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Éditos

Grand écart

En publiant ce mardi une vaste étude sur « Les revenus et le patrimoine des ménages », portant sur les années 1998-2015, l'Insee apporte une somme de chiffres et de statistiques, d'indicateurs et d'analyses dans laquelle chacun peut trouver matière à se rassurer ou à s'inquiéter.

Se rassurer parce qu'en France, 5e économie mondiale, le taux de pauvreté (14,2 %) est l'un des plus bas d'Europe et les inégalités sont restées stables depuis la crise de 2008. Le niveau de vie médian des Français, à partir duquel la moitié d'entre eux touche plus et l'autre touche moins, a atteint 20 300 euros en 2015 (1 692 euros mensuels), légèrement moins qu'avant l'éclatement de la crise financière il y a dix ans. L'indice de Gini, un indicateur des inégalités, montre de plus que les inégalités ne se sont pas creusées depuis 2008. Elles se sont stabilisées depuis 2011. L'indice Gini de la France s'établit ainsi à 0,293 contre 0,308 en moyenne pour l'Union européenne.



Mais en ajoutant le patrimoine dans ces statistiques de revenus, c'est une autre France qui se dessine. Les inégalités de patrimoine ont ainsi augmenté entre 1998 et 2015. Depuis 1998, le patrimoine des Français a doublé, mais celui des plus pauvres a baissé de 30 % Entre les 10 % les mieux dotés en patrimoine net (534 800 euros), et les 10 % les moins bien dotés (3 000 euros), l'Insee souligne ainsi le grand écart entre les super-riches et les très modestes. Les premiers, ces 1 % de foyers qui disposent des revenus d'activités les plus élevés, de revenus du patrimoine conséquents et de revenus exceptionnels comme les plus-values immobilières, seront les grands gagnants de la loi de finances 2018, qui prévoit une baisse de la fiscalité sur le capital via une flat tax. Les seconds, quelque 8,9 millions de pauvres, voient leur sociologie évoluer : un tiers des familles monoparentales est en situation de pauvreté, un quart des agriculteurs vit sous le seuil de pauvreté et les artisans, commerçants et chefs d'entreprise ont eux aussi vu leur taux de pauvreté augmenter fortement.

Le rapport de l'Insee semble ainsi conforter l'analyse de l'économiste Thomas Piketty qui, dans son livre Le Capital au XXIe siècle paru en 2013, affirme que, sans régulation, le capital génère des inégalités de revenus et de patrimoine, que les gains de revenus du capital sont supérieurs aux revenus du travail et profitent plus aux plus riches. Le rapport de l'Insee semble aussi mettre à mal la controversée théorie du ruissellement chère à Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui veut que les revenus des individus les plus riches se retrouvent in fine réinjectés dans l'économie.

En publiant ce rapport dont les statistiques s'arrêtent il y a deux ans, l'Insee livre une photographie précise et complexe de la France mais aussi les points clé où l'on peut agir. Alors que 55 % des Français jugent que le gouvernement n'en fait «pas assez» pour «les plus démunis» selon un sondage paru hier, gageons qu'Emmanuel Macron, souvent dépeint comme le président des riches, saura tirer des statistiques les bons enseignements pour les quatre années restantes de son quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 juin 2018)

Le courage et le destin

Mamoudou Gassama


En se portant au secours d'un enfant suspendu dans le vide depuis le balcon du 4e étage d'un immeuble du XVIIIe arrondissement de Paris, Mamoudou Gassama est devenu depuis ce week-end un héros.« Le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres », disait Aristote. Et c'est bien de courage physique dont a fait preuve ce jeune Malien sans papiers de 22 ans. Au péril de sa vie, il s'est engagé spontanément, pleinement, totalement, pour en sauver une autre. En cela, il redonne au mot héros – demi-dieu en grec – son véritable sens, hélas trop souvent galvaudé, notamment par d'insipides émissions de téléréalité.

Car il y a bien une part de héros mythologique en Mamoudou Gassama : ses dons exceptionnels d'acrobate lui ont attiré le surnom de Spiderman, super-héros par excellence. Mais il y a surtout une part de héros moderne, celle d'un homme désintéressé qui parvient à vaincre un péril pour accomplir une action altruiste que d'autres, par peur en général, par lâcheté parfois, seraient bien en peine de réaliser.

Ces héros du quotidien – dont certains resteront inconnus de tous – sont des adolescents qui portent secours à une personne en train de se noyer, des hommes ordinaires qui bravent les flammes d'un incendie pour sauver une famille d'une mort certaine. Ils retourneront bien souvent à l'anonymat avec l'admiration de leur village ou de leur quartier, parfois décorés de la médaille du courage et du dévouement. Parce qu'ils ont été sur le chemin de l'Histoire, certains resteront imprimés plus longtemps dans nos mémoires, comme Lassana Bathily, l'employé héroïque qui parvint à cacher des otages lors de l'attaque de l'Hyper Cacher en janvier 2015 à Paris, ou Frank Terrier qui, sur son scooter, tenta d'arrêter le terroriste au volant du camion fou qui allait endeuiller la promenade des Anglais à Nice dix-huit mois plus tard. Enfin, il y a les héros qui resteront à jamais dans la mémoire nationale, comme le colonel Beltrame qui a donné sa vie pour sauver une otage de l'attaque terroriste du Super U de Trèbes. Mamoudou Gassama rejoint cette légion d'honneur de tous ceux qui, un jour, ont fait preuve d'un courage exceptionnel et d'une force morale admirable.

Mais l'acte héroïque de Mamoudou Gassama est plus singulier encore car il couronne un parcours marqué par le malheur pour en faire un destin. Celui d'un adolescent malien qui fuit la misère de son pays, transite entre le Niger, le Burkina-Faso et la Libye où il subit des brimades, traverse la Méditerranée dans les conditions que l'on imagine et arrive en France en septembre dernier avec tous ceux qu'on appelle « migrants ». Son histoire personnelle, qui va s'achever par une naturalisation française saluée par toute la classe politique, rappelle que les migrants sur lesquels certains jettent des anathèmes ne sont pas que des chiffres dans les statistiques d'asile et immigration. Ce sont avant tout des hommes. Et parmi eux, certains peuvent être des héros.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du 29 mai 2018)

Reprendre le contrôle

RGPD


La grande marche de l'histoire de la construction européenne a souvent été balisée par des sigles : la CECA (communauté européenne du charbon et de l'acier), la CEE (Communauté économique européenne), la PAC (politique agricole commune) ou encore l'ECU (European Currency Unit, ancêtre de l'euro). Demain, il faudra sans nul doute y rajouter RGPD pour règlement général sur la protection des données personnelles. Car ce règlement, transposé dans la loi française, est une avancée majeure pour mieux protéger les citoyens dans le domaine du numérique, à l'heure où leurs données personnelles sont devenues de l'or pour les géants d'internet que sont les fameuses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Le RGPD, qui s'impose dans toute l'Union européenne, apparaît comme une avancée politique, sociétale et économique.

