi du temps d’Alexis Juret, ancien réserviste de la gendarmerie jusqu’en 2020 et adepte de survivalisme – qui clame toujours son innocence.

Dix mois après son déclenchement, l’affaire Zacchello reste pour l’heure un mystère dont la clé pourrait être au cœur du couple qui était en instance de divorce, Laure désirant cette séparation, Alexis la refusant fermement, peut-être violemment. Pas physiquement, mais psychologiquement. Plusieurs témoignages attestent que Laure Zacchello vivait dans la peur de son mari depuis plusieurs mois au point de transporter systématiquement une caméra portative dans son sac ou de bloquer sa porte avec une chaise pour se protéger de celui qui lui avait déjà fait plusieurs scènes.

Cette emprise psychologique a longtemps été ignorée ou minorée. La France a progressivement intégré cette notion dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, principalement à travers la reconnaissance des violences psychologiques et du harcèlement moral dans le couple. Depuis 2010, le Code pénal sanctionne les violences psychologiques répétées, même en l’absence de violences physiques, et, cette année, l’Assemblée nationale a validé un projet de loi introduisant le concept de « contrôle coercitif » dans le Code pénal, inspiré du modèle britannique.

En attendant que la vérité de l’affaire d’Urrugne émerge et que l’on retrouve Laure Zacchello, l’affaire permet d’interpeller la société tout entière sur les ravages des violences psychologiques, cet enfer silencieux dans lequel se démènent tant de femmes.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 avril 2025)


Le vrai miracle de Lourdes

 

lourdes

Une 72e guérison miraculeuse vient d’être reconnue par l’Église catholique, en l’occurrence celle d’une italienne de 67 ans, Antonietta Raco, qui attendait cette reconnaissance depuis son pèlerinage à Lourdes en 2009 après lequel elle s’est remise sans explication d’une sclérose latérale primitive qui la clouait sur un fauteur roulant. Un nouveau miracle qui réjouira les uns et interrogera les autres.

Pour l’Église catholique, cette reconnaissance officialisée mercredi par Mgr Vincenzo Carmine Orofino, évêque du diocèse de Tursi-Lagonegro, dans la province italienne de Matera, l’une des plus vieilles et envoûtantes villes du monde, apparaît comme une bonne nouvelle dans une période où les mauvaises n’ont cessé de s’accumuler. Le rapport, il y a trois ans et demi, de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) qui avait identifié a minima quelque 330 000 victimes, puis cette année les révélations en série sur les agressions et violences à Notre-Dame-de-Bétharram et dans plusieurs autres établissements catholiques et depuis jeudi les nouvelles révélations sur l’Abbé Pierre ont donné une image terrible de l’institution. Un miracle en pleine semaine pascale permet au clergé français de retrouver le sourire et aux fidèles de se reconcentrer sur leur foi.

Le 72e miracle de Lourdes est aussi une bonne nouvelle pour la ville. « Ce qu’il nous faut, c’est un nouveau miracle », nous expliquait au début des années 2000 un hôtelier de la ville à une époque où chacun espérait un successeur à Jean-Pierre Bély, déclaré miraculeusement guéri de sa sclérose en plaques en 1999. Dans la deuxième ville hôtelière de France, où l’économie dépend à 90 % du tourisme et particulièrement des pèlerins, un miracle est à même de déclencher un surcroît de fréquentation. Une fréquentation bienvenue pour une ville durement affectée par la pandémie de Covid et qui s’est engagée depuis, via un plan spécial de 100 millions d’euros, à se moderniser et se diversifier.

Enfin, un nouveau miracle questionne forcément la médecine et la science. Comment des personnes qu’on croyait jusqu’alors incurables retrouvent le plein usage de leur corps ? Par quel mystère triomphent-elles de la maladie là où la médecine semblait avoir échoué ? Ces questions sont là depuis que Lourdes est devenue un sanctuaire ; la foi questionne ainsi depuis un siècle et demi la raison et vice-versa. Le 25 juillet 1894, le grand écrivain Émile Zola lui-même s’empare du sujet, exprime son scepticisme dans « Mon Voyage à Lourdes » puis dénonce dans son roman « Lourdes », ouvrage à charge, les vices et les escroqueries qui règnent selon lui dans la cité mariale. Mais ce « J’accuse »-là se heurte aux malades miraculés examinés par le Bureau médical créé en 1883… Depuis, le questionnement de la science perdure face à ces guérisons miraculeuses « en l’état des connaissances scientifiques », même si une étude menée en 1993 sur 128 années a établi que le nombre de guérisons inexpliquées à Lourdes serait finalement du même ordre de grandeur que celui constaté… en milieu hospitalier.