Avancée politique d'abord. À l'heure où d'aucuns doutent de l'Europe, critiquent son fonctionnement ou veulent la quitter, voilà qu'elle prend une décision politique forte et concrète dans la vie quotidienne des Européens. Et cette volonté politique qui a résisté non sans mal à tous les lobbies et toutes les chausse-trapes bruxelloises doit beaucoup à la Commissaire européenne à Concurrence, la pugnace Margrethe Vestager. En imposant sous peine de sanctions un cadre contraignant pour la collecte et le traitement des données personnelles de ses ressortissants, l'Europe envoie ainsi un message clair aux GAFAM. Elles ne pourront plus collecter sans vergogne et sans leur consentement explicite des données, comme cela fut le cas lors du scandale Cambridge Analytica qui vient de secouer Facebook.

Avancée sociétale ensuite. Le RGPD apporte enfin une réponse aux inquiétudes des internautes quant à la confidentialité de leurs données. Notre sondage montre combien cette question est devenue capitale pour les Français. À leur défiance légitime face aux GAFAM, le RGPD apporte un cadre de confiance, respectueux de leur vie privée et leur redonne le contrôle sur leurs données numériques.

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Avancée économique enfin car le RGPD, en posant un nouveau cadre, peut permettre que les entreprises européennes jouent désormais avec les mêmes règles face à des GAFAM dont la puissance financière les met au niveau des États. Et notre sondage montre d'ailleurs que les internautes sont demandeurs de logiciels et services alternatifs, européens.

Le RGPD est donc une belle avancée. Faut-il aller encore plus loin ? Instaurer davantage de régulation, de contraintes ? Certains le réclament, excédés par les pratiques déloyales des GAFAM qui, par cynisme et intérêt financier, ont rompu la confiance et jeté la suspicion sur toutes les collectes de données, fussent-elles utiles et respectueuses. Pour assurer le succès du RGPD, l'Union européenne va ainsi devoir montrer sa détermination à faire appliquer les nouvelles règles, mais aussi rester souple pour ne pas décourager l'innovation numérique qui se construit dans les grands groupes européens à Paris ou à Berlin, dans les PME ruthénoises ou les start-up toulousaines.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mai 2018)

Nouveau départ ?

rails


Il aura donc fallu attendre un mois pour retrouver le chemin du dialogue dans l'épineux dossier de la réforme de la SNCF. Un mois de tensions, de grève perlée, un mois de certitudes martelées tour à tour par les syndicats de cheminots, le président de la République, le gouvernement et la majorité présidentielle, un mois de « galère » aussi pour les voyageurs du quotidien comme pour les vacanciers. Pour tout dire, un mois de perdu et de dialogue de sourds. Car pendant un mois, chacun est resté « droit dans ses bottes » jusqu'à la caricature, persuadé de gagner la bataille d'une opinion dont l'appréciation aura finalement peu bougé au fil des semaines (53 à 59 % de Français estiment le mouvement syndical injustifié).

Du côté de l'exécutif, on a défendu avec détermination cette réforme qui ne figurait pas au programme d'Emmanuel Macron. Le gouvernement a mis en avant l'urgence à agir pour adapter la SNCF à l'ouverture prochaine à la concurrence et, pour ce faire, a lié à cet objectif la nécessité d'aligner le statut des cheminots sur celui des salariés du privé en supprimant leurs « privilèges ». Mais l'exécutif a laissé trop de flou sur le devenir précis de la dette colossale de la SNCF, et donné trop peu de détails sur les investissements pour moderniser le réseau ferré. Du côté des syndicats, on a, a contrario, défendu logiquement les « acquis » – loin d'être mirobolants – dont bénéficient les cheminots, et on s'est opposé farouchement à toute privatisation rampante de la SNCF. Mais on a minoré certains points de la réforme salutaires pour la modernisation de la société.

Pour éviter un stérile bras de fer, un plus large débat aurait peut-être permis de mettre à plat la situation, de lever les inquiétudes, de constater aussi que le train en France comparé à l'Allemagne ou au Royaume-Uni n'a pas à rougir, et d'évoquer le rôle que le train joue dans l'aménagement des « territoires ».

À ce temps long, et au vu de l'urgence de la situation, le gouvernement a choisi une méthode plus rapide pour éviter l'enlisement : la voie des ordonnances, qui n'a nullement empêché le débat parlementaire , celui-ci se poursuivant d'ailleurs au Sénat à la fin du mois… Mais sur une réforme aussi importante, qui touche à l'histoire sociale du pays, à une part intime de l'identité nationale et à l'idée que l'on se fait du service public, davantage de temps de discussion, de pédagogie et de concertation en amont auraient peut-être évité l'impasse actuelle.

C'est vraisemblablement ce qu'a voulu corriger hier le Premier ministre en recevant tous les acteurs du dossier à Matignon et en renouant avec les principes d'une traditionnelle négociation. Fin politique dans un gouvernement aux ministres très techniques, Édouard Philippe a sans doute compris qu'au nom du pragmatisme revendiqué par l'exécutif, on ne pouvait pas ignorer les corps intermédiaires et notamment les plus réformateurs d'entre eux. Comme la CFDT dont le secrétaire général Laurent Berger a expliqué hier que court-circuiter les corps intermédiaires était « dangereux pour la démocratie ».

Quelle que soit la suite, la journée d'hier est donc importante. Elle constitue la première pierre d'un dialogue à (re)construire, peut-être un nouveau départ au vu des nuances syndicales, mais pas encore la fin du premier grand conflit du quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi le mardi 8 mai 2018)

Si loin, si proche

Le viaduc de Millau. Photo Mike Lehmann

Depuis 20 ans et l'incroyable développement des compagnies aériennes low cost comme Easyjet ou Ryanair, les Français, tout comme leurs homologues européens, découvrent le monde à moindre coût. Là où, pour nos parents et grands parents, les premiers congés payés se traduisaient par des départs familiaux aussi aventureux que joyeux vers la mer, l'océan, la campagne ou la montagne, tout en restant bien dans l'Hexagone, les générations suivantes, et notamment celles d'Erasmus, peuvent aujourd'hui s'offrir d'un clic sur internet des séjours à l'étranger tout compris. Et de plus en plus loin. C'est que les compagnies low cost ne se contentent plus de vols au cœur du Vieux continent ou vers les rivages de l'autre côté de la Méditerranée. Elles visent désormais les vols long-courriers, et notamment les vols transatlantiques entre l'Europe et les États-Unis.

Pour autant, l'aventure ne peut-elle être qu'à des milliers de kilomètres de chez soi ? Le dépaysement ne peut-il se faire que hors de France ? La découverte n'est-elle consistante que dans les pays qui ne parlent pas la langue de Molière ? La réponse est bien évidemment non et, d'ailleurs, une étude BVA commandée l'été dernier pour les Entreprises du voyage, montrait que 72 % des 54 % de Français qui prenaient des vacances d'été choisissaient… la France comme destination. 28 % disant préférer partir à l'étranger, essentiellement chez nos voisins immédiats (un pourcentage en baisse de 2,5 % en un an).

Une autre tendance était également observée par Richard Soubielle, vice-président des Entreprises du voyage : «les séjours sont moins longs mais plus nombreux». De fait, les Français privilégient les courts séjours d'une à quatre nuits. Des week-ends prolongés, des «city breaks» que l'on prend dans les pays proches de la France notamment l'Allemagne et le Royaume-Uni, ou dans les régions voisines.

Si les nombreux ponts de mai cette année vont justement donner l'occasion de tester ces courts séjours, les grèves perlées de la SNCF et d'Air France, pourraient donner l'idée à beaucoup de rester dans leur région. L'aventure tout près de chez soi, l'émerveillement à quelques centaines de kilomètres ? C'est bien possible et la richesse de l'Occitanie en termes de patrimoine culturel, naturel et architectural s'y prête d'autant plus que la Région vient de labelliser pas moins de 22 nouveaux grands sites. Mais pour les ponts de mai, La Dépêche vous invite à prendre des chemins de traverses en partant à la découverte, justement, des ponts de notre région. Du majestueux pont du Gard à l'élégant viaduc de Millau, tous ces ouvrages magnifiques rappellent combien, depuis des siècles, ils sont le trait d'union entre des territoires et des hommes, des cultures et des paysages. Et donnent aujourd'hui encore tellement raison à Isaac Newton qui estimait que «les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts…»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 avril)

Inéluctable convergence



Depuis plusieurs jours maintenant, les prix des carburants connaissent une flambée à la pompe avec des tarifs qui n’avaient pas atteint un tel niveau depuis cinq ans. Comme souvent, cette hausse découle de plusieurs facteurs, internationaux mais aussi bel et bien nationaux.

Le premier facteur est bien sûr consécutif à l’augmentation mondiale du prix du baril de pétrole, qui rappelle que derrière chaque plein que nous faisons dans nos automobiles, il y a de la géopolitique. Lorsque les pays à fort potentiel importateur sont secoués par des crises (embargo sur l’Iran, troubles aux Moyen-Orient, etc.) c’est l’ensemble du marché mondial qui en fait les frais. Les variations des taux de change influent également sur le prix final des carburants : avec un euro plus faible que le dollar, les acheteurs européens paient mécaniquement plus cher le prix du baril de brut, dont le prix est, lui, fixé en dollars. Par ailleurs, la demande des pays émergents, de plus en plus forte, fait également augmenter le prix. Enfin, la lente mais inexorable diminution des réserves mondiales de pétrole conduit logiquement à une hausse, maintenant, du prix du baril. L’approvisionnement français dépendant à 99 % des importations pour sa consommation de pétrole, on mesure notre assujettissement à ces aléas internationaux…

Le second facteur expliquant l’actuelle hausse du prix des carburants, national cette fois, relève des taxes qui frappent l’essence et le gazole ; et donc des choix politiques qui les sous-tendent. De fait, le gouvernement d’Édouard Philippe a annoncé à la rentrée 2017 sa volonté de rapprocher le prix du litre d’essence de celui du litre de gazole. Cette convergence, qui a été souvent invoquée pour privilégier l’essence moins polluante que le gazole des moteurs diesel, est aujourd’hui assumée par l’exécutif. Le gouvernement a confirmé une hausse de 10 % des taxes sur le diesel en 2018. Et d’après les calculs de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les taxes sur le diesel pourraient augmenter de 31 centimes par litre d’ici à 2022 si la trajectoire prévue dans le projet de loi de finances est bien mise en œuvre. Mais le gouvernement espère aller plus vite encore. Le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot avait indiqué fin août 2017 que la convergence entre les fiscalités du diesel et de l’essence se fera « dans les trois-quatre ans qui viennent ».

Ce mouvement, mondial et pas seulement français, pour inciter à rouler avec des carburants moins polluants, voire rouler à l’électrique, est inéluctable compte tenu des enjeux environnementaux et de santé publique. Et toute mesure qui y concourt, fut-elle fiscale, apparaîtra in fine comme une bonne chose. Mais il faut aussi que le gouvernement ne joue pas uniquement sur le seul levier des taxes, et ait le souci d’aider tous ceux, gros rouleurs ou habitants des territoires ruraux, dont la voiture est l’outil de travail ou l’unique mode de déplacement. C’est à cette condition d’équité que la transition écologique à venir sera comprise et acceptée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 avril 2018)

Mai de Paris et des provinces

Tous les dix ans, la France célèbre Mai-68, et les éditeurs comme les médias convoquent les grands témoins comme les photographies célèbres qui ont fait l'Histoire de cette révolte étudiante devenue crise politique avant de bouleverser en profondeur la société française par d'incontestables avancées sociales et sociétales. Tous les dix ans, on revisite à coups de livres, de documentaires télévisés et de dossiers spéciaux les grands moments qui ont agité le Quartier latin, la Sorbonne, Nanterre, des occupations d'amphis aux lancés de pavés, célébrant là, par un prisme déformant, un mouvement dont on pourrait penser qu'il ne fut que germanopratin. À tort…



Car, si Mai-68 a bien été marqué par des faits historiques majeurs dans la capitale, il a aussi irrigué la province, à commencer par Toulouse. La Ville rose, forte de quelque 21 000 étudiants, fut d'ailleurs la première ville universitaire de province à réagir aux événements parisiens avec la création du « Mouvement du 25 avril ».

Célébrer aujourd'hui, cinquante ans après, la création de ce mouvement qui réclamait notamment le droit de tenir des assemblées générales à l'université, c'est aussi se pencher en quelque sorte sur un « Mai des provinces ». Un Mai-68 hors Paris passé trop souvent sous les radars médiatiques. Un Mai-68 sur lequel les historiens ont, d'évidence, encore du travail à faire pour comprendre l'articulation qui s'est opérée, dans une France alors hypercentralisée, entre les événements parisiens et la mobilisation qui s'est fait jour en province.

Car, derrière la convergence des luttes de l'époque – celle-là même que certains espèrent réitérer en mai 2018 –, il y a eu aussi une convergence des territoires qui, manifestations, rassemblements et grèves générales aidant, a sans conteste pesé sur la suite du « joli mois de mai ». Un Mai-68 en province qui a de plus eu ses spécificités locales, comme le note l'historienne Danielle Tartakowsky, qui s'est intéressée aux manifestations de mai et juin 1968 dans la France profonde. Ainsi, on sait qu'au soir du 13 mai, date d'une importante grève générale et de manifestations ouvriers-enseignants-étudiants dans toute la France, on a constaté en province de multiples refus de dispersion, des barrages, des barricades, des sit-in prolongés, et même des assauts de préfectures. « Si l'on en croit les livres qui paraissent actuellement, l'intérêt se déplace hors de Paris, vers le Mai-68 de la province, des campagnes, des oubliés », expliquait il y a quelques jours le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui était en 1968 étudiant de philosophie et de sociologie, à Caen.