Mais au final, l’essentiel n’est peut-être pas là et le message de Lourdes n’est pas dans le miracle lui-même sur lequel vont digresser religieux, hôteliers ou médecins. Le vrai message de cette petite ville au pied des Pyrénées est sa capacité à avoir su créer un endroit unique où chacun, malade ou valide, croyant ou athée, riche ou pauvre est pareillement accueilli et considéré. La célébration de cette fraternité-là à une époque où elle fait tant défaut, de cet humanisme-là, de plus en plus attaqué dans le monde : voilà le vrai miracle de Lourdes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 19 avril 2025)


Le monde tel qu'il est

 

trump

 

Après la pandémie de Covid-19 qui l’avait durablement ébranlé, le secteur aérien mondial entre dans une nouvelle zone de turbulences qui aurait pu être évitée puisqu’elle n’est le fait que de la décision d’un seul homme : Donald Trump. Le président américain s’est, en effet, lancé dans une guerre commerciale globale en rehaussant les taxes douanières de tous les produits entrants aux États-Unis, après de nébuleux calculs dont certains disent qu’ils viennent d’une formule concoctée par une intelligence artificielle. Mais à peine Donald Trump avait-il annoncé ses surtaxes de 10 à 57 % début avril qu’il décrétait, devant l’effroi des milieux économiques et les chutes des Bourses, une pause de 90 jours en les ramenant à 10 % sauf pour la Chine. L’ennemi commercial des États-Unis a écopé de 145 %, un taux qui peut atteindre 245 % dans certains secteurs. Sans surprise, Xi Jinping a pris des mesures de rétorsion en taxant les produits américains à 125 %.

Donald Trump, qui estime avoir réussi son coup en obligeant les pays à venir négocier en tête à tête des conditions plus avantageuses, espère sortir vainqueur de son bras de fer avec la Chine. Le président américain est persuadé qu’il ouvrira un nouvel âge d’or pour l’Amérique en s’inspirant de l’un de ses prédécesseurs, McKinley, qui avait lui aussi augmenté les droits de douane… avant toutefois de reconnaître qu’ils avaient nui à l’Amérique. Un siècle plus tard, cette vieille recette protectionniste ne marchera pas davantage, d’autant plus que l’économie mondiale est aujourd’hui globalisée et les chaînes de valeurs profondément imbriquées. Donald Trump s’est déjà heurté à cette réalité-là en revenant sur les taxes concernant les produits high-tech comme les iPhone, fabriqués en Chine et en Asie non pas seulement parce que le coût du travail y est moindre qu’aux États-Unis, mais parce que ces pays disposent désormais d’ingénieurs de haut niveau et d’un savoir-faire incontournable, comme l’a expliqué récemment Tim Cook, le PDG d’Apple.

Il en va pareillement avec le secteur aérien. Boeing, fragilisé ces dernières années par d’innombrables déboires techniques, dispose de chaînes de production mondialisées, avec de nombreux composants importés des pays désormais visés par des droits de douane. Cela renchérira le coût de fabrication de chaque appareil, rendant l’avionneur moins compétitif même sur son propre marché. Boeing mise principalement sur la localisation de sa chaîne d’approvisionnement, la gestion proactive des stocks et la flexibilité commerciale pour amortir l’impact des droits de douane, mais que faire face aux représailles de Pékin qui a décidé de suspendre toute réception d’avions fabriqués par l’Américain mais aussi d’interdire l’importation de pièces détachées ? Air China, China Eastern Airlines et China Southern Airlines ne réceptionneront pas respectivement 45, 53 et 81 appareils que Boeing devait leur livrer entre 2025 et 2027. Un coup dur financier mais aussi économique à plus long terme, car Boeing ne peut pas se priver du marché chinois, amené à devenir le premier mondial d’ici quelques années.