Au-delà du récurrent débat sur l'« héritage » et des passes d'armes entre revanchards et soixante-huitards, célébrer les cinquante ans de Mai-68 c'est donc aussi donner la parole – comme va le faire ces prochaines semaines La Dépêche – à tous les acteurs qui, en province, ont apporté leur… pavé à l'édification d'un mouvement qui passionne toujours autant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 25 avril 2018)

Disruptif



Il faudrait être bien naïf pour imaginer une grève indolore sur le quotidien des Français. Car c'est justement la définition même de la grève que d'introduire, pour peser sur les négociations avec le gouvernement, un rapport de force par la perturbation maximale de l'activité économique. Une évidence qui s'applique d'autant plus au mouvement social actuel que les cheminots, reprenant une idée expérimentée dans notre région, ont mis en place une grève perlée au long cours qui complique davantage encore la situation. Le fait que les personnels d'Air France aient repris à leur compte cette grève perlée n'arrange pas les choses pour tous ceux qui doivent se déplacer pour des besoins professionnels ou pour les vacances de Printemps qui ont débuté hier.

Comme les précédentes, cette drôle de grève fait donc bien sûr des perdants, l'hôtellerie, les sociétés concernées (SNCF, Air France) et tous les «galériens» interrogés chaque jour par les chaînes d'informations en continu, mais aussi… des gagnants. Car paradoxalement, la grève souligne l'un des piliers de l'économie de marché : la loi de l'offre et de la demande. Dans le secteur aérien, passé maître dans le yield management – cette technique américaine d'optimisation de remplissage des sièges, capable de sortir pour un même trajet une kyrielle de tarifs différents – la grève semble une aubaine. Un Paris-Toulouse habituellement facturé 200 euros par une low-cost bien connue a été multiplié par cinq les jours de grève… Idem pour les cars Macron dont les tarifs bondissent dans des proportions similaires. Pendant la grève le business continue…

Mais le mouvement social a aussi suscité des initiatives plus vertueuses de solidarité venant notamment de l'économie numérique. Absence de commissions sur les sites de covoiturage les jours de grève pour l'un des sites leaders du marché, frais réduits ou offerts pour la location de voitures entre particuliers, mise à disposition de lieux de travail partagés (coworking) près du domicile des salariés qui habitent loin de leur entreprise, mise en place facilitée du télétravail par certaines sociétés, etc. Un foisonnement d'initiatives, entre le bouche-à-oreille et l'application sur son smartphone, entre la grande débrouille et un système D «2.0», qui dessinent comme une France loin des clichés, capable à la fois de soutenir le mouvement des cheminots (44 % des Français approuvaient la grève, selon un sondage Elabe du 4 avril), et en même temps de s'adapter aux situations qui perturbent la bonne marche du quotidien.

Quand il sera terminé, il y aura sans doute beaucoup de leçons à tirer de ce conflit social autrement que les jugements condescendants de quelques Marcheurs glosant sur la prétendue « gréviculture ». La France a, d'évidence, une culture du conflit par rapport à certains de ses voisins européens ; mais elle a aussi une capacité d'adaptation peu commune. Pour le coup, il y a en elle peut-être plus de disruptif que de conservatisme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 14 avril 2018)

Sériemania



Il y a cent ans, on se précipitait pour suivre les aventures du « Magicien de l'air » ou de « La Marâtre », deux feuilletons qui ont fait le bonheur des lecteurs de « La Dépêche » d'alors. Une époque où c'est dans la presse populaire que l'on venait chercher au fil des semaines ces récits qui tenaient en haleine le public. Un siècle plus tard, on retrouve le même engouement autour des séries télévisées qui s'offrent pour la première fois cette semaine le prestigieux palais des congrès de Cannes pour un Canneséries qui n'a rien à envier au mythique festival de cinéma.

Preuve s'il en fallait une que les séries, que certains considéraient encore récemment comme un « art mineur » – à l'instar de Gainsbourg parlant des chansons –, sont devenues non seulement un art à part entière, mais aussi un miroir de nos sociétés, une véritable industrie au poids économique grandissant. Et constituent un enjeu politique.

Art à part entière, assurément. Les meilleurs réalisateurs, les meilleurs auteurs, les meilleurs acteurs signent sans hésiter pour embarquer dans des séries au long cours, riches de plusieurs saisons et de budgets pharaoniques. Ce format XXL par rapport à un long-métrage de cinéma permet aux scénaristes d'explorer la complexité des situations et des hommes, et d'aborder des thématiques tour à tour sensibles et très actuelles. Le harcèlement à l'école, le sexisme, l'homosexualité, les transgenres, la mort, la drogue, la maladie, ou encore l'état de l'Amérique post-11-Septembre, les relations internationales dans un monde marqué par le terrorisme, etc. La richesse des scénarios est telle que certaines séries sont déjà étudiées à l'université à l'instar de la célèbre Game of Thrones, véritable vade-mecum de la diplomatie…

Cette frénésie de séries – le nombre de séries produites est passé aux États-Unis de 200 en 2009 à 500 en 2017 – pourrait faire craindre une saturation, mais il n'en est rien , car elle s'appuie sur la multiplication des écrans et la consommation de plus en plus individuelle des images. De fait, le téléspectateur choisit de regarder ses épisodes où il veut (chez lui ou dans les transports) et sur le support qui lui convient (smartphone, tablette, télévision). C'est sur cet émiettement de l'attention qui favorise le visionnage compulsif, aiguillé par de puissants algorithmes de recommandation, que les géants des plateformes de vidéos à la demande ont bâti leur succès, d'abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Netflix gagne actuellement 100 000 clients par mois en France, une progression fulgurante qui va faire approcher la plateforme de 3,5 millions d'abonnés engrangés en moins de trois ans!

Ce succès pose dès lors une question très politique en France comme en Europe. De la même manière que l'on défend l'exception culturelle pour le cinéma, il y a urgence à défendre une exception culturelle pour les séries. Cela devrait être d'autant plus facile que les séries françaises ont désormais gagné en qualité, en originalité et en profondeur.

(Editorial paru dans La Dépêche du samedi 7 avril 2018)

Le pire et le meilleur


En lançant son plan pour l’intelligence artificielle (IA), Emmanuel Macron, qui rêve de transformer la France en « start-up nation » comme l’est devenu Israël, met en avant son appétence pour l’innovation technologique, dont il veut faire une des pierres angulaires de son quinquennat. Mais le chef de l’État est aussi porteur d’une vision plus large, à l’échelle européenne. Pas question de voir l’Europe rater le virage de l’intelligence artificielle comme elle a raté celui du numérique, aujourd’hui dominé par les GAFA (Google Amazon Facebook Apple), toutes américaines.

C’est que l’intelligence artificielle, les algorithmes mathématiques, les progrès informatiques bâtissent déjà une révolution. Maison, transports, santé, industrie, énergie, environnement, agriculture, loisirs, etc. : pas un domaine n’échappe à l’IA. Plus que les précédentes révolutions industrielles, celle-ci soulève toutefois des questions cruciales : juridiques, éthiques, commerciales, sociétales. Quelles protections pour les données personnelles qui sont très souvent le carburant de l’intelligence artificielle ? Quelle responsabilité entre le conducteur, le constructeur et le fabricant de logiciel d’une voiture autonome ? Quelle égalité d’accès à ces technologies qui, très coûteuses, peuvent n’être réservées qu’à un petit nombre de nantis ?

Cet éventail de questions a suscité les craintes des scientifiques eux-mêmes à l’instar de Stephen Hawking qui vient de nous quitter. L’astrophysicien britannique avait lancé avec d’autres, en novembre, un cri d’alarme : « Nous sommes en danger d’autodestruction. J’ai peur que l’IA puisse remplacer complètement les humains. Si les gens peuvent concevoir des virus informatiques, quelqu’un pourrait concevoir une IA qui peut s’améliorer et se reproduire. Ce serait une nouvelle forme de vie capable de surpasser les humains », disait-il. Et certains tests lui ont donné raison comme récemment ces deux ordinateurs qui communiquaient entre eux dans un langage inconnu de l’homme. Ou encore ces intelligences artificielles qui, confrontées aux questions d’internautes, tenaient les pires des propos racistes…

Face à ces défis, il est urgent d’une part que les jeunes générations s’intéressent aux sciences et d’autre part qu’il y ait davantage de transparence. Comme l’homme a régulé le transport terrestre, la navigation maritime ou aérienne, il faut aussi qu’il régule l’intelligence artificielle pour en tirer le meilleur et en éviter le pire.

Le poison qui venait du froid



En découvrant l'histoire de la tentative d'assassinat de l'ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille, on est partagé entre l'effroi et la fascination. L'effroi devant la méthode employée : la projection d'un produit chimique innervant mortel, le Novitchok, conçu en URSS dans les années 70-80, sur le père et la fille, en pleine rue. Et, en même temps, une fascination un peu coupable devant un récit qui rappelle ceux qu'ont vécus les espions au temps de la Guerre froide entre Soviétiques et Occidentaux, jusqu'à l'effondrement de l'URSS en 1991. Car les faits et leur contexte sont dignes d'un roman de John Le Carré ou d'un film de Steven Spielberg dans lesquels on élimine les agents gênants à coups de parapluies bulgares ou d'accidents domestiques fortuits…

Côté pile, un ancien agent double passé à l'Ouest il y a des années lors d'un échange, serait rattrapé par la vengeance de son pays d'origine, aujourd'hui dirigé par Vladimir Poutine, ancien colonel du KGB. Un président Poutine qui, de plus, est actuellement candidat pour un nouveau mandat à la tête de la Russie qu'il mène à la baguette, avec des méthodes expéditives pour museler toute opposition; et qui a récemment annoncé son ambition de développer de nouveaux programmes d'armements sophistiqués.

Côté face, le Royaume-Uni, la patrie de James Bond et de quelques oligarques russes réfugiés, se drape dans son indignation pour réclamer de la Russie des explications et Theresa May en appelle à tous ses alliés occidentaux pour la soutenir face à l'ogre russe… Le tableau est beau. Presque trop pour être vrai, et la vérité, si tant est qu'on puisse s'en approcher, est sans doute la valeur la moins partagée dans le monde du renseignement. Les maîtres-espions justement – ceux qui sont autorisés à parler – s'interrogent d'ailleurs sur le scénario qui se dessine de prime abord, et c'est une autre lecture qui pourrait apparaître.

Pour Vladimir Poutine quel serait, en effet, l'intérêt d'avoir commandité l'assassinat de l'ancien espion, au moment où il veut faire de son pays un acteur majeur sur la scène diplomatique mondiale ? Montrer qu'il peut toujours frapper à tout instant et en tous lieux ceux qui s'opposent à lui ? Délivrer un message à ceux qui travaillent avec le FSB, les services secrets russes ? Mystère. L'implication du Kremlin – si elle reste bien sûr toujours possible – supposerait la rupture d'un code d'honneur en ce qui concerne les échanges d'espions dont a profité Sergueï Skriptal en 2010 : la grâce de part et d'autre.

Pour Theresa May, embourbée dans sa négociation du Brexit et contestée jusque dans son propre camp, cette affaire, en revanche, tombe à pic. Elle lui permet de ressouder son opinion et d'obliger ses alliés à prendre position. Mais, là aussi, la Première ministre britannique peut tout à fait être de bonne foi, instruite par les précédentes affaires comme l'assassinat dans son pays d'Alexandre Litvinenko à l'aide de polonium 210 en 2006…

Dans un scénario comme dans l'autre, faux-semblants et manipulations semblent pour l'heure être de mise. Et donnent raison à Montesquieu qui assurait que «l'espionnage serait peut-être tolérable s'il pouvait être exercé par d'honnêtes gens...»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 14 mars 2018)

Sélection



« Mal nommer les choses c'est participer au malheur du monde », disait Albert Camus. Alors disons-le tout net : le nouveau système Parcoursup, qui remplace la si décriée Admission post-bac, introduit bel et bien une sélection à l'entrée de l'Université. Le gouvernement, avec des pudeurs de gazelle, a beau parler de « prérequis » ou d'« attendus » pour éviter d'avoir à employer le mot tabou qui a jeté par le passé des milliers d'étudiants dans les rues, notamment lors de la loi Devaquet en 1986, c'est une forme de sélection qui est désormais mise en œuvre avec le nouveau système.

Pour autant, la sélection après le bac n'est pas nouvelle et existe déjà depuis longtemps sans que cela ne suscite ni débats ni critiques : entrée dans les classes préparatoires scientifiques ou littéraires, dans les écoles de commerces ou d'ingénieurs, admission dans les Instituts universitaires de technologie (IUT) ou ceux d'études politiques (Sciences Po), inscription dans tel ou tel Brevet de technicien supérieur (BTS), etc. Les lycéens se plient sans contestation à une sélection en bonne et due forme en fournissant un dossier scolaire dont le baccalauréat est, certes, toujours la condition nécessaire mais pas suffisante.

On pourrait même considérer que le premier cycle à l'Université pratique, depuis des années là aussi, une sélection qui ne dit pas son nom avec un sévère écrémage puisque 40 % seulement des nouveaux étudiants sont admis en seconde année. Et, depuis 2016, la poursuite des études en master se fait… après une sélection.

En choisissant de mettre en avant des « attendus » à même de sélectionner les étudiants, le gouvernement assure donc agir par pragmatisme pour, d'une part, gérer l'afflux des lycéens vers les études supérieures que les universités, en manque chronique de moyens, peinent à absorber, et d'autre part pour faire en sorte que l'Université française remonte dans les classements internationaux.