Reste que la décision de Pékin est à double tranchant. Si elle déclenche une catastrophe financière et industrielle chez l’avionneur américain, elle fragilise aussi les compagnies chinoises qui ne pourront pas répondre à la forte demande domestique. Airbus ne peut pas compenser les commandes et une absence de Boeing, et les avions chinois ne sont pas prêts.

Au final, Donald Trump – qui a décidé de surtaxer l’aérien au mépris d’ailleurs de l’accord sur le commerce des aéronefs civils, entré en vigueur en janvier 1980, qui instituait une absence de droits de douane – devra sortir de sa réalité alternative et revenir à la réalité du monde tel qu’il est…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 avril 2025)

 

Pas qu'un fait divers

 

Agathe

La disparition d’Agathe Hilairet, une jeune femme de 28 ans qui n’a plus donné signe de vie depuis qu’elle a quitté jeudi 10 avril le domicile de ses parents à Vivonne, à 20 km au sud de Poitiers, pour aller courir, n’est pas qu’un fait divers de plus à même d’occuper les heures d’antenne de chaînes d’information en continu. Cette disparition interpelle, en effet, les Français à plusieurs niveaux.

Le premier, local presque intime, appelle évidemment notre solidarité avec les proches d’Agathe, ses parents, ses amis, aujourd’hui rongés par l’inquiétude mais ardemment habités par l’espoir de la retrouver saine et sauve. Nos pensées vont vers eux et nos encouragements vers les forces de l’ordre, pompiers, gendarmes, plongeurs, maîtres-chiens qui, très rapidement, ont déployé avec de nombreux citoyens bénévoles des moyens conséquents pour ratisser la zone de la disparition ; opérations toujours longues, complexes et incertaines. Le temps presse et le moindre témoignage – 90 signalements ont été reçus par les enquêteurs après la diffusion d’un appel à témoins – peut être capital pour découvrir ce qui a pu se passer en plein jour le 10 avril dernier.

Le second niveau est que cette disparition résonne, hélas, avec d’autres affaires similaires qui ont eu lieu ces dernières années partout en France, avec les mêmes questionnements, les mêmes angoisses de proches dont la dignité et courage forcent le respect, et les mêmes inquiétudes quant au dénouement qui prend parfois des mois à se concrétiser – lorsqu’il se concrétise. À Toulouse, la disparition d’Agathe Hilairet rappelle ainsi le douloureux souvenir de Patricia Bouchon, qui avait profondément bouleversé et ému l’opinion dans la région. Cette secrétaire juridique de 49 ans et mère de famille, avait disparu le 14 février 2011 alors qu’elle était partie, comme Agathe, faire son son jogging matinal à Bouloc. Son corps avait été retrouvé 42 jours plus tard et un homme a été condamné en appel en 2023 à 20 ans de réclusion pour son meurtre.

Enfin, en élargissant la focale, la disparition d’Agathe doit aussi interpeller sur la société que nous voulons et sur la place des femmes. Les disparitions de femmes, les agressions constituent autant d’alertes sur une liberté que l’on croyait acquise, mais qui reste trop souvent conditionnelle : celle d’exister pleinement, seule, dans l’espace public. Trop de femmes doivent encore réfléchir à l’heure, au lieu, à la tenue, au chemin qu’il faut emprunter pour aller courir. Trop de femmes doivent encore anticiper regards, commentaires, voire agressions pour prendre un métro ou un bus, rentrer chez elles la nuit, partir en voyage seules ou s’asseoir dans une salle de cinéma.

Peut-on tolérer en 2025 que leur indépendance puisse s’accompagner d’un sentiment de vulnérabilité dans l’espace public ? À l’heure où les discours masculinistes réactionnaires se diffusent massivement et voudraient renvoyer les femmes vers les siècles passés de soumission, il faut que des voix s’élèvent pour défendre et garantir un droit à la liberté de se déplacer en sécurité. Autant dire qu’un sursaut collectif est nécessaire. La disparition d’Agathe rappelle aussi cela ; elle n’est pas qu’un fait divers…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 17 avril 2025)

Inacceptable

 

eau

 

Sans l’emballement de l’actualité internationale autour des décisions et des revirements de Donald Trump, l’affaire Nestlé Waters aurait sans doute occupé les devants de la scène médiatique car ce dossier, qui s’étire dans une relative indifférence, va désormais au-delà du simple scandale sanitaire d’une multinationale qui se croit tout permis. Cette affaire constitue une triple déflagration : sanitaire, politique et économique.