Le nouveau système veut aussi en finir avec une hypocrisie de plusieurs années, qui, par exemple, a conduit, bug informatique aidant, à des aberrations comme celles que l'on a vues en 2017, année où des bacheliers avec mention très bien ont été écartés de la filière universitaire qu'ils avaient choisie en raison du système inique du tirage au sort…

Si la finalité est louable, en imposant si rapidement les « attendus » dans la loi « Orientation et Réussite des Étudiants » promulguée jeudi dernier par Emmanuel Macron, l'exécutif a brusqué la communauté éducative. Le Conseil supérieur de l'Éducation n'a d'ailleurs pas donné une voix en faveur du décret instaurant Parcoursup lorsqu'il l'a examiné la semaine dernière, et des organisations syndicales ont appelé à une mobilisation les 15 et 22 mars. C'est que la loi touche à un aspect essentiel de l'Université française : le principe de libre accès. Et ouvre en suivant le risque de voir s'étioler le caractère national des diplômes si chaque université en vient à fixer, en toute autonomie, ses critères d'entrée… De la préservation de ces deux aspects dépendra une bonne part du succès de la réforme.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 13 mars 2018)

Acier trumpé

Donald Trump signe son décret établissant des taxes douanières sur l'acier et l'aluminium à la Maison Blanche en présence d'ouvrier sidérurgiques. / Photo White House


En décidant d'instaurer la semaine dernière des droits de douane de 25 % sur l'acier et de 10 % sur l'aluminium importés aux États-Unis, Donald Trump vient de montrer, une nouvelle fois, qu'il entend bel et bien rester sur la ligne politique qui l'a amené à la Maison Blanche en novembre 2016 : « America first », l'Amérique d'abord. Peu importe finalement que, lorsque l'on analyse finement le marché de l'acier en surproduction mondiale, on constate que les importations américaines en provenance de l'Union européenne ne représentent que 6 %, et en provenance de la Chine 1 % à peine. Pour Donald Trump, l'essentiel est ailleurs. Plus que des considérations économiques, ce sont des considérations politiques qui ont présidé à sa décision et illustrent sa conception protectionniste et populiste des échanges commerciaux.

Poltique internationale tout d'abord. Donald Trump entend dénoncer les accords de libre-échange signés et défendus par les États-Unis depuis des années par ses prédécesseurs. Pour le Président républicain, ces accords, « très stupides » selon l'un de ses récents tweets, sont injustes et pénalisent l'économie américaine. C'est le message qu'il a d'ailleurs porté lors du dernier sommet de Davos. « Nous sommes en faveur du libre-échange, mais il doit être juste, et il doit être réciproque. Les États-Unis ne fermeront plus les yeux sur les pratiques commerciales inéquitables », avait-il lancé.

Politique intérieure ensuite. Donald Trump aborde les élections de mid-term qui ont lieu cette année en novembre, en mauvaise posture. Sans parler de l'affaire de l'ingérence russe dans l'élection présidentielle de 2016 et des départs à répétition de ses collaborateurs à la Maison Blanche, Donald Trump sait que sa politique économique, en dépit d'une croissance forte et de création d'emplois, n'aura pas atteint ses objectifs en matière de réduction du déficit commercial ou de hausse des investissements des entreprises. D'où son idée d'adresser un message à sa base électorale. Et quoi de mieux que l'acier pour cela, lui qui promettait durant sa campagne de redonner sa grandeur au secteur sidérurgique américain sinistré. Une promesse qui lui avait d‘ailleurs permis de conquérir en Pennsylvanie des votes capitaux pour son élection…

Face à cette vision américaine à courte vue, face à l'idée populiste illusoire que tout irait mieux si chaque pays se repliait sur lui-même au nom du « chacun pour soi », le reste du monde, et en particulier l'Union européenne, doivent afficher leur détermination à préserver les règles internationales et leur foi dans le multilatéralisme.

Ce qui ne veut pas dire que rien ne doit changer. A Davos, justement, Emmanuel Macron l'avait d'ailleurs parfaitement résumé en plaidant pour un nouveau « contrat mondial » soucieux de corriger et réguler les excès socio-économiques de la mondialisation. Un nouveau contrat à même d'intégrer les laissés-pour-compte de la mondialisation et de contrer ainsi la montée des nationalismes, dont la guerre de l'acier de Trump est une énième illustration.

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 12 mars 2018)

Le juste prix



Le conflit entre le groupe TF1 et les diffuseurs de ses chaînes apparaît de prime abord comme une nouvelle bataille commerciale. Classique, abrupte, pleine de chausse-trapes, avec ses coups bas et ses coups de bluff, ses coups de menton et ses coups de sang, devant des téléspectateurs pris comme témoins bien involontaires de ces affrontements. Entre le groupe audiovisuel de Martin Bouygues d'un côté, et de l'autre ceux de Vincent Bolloré (Canal +), Stéphane Richard (Orange, qui a finalement signé un accord hier) et Xavier Niel (Iliad-Free) c'est à qui de ces hommes forts des médias français «montre ses muscles» le plus fort selon l'expression employée par Gilles Pélisson, le PDG de TF1. Après tout, les menaces de coupure du service et parfois leur mise en application, les déclarations intempestives par médias interposés depuis plusieurs semaines, sont souvent le lot des négociations compliquées dans le monde économique. Mais cette guerre des écrans est tout sauf une bataille de chiffonniers. Elle est même la partie émergée d'un gigantesque iceberg : la rémunération des contenus (vidéo, musique, presse) à l'heure de la numérisation de la société.

Dans ce dossier, chacun avance de bonne foi ses arguments. Les diffuseurs et opérateurs de télécoms, qui investissent massivement dans leurs réseaux et leurs box et sont eux-mêmes en concurrence les uns avec les autres, estiment qu'ils ne vont pas payer maintenant un service qu'ils utilisaient gratuitement jusqu'à présent et dont ils contestent parfois la valeur et l'attractivité pour leurs abonnés. Et ce d'autant plus qu'ils sont eux-mêmes engagés dans la production de contenus à forte valeur ajoutée, que ce soient des émissions, des films ou des séries télé. De l'autre côté, TF1 estime qu'avec un marché publicitaire en passe de basculer complètement sur internet dans les années voire les mois à venir, sa diversification de revenus est une priorité. Et que les nouveaux services qu'il a bâtis ces dernières années (télévision de rattrapage, avant-premières, interactivité, etc.) méritent bien d'être payés, comme cela se fait ailleurs en Europe, comme en Allemagne.

Pour l'heure, l'entêtement des deux parties n'a fait que des perdants. En coupant le signal de TF1 ou en menaçant de le faire, les diffuseurs se privent, quoi qu'ils en disent, de programmes populaires et fédérateurs de la Une, première chaîne d'Europe, au premier rang desquels peut-être la future coupe du monde. Et ils semblent traiter sans grands égards leurs abonnés… TF1 de son côté a subi une chute brutale des audiences de plusieurs de ses programmes et pourrait perdre les budgets publicitaires des diffuseurs…

Dans ce conflit perdant-perdant, il y a pourtant des gagnants : les plateformes de vidéos à la demande comme Netflix ou YouTube qui attirent de plus en plus de Français (+37 % en un an selon le dernier baromètre de Médiamétrie). Des plateformes américaines qui monopolisent une bonne partie de la bande passante des réseaux des diffuseurs, et qui concurrencent frontalement les chaînes de télévision historiques comme TF1. Dès lors il est temps que les acteurs de cette guerre des écrans décident rapidement, avec l'aide des pouvoirs publics en France comme en Europe, un «Yalta» pour définir le juste prix des contenus et la rémunération de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 9 mars 2018)