Le scandale sanitaire, d’abord. Nestlé a reconnu avoir eu recours à des traitements non autorisés sur plusieurs de ses eaux minérales naturelles – microfiltration à 0,2 micron, ultraviolets, filtres à charbon actif – alors même que ces pratiques sont proscrites par la réglementation européenne. Ces techniques, utilisées pour masquer des contaminations potentielles, sont l’aveu d’un manquement fondamental : celui de garantir la pureté originelle des sources. Depuis 2022, des documents internes alertaient sur la « non-conformité de ces eaux ». En toute connaissance de cause, la firme a continué à commercialiser ses produits. La confiance des consommateurs, d’évidence, a été trahie.

Mais c’est le volet politique qui jette une ombre plus vaste sur ce dossier, car ce n’est plus seulement Nestlé qui a failli, c’est bien l’État. En janvier 2023, le Directeur général de la santé, les autorités sanitaires, l’Anses, l’IGAS, tous ont tiré la sonnette d’alarme. Tous ont recommandé de suspendre l’exploitation des sources concernées. Aucune de ces recommandations n’a été suivie. À la place : une concertation interministérielle, en février 2023, validée par des conseillers de l’Élysée, a donné son feu vert à la poursuite des activités, malgré les risques sanitaires et le potentiel contentieux européen. Ce n’est plus une négligence, c’est une caution.

En refusant de se présenter devant la commission d’enquête sénatoriale – alors qu’il est tenu de le faire comme n’importe quel citoyen – Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée et pilier du pouvoir macroniste, aggrave encore la crise de confiance. Le bras droit d’Emmanuel Macron se retranche derrière la « séparation des pouvoirs » et une sorte d’immunité qu’aucun texte ne lui confère, alors même qu’il a été directement impliqué dans des échanges avec Nestlé. L’impossibilité d’auditionner cet acteur clé du dossier nourrit dès lors des questions essentielles : l’Élysée savait-elle que Nestlé fraudait ? Si oui, a-t-elle couvert cette fraude, c’est-à-dire privilégié les profits de Nestlé au détriment des règles sanitaires qui protègent les Français ? Et pourquoi ?

Enfin, il y a le scandale économique illustré par la capacité d’une multinationale à peser sur des choix politiques et des règles établies. Le lobbying de Nestlé – à coups de promesses d’investissement ou de « chantage » à l’emploi – a été d’une efficacité redoutable pour infléchir les lignes rouges de la régulation sanitaire au point qu’il a semblé écrire lui-même les règles du jeu. L’Elysée martèle qu’il n’y a eu ni « entente » ni « connivence », Nestlé dément avoir exercé une forme de lobbying.

Le 19 mai, la commission sénatoriale qui tente d’y voir clair, livrera ses conclusions et peut-être ses recommandations. Car au-delà de l’infraction au Code de la santé publique et la façon dont une telle fraude a pu se produire, il reste l’infraction à la morale républicaine, avec un système où l’on ment, où l’on cache, où l’on esquive, où l’on se défausse. Un système où la vérité, comme l’eau, peut être traitée, filtrée… jusqu’à disparaître. Un système qui est, clairement, inacceptable.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 avril 2025)

 

Briser le silence

 

bangkok

La lecture de notre enquête sur la disparition de Thanyarat, jeune mère thaïlandaise partie vivre près de Toulouse dans la commune de son mari français avec l’espoir d’une intégration durable, puis brutalement arrêtée à Bangkok en février 2024 dans des circonstances troubles, rappellera à beaucoup le film d’Alan Parler « Midnight Express » racontant l’histoire vraie d’un américain arrêté en Turquie pour contrebande de haschich, puis incarcéré dans la sinistre prison de Sagmalcilar. Les similitudes s’arrêtent toutefois là car notre affaire est nimbée de mystère. La jeune femme aurait été condamnée à 33 ans et immédiatement incarcérée à la centrale de Klong Prem, mais il n’y a aucun procès connu, aucune preuve versée dans le débat public, aucune ligne officielle confirmée. Seulement des rumeurs, des bribes… et un silence qu’on ne peut laisser s’installer quel que soit le sort de la jeune femme.