Exception



La Cérémonie 2018 des César du cinéma français qui s'est tenue hier à Paris a bien sûr célébré les films et les acteurs talentueux de l'année. Surtout, elle a rappelé combien la France cultive jalousement son exception culturelle dont la bonne santé du cinéma français en est un bel exemple. Qu'elle concerne justement le cinéma, la télévision ou le théâtre, cette exception, dont l'origine remonte à la création du ministère de la Culture par André Malraux en 1959, assez unique dans le monde, n'en finit pas de faire parler d'elle. Admirée souvent, critiquée et incomprise parfois lorsqu'elle est assimilée à de banales mesures protectionnistes. Et si d'aucuns l'ont maintes fois annoncée morte – on se souvient de la Une de l'hebdomadaire américain Time Magazine proclamant en décembre 2007 « The death of french culture » (la mort de la culture française) illustrée d'un sosie du mime Marceau –, force est de constater qu'elle est toujours bel et bien présente. Il n'y a pas si longtemps, en 2013, La France avait conduit une bataille homérique pour rallier à sa cause d'autres pays en Europe afin d'extraire la culture des négociations commerciales entre l'Europe et les États-Unis.

Car, cette exception culturelle n'est pas qu'un concept à visée économique, elle est aussi un outil de résistance contre l'uniformité et pour la diversité. Appliquée au cinéma, l'exception culturelle permet de voir des chaînes de télévision financer des films ; et le Centre national de la cinématographie (CNC) utiliser la manne remportée par les films à succès pour aider des films d'auteur ou des premiers films. Bref, donner leur chance à des artistes français – et étrangers aussi – qui seront peut-être les grands de demain.

Avec un tel système solidaire, le cinéma français peut ainsi tenir tête au rouleau compresseur américain si bien huilé, en affichant des taux d'entrées pour les films nationaux plutôt inédits par rapport à ceux de nos voisins européens. C'est cette résistance culturelle que le chercheur Frédéric Martel avait mise en lumière dans son ouvrage « Mainstream » sur la culture américaine. « On assiste partout à un triple phénomène : la domination du modèle américain, l'émergence de grands pôles culturels destinés aux publics locaux (Bollywood en Inde, Chine), et la disparition dans la plupart des pays d'une autre culture », déclarait-il.

Défendre notre culture et les valeurs qui la sous-tendent, c'est aussi défendre les supports qui la diffusent. À l'heure des plateformes numériques pour les films comme Netflix, la musique et dans une moindre mesure les livres et la presse, l'Europe doit avancer. Face aux mastodontes du net américains ou chinois qui gèrent ses plateformes, l'Union européenne doit favoriser la constitution de géants sur le Vieux Continent pour mieux diffuser notre culture, nos idées. Autrement dit muscler notre soft power. À l'heure des fake news et de la montée des populismes, l'exception culturelle est plus nécessaire que jamais.

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 3 mars 2018)

Néo-colbertisme

© Guillaume Serpault / Aéroport Toulouse-Blagnac


En renonçant à vendre les 10,01 % des parts de la société gestionnaire de l'aéroport de Toulouse-Blagnac à Casil Europe – le consortium chinois à qui il avait déjà cédé 49,99 % de ses parts il y a trois ans –, l'État français donne-t-il un signal ? En écartant toute privatisation pour l'aéroport toulousain, 5e plateforme aéroportuaire du pays, le gouvernement livre-t-il une clé de compréhension de sa politique industrielle à venir ? En tout cas cette décision, qui réjouit bien sûr les acteurs institutionnels publics de la région, montre que, face aux appétits étrangers (ou privés) pour les fleurons publics français et aux chantres du libéralisme le plus débridé, d'autres voies sont possibles.

L'épilogue toulousain remet aussi sur le devant de la scène deux sujets brûlants : d'une part la préservation des actifs stratégiques de la France ; et d'autre part le comportement que doit adopter l'État actionaire. Doit-il être fortement impliqué ou simple régulateur ? Concernant les secteurs stratégiques où les investissements étrangers sont soumis à autorisation ministérielle, et que les ultralibéraux rêvent de voir réduits à la portion congrue, des avancées avaient été faites en 2014. Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif et chantre du «made in France», avait sensiblement élargi le champ d'application de la réglementation en l'étendant à de nouveaux secteurs comme l'eau, l'énergie, les communications électroniques, la santé publique et aussi les transports. Sur ces activités, l'État a un logique droit de regard, qui pourrait d'ailleurs encore s'élargir. Lors du salon de l'Agriculture, Emmanuel Macron n'a-t-il pas assuré au monde pays an que les terres agricoles sont « un investissement stratégique dont dépend notre souveraineté » ? Alors même que le groupe chinois Hongyan venait d'acquérir plusieurs centaines d'hectares dans l'Indre et dans l'Allier !

Conscient de l'extrême sensibilité de l'opinion sur ces questions de souveraineté économique et des polémiques politiques qui peuvent en découler, le chef de l'État semble avoir évolué. Celui que ses contempteurs dépeignent souvent comme le Président de la «mondialisation heureuse» avait déjà nuancé sa vision lors du sommet de Davos. Devant un parterre de grands patrons de multinationales, il avait estimé qu'« il faut redonner un sens à la mondialisation. »

Et le Président français de réclamer alors un « nouveau contrat mondial » destiné à « partager, investir et protéger ». Partisan du libre-échange plutôt que du protectionnisme illusoire d'un Donald Trump, Emmanuel Macron entend ainsi dessiner les contours de ce qu'il avait déjà esquissé lorsqu'il était à Bercy : créer un « État stratège » et un « État actionnaire fort » qui privilégie les participations dans les entreprises stratégiques, et regarde, au cas par cas, ses autres participations, dont la gestion est régulièrement critiquée par la Cour des comptes. C'est sur ce chemin de crête qu'Emmanuel Macron entend développer ce que l'on pourrait appeler un nouveau colbertisme.

(Editorial publié dans La Dépêche du mercredi 28 février 2018)

A clarifier



La loi asile et immigration peut-elle être à Emmanuel Macron ce que la déchéance de nationalité a été à François Hollande ? À savoir un texte qui touche à la corde sensible de notre identité nationale et de l'idée que l'on se fait des valeurs fondamentales de la République, notamment la fraternité de sa devise. Un texte de nature à fracturer une majorité présidentielle et donner du grain à moudre à des oppositions laminées par la présidentielle et encore bien convalescentes. On n'en est bien sûr pas encore là, loin s'en faut. Mais pour la première fois depuis le début du quinquennat, le groupe majoritaire de la République en marche à l'Assemblée nationale, habituellement monolithique et très discipliné dans ses votes, affiche des sensibilités différentes, voire de francs désaccords qui dépassent désormais le stade des états d'âme. On a d'ailleurs vu ces désaccords s'exprimer lors de la discussion, la semaine dernière, d'un texte sur le statut des réfugiés dits «dublinés».