Si l’on prend pour acquis qu’elle est effectivement emprisonnée, cette affaire suscite un malaise à plusieurs titres, au premier rand desquels figurent l’indifférence froide des autorités. Parce qu’elle n’a pas renouvelé son titre de séjour avant de quitter le territoire français, l’État semble se dédouaner de son cas, comme si l’intégration – pourtant encouragée, promue et conditionnée à mille démarches que suivait sérieusement Thanyarat – pouvait s’effacer d’un trait de plume administratif. La France est pourtant prompte à défendre ses ressortissants dans d’autres contextes. Thanyarat – qui n’est ni journaliste otage, ni humanitaire détenue, ni homme d’affaires – n’est certes pas française, mais le parcours d’intégration qu’elle suivait mériterait qu’elle bénéficie d’une protection minimale en retour ou en tout cas d’une attention particulière du pays de son mari.

Cela est d’autant plus nécessaire qu’elle se retrouve incarcérée en Thaïlande où la justice opère selon des logiques souvent opaques, où la peine de mort est possible pour certains délits liés aux stupéfiants et où l’accès aux droits de la défense est tout sauf garanti.

Thanyarat est ainsi devenue l’illustration tragique d’un entre-deux juridique et moral. Trop étrangère pour bénéficier d’un soutien officiel, trop intégrée pour que son sort n’interpelle pas. Peut-on accepter qu’une jeune femme, présumée innocente, qui a montré son désir sincère de vivre en France soit ainsi abandonnée au bon vouloir d’un système judiciaire étranger, sans médiation, sans recours, sans regard ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 

Les vieux du volant

 

seniors

C’est un sujet récurrent qui revient dans l’actualité : le conditionnement du permis de conduire à une visite médicale. Et comme les fois précédentes, cette épineuse question est mal appréhendée puisqu’elle se traduit dans l’opinion par la crainte de voir imposé un contrôle médical couperet obligatoire qui concernerait prioritairement les seniors.

Chaque fois que le sujet revient sur la table, ces derniers se sentent pointés du doigt alors même qu’ils ne provoquent pas plus d’accidents de la route que d’autres tranches d’âge. Mais les clichés, au gré de faits divers spectaculaires ou tragiques, ont la vie dure et les vieux du volant sont supposés être des fous du volant potentiels, d’inconscients seniors qui ne devraient leur survie sur la route que grâce à la vigilance des autres automobilistes. Rien n’est plus faux évidemment.

La dernière enquête de la Fondation Vinci Autoroutes sur les seniors au volant, publiée ce mois-ci, montre bien au contraire qu’en avançant en âge, nombreux sont ceux qui adaptent leur comportement pour se sentir plus en sécurité sur la route et ne pas représenter un danger pour les autres usagers. 81 % roulent moins vite qu’auparavant et font plus de pauses lors des longs trajets, beaucoup renoncent à la conduite de nuit. Mieux, une large majorité (67 %) est consciente d’avoir des réflexes émoussés et souhaiterait bénéficier de mesures pour entretenir leurs capacités de conduite ou pour effectuer des stages de remise à niveau. L’envie de pouvoir continuer à conduire en sécurité pour eux-mêmes et les autres est d’autant plus forte que l’automobile est souvent un élément clé de leur vie quotidienne et sociale, sans laquelle ils seraient relégués dans un insupportable isolement. Et cela est particulièrement vrai en zone rurale ou, faute d’une alternative en transports en commun suffisants, la voiture est indispensable.

Le débat récurrent sur la fin du permis à vie – que d’autres pays européens ont résolu depuis longtemps – mériterait au contraire d’élargir la focale au-delà du seul cercle des conducteurs seniors qui seront d’ailleurs de plus en plus nombreux – selon l’Insee, le nombre des 75 ans ou plus devrait croître de 5,7 millions à 12,1 millions de personnes soit 18 % de la population contre 9 % en 2019.

La vraie question est, en effet, l’instauration d’un contrôle des aptitudes physiques pour tout le monde à intervalles réguliers et cela dès le début de la vie de conducteur. C’est ce que proposent le Parlement et le Conseil européens dans leur réforme du permis de conduire validée ce mois-ci. Ils suggèrent aux États membres de faire passer un examen médical, notamment un examen de la vue et un examen cardiovasculaire, avant la première délivrance d’un permis de conduire puis de façon régulière. Charge aux États membres de définir les modalités des mesures entre convaincre de leur bien-fondé et contraindre.

Un autre point qui mériterait attention est la formation des conducteurs qui pourrait être améliorée et entretenue tout au long de la vie. Les seniors avec leurs années d’expérience pourraient d’ailleurs en remontrer à certains…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 6 avril 2025)

Le monde selon Trump

 

trump

 

Après s’être attaqué à l’ordre international né après la seconde Guerre mondiale, épousant l’illibéralisme des régimes autoritaires et insultant ses propres alliés européens de l’Otan, partisans du multilatéralisme et de l’État de droit, Donald Trump s’attaque au commerce mondial et au libre-échange dont son pays, depuis les accords de Bretton Woods, était jusqu’à présent l’un de fers de lance.

Dans une mise en scène à laquelle le milliardaire star de téléréalité nous a habitués depuis son retour à la Maison Blanche – casquettes MAGA, distribution de stylos et signature XXL de décrets brandis devant les caméras et une assistance ravie – le président des États-Unis a donc mis à exécution ses menaces mercredi soir : une hausse spectaculaire des droits de douane, une véritable déclaration de guerre économique mondiale.

Fustigeant des droits de douane qui accableraient les produits américains, calculés de façon fantaisiste – mais quelle importance quand on est adepte des faits alternatifs – Donald Trump, qui pour une fois n’était pas flanqué d’Elon Musk, a détaillé le montant de surtaxes douanières allant de 10 % minimum à 50 % pour Saint-Pierre-et-Miquelon, 49 % pour le Cambodge en passant par 20 % pour l’Union européenne et 34 % pour la Chine. « Notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévasté par des nations proches et lointaines, des alliés comme des ennemis », a martelé Trump, vantant une « déclaration d’indépendance économique » en ce « jour de la libération » et en promettant un nouvel « âge d’or », son mantra depuis sa campagne.

En précipitant le monde vers un retour aux années 30, en s’exonérant de l’avis de tous les économistes pour mettre en place son protectionnisme brutal, Donald Trump fait le pari qu’une politique de fermeture et de quasi-autarcie ramènera à cet âge d’or qui rendrait à l’Amérique sa richesse. Mais cette « démondialisation », cette violente rupture avec le libéralisme défendu depuis des décennies par les États-Unis est-elle crédible ? Les États-Unis peuvent-ils réellement se suffire à eux-mêmes, eux qui restent dépendants des autres dans plusieurs domaines à commencer, par exemple, par les terres rares que Donald Trump veut aller chercher en Ukraine ou au Groenland ? Et en répondant aux légitimes angoisses et colères de l’électorat populaire qui, jadis démocrate, a voté pour lui, ne prend-il pas le risque d’amputer le pouvoir d’achat de ces mêmes Américains ? Car ce sont bien les consommateurs qui finiront par payer les taxes douanières et par supporter un inéluctable retour de l’inflation…

Autoproclamé roi du deal, Donald Trump secoue l’économie mondiale en tapant fort du poing sur la table, espérant peut-être renégocier ensuite des accords bilatéraux à son avantage. Face à cette attitude de butor, la riposte doit être ferme. Le Canada et le Mexique ont montré que tenir tête à Trump pouvait le faire reculer. L’Europe pourra-t-elle faire de même ? Déjà sonnée par l’abandon des États-Unis en matière de défense, l’Union européenne a tout intérêt à rester unie pour construire une riposte économique claire, quitte à engager un bras de fer notamment sur les services numériques.

Car établir un rapport de force est la seule chose que comprend Donald Trump… qui peut aussi changer d’avis, comme son héros McKinley. Le « premier président impérialiste » des États-Unis, que Trump cite à tout bout de champ, avait aussi construit sa carrière politique sur des droits de douane agressifs, avant de reconnaître que cela avait nui aux États-Unis et de faire volte-face en plaidant pour l’accroissement des échanges… Gageons que Trump suive le même chemin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 avril 2025)