Depuis plusieurs jours une centaine de députés LREM sont montés au créneau pour dire leur malaise sur le projet de loi asile et immigration que va présenter mercredi prochain le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb. Pour ces parlementaires, essentiellement issus des rangs du Parti socialiste mais pas seulement, les mesures proposées vont dans un sens trop sécuritaire, par exemple dans le contrôle des centres d'hébergement d'urgence que même Nicolas Sarkozy n'avait pas mis en place. Pour ces députés marcheurs, le texte de l'ancien maire de Lyon, issu de l'aile droite du PS, n'est pas assez équilibré entre l'humanité et la fermeté selon la formule consacrée. De la célèbre phrase de Michel Rocard, il n'en retiendrait qu'une partie – «La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde» – en en oubliant la fin «mais elle doit en prendre sa part…». Car, de fait, les chiffres montrent que le pays des droits de l'homme est l'un de ceux de l'Union européenne qui accueillent le moins de demandeurs d'asile rapporté à leur nombre d'habitants : 1 pour 1 340 Français…

En attendant les débats au Parlement, Emmanuel Macron va devoir préciser sa vision de la politique migratoire qu'il souhaite pour la France. Car d'évidence une (nouvelle) clarification de sa part s'impose tant sur le fond que sur la forme.

Sur le fond, le Président doit répondre aux légitimes inquiétudes des associations, des intellectuels, des parlementaires de sa majorité, des simples citoyens inquiets du sort réservés aux réfugiés sur notre sol et qui se demandent si les félicitations qu'Emmanuel Macron adressait naguère à Angela Merkel pour sa décision d'accueillir les réfugiés ou son appréciation «les réfugiés sont une force, ce sont des héros» sont toujours valables ou n'étaient que pure rhétorique…

Sur la forme, le chef de l'État doit rapidement apaiser sa majorité. Même s'il déteste que l'on parle de «jambe droite» et de «jambe gauche» pour décrypter sa politique, il doit donner des gages à cette aile gauche de la République en marche. Nul doute que l'ancien secrétaire général adjoint de l'Élysée, qui a vu de l'intérieur les ravages des frondeurs sur le quinquennat Hollande, fera tout pour éviter un tel scénario : un clivage droite-gauche au sein de la formation politique qui a bâti ses succès sur le ni droite ni gauche…

(Edito publié dans La Dépêche du Midi du lundi 19 février 2018)

Les batailles du rail



En voulant refonder le système ferroviaire français, Emmanuel Macron engage une nouvelle réforme que d'aucuns peuvent juger la plus difficile ou, en tout cas, la plus sensible de son quinquennat. Aussi emblématique que la réforme du Code du Travail : première du quinquennat adoptée par ordonnances et contre laquelle le front syndical s'est retrouvé désuni. Autant que la réforme du baccalauréat, réputée infaisable et pourtant annoncée ce mercredi sans déclencher encore de fronde massive.

En engageant une telle réforme du rail, le chef de l'État ne parle pas uniquementde transports ou d'économies comptables, il touche à l'Histoire, notamment sociale, à une part intime de l'identité nationale et à l'idée que l'on se fait du service public.

Réformer la SNCF, qui a fêté ses 80 ans, c'est, en effet toucher à une entreprise qui a parfois façonné et souvent accompagné l'histoire de France, qui a contribué à l'aménagement du pays comme à la vie quotidienne des Français. Des cheminots-résistants magnifiés par le film de René Clément «La bataille du rail» aux ingénieurs qui inventèrent le TGV ; des Micheline rouges qui reliaient les préfectures de province aux trains de nuit Corail qui sillonnaient le pays vers la capitale ; des TER qui convoient tous les jours en régions étudiants et travailleurs aux RER franciliens qui irriguent le Grand Paris, chaque Français a une histoire personnelle avec le train. À l'heure de réformer le système ferroviaire du pays, le gouvernement se doit forcément de tenir compte de cette histoire riche et des hommes qui l'ont faite.

Et en même temps, sans nostalgie, il doit préparer l'avenir du rail aux mobilités d'aujourd'hui. Des mobilités qui connaissent, nul ne le conteste, de nombreux dysfonctionnements : retards de trains, bugs informatiques géants, entretien défectueux du réseau, gares vieillissantes, dessertes insuffisantes, etc.

Le rapport remis hier par Jean-Cyril Spinetta propose neuf grandes pistes de travail, toutes aussi décoiffantes les unes que les autres, entre suppression du statut de cheminot, ouverture à la concurrence, filialisation du frêt ou fermeture des petites lignes peu rentables. La musique qui se dégage des 120 pages du rapport pour réformer le rail est, d'évidence, libérale et toute entière tournée vers un redressement économique de la SNCF. L'électrochoc sera-t-il salutaire comme l'espère le gouvernement, ou fatal comme le redoutent les syndicats ?

Le gouvernement a prévu d'ouvrir rapidement une phase de concertation, dès la semaine prochaine. Gageons qu'elle soit la plus large possible. Car derrière la réforme ferroviaire se joue aussi une part de l'aménagement du pays. Derrière la bataille du rail se trouve celle des territoires. Si personne ne nie la nécessité de renforcer le train autour des métropoles, Paris en tête, personne ne comprendrait – et surtout pas les Régions qui ont beaucoup investi dans les TER comme en Occitanie – que certains territoires ruraux, déjà pénalisés par leur enclavement routier, ne se retrouvent coupés de tout. C'est le respect de cette condition d'équité qui pourra faire dire à Emmanuel Macron : réformer la SNCF, oui c'est possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi le vendredi 16 février 2018)

Aliments ultra-transformés : à vos fourneaux !



Monsieur Paul avait donc raison. Paul Bocuse, le pape de la cuisine française qui vient de nous quitter était dans le vrai, lui qui a été l’un des premiers à tout miser sur le produit, l’aliment frais et authentique, afin de donner ses lettres de noblesse à la gastronomie traditionnelle. L’étude française publiée jeudi 15 février dans la revue médicale britannique British Medical Journal (BMJ) vient de valider cette vision du bien manger.

Certes, depuis longtemps on savait que manger trop souvent des produits transformés par l’industrie agro-alimentaire pouvait être néfaste pour la santé. Trop gras, trop sucrés ou trop salés, ils peuvent provoquer obésité, cholestérol ou maladies cardio-vasculaires… Certes depuis le scandale des lasagnes à la viande de cheval, on avait découvert que l’industrie agro-alimentaire usait – et abusait – de «minerais» de viandes vendus sur un marché mondial aussi complexe qu’opaque.

L’étude française pousse notre effroi dans ses retranchements en démontrant, cette fois, un lien entre la consommation des aliments ultra-transformés (AUT) et le sur-risque de cancer. Ces AUT – de la barre chocolatée aux soupes déshydratées – gavés de colorants, d’édulcorants ou d’émulsifiants représentant entre 25% et 50% de notre alimentation totale, il y a là un enjeu majeur de santé publique mais aussi un enjeu politique plus large.

Car si ces produits sont prisés, c’est aussi parce que leur prix de vente est davantage accessible aux Français les plus modestes, que leur praticité correspond à des rythmes de vie bousculés par l’évolution du travail. Pour que chacun puisse, comme Paul Bocuse, retourner aux fourneaux et cuisiner des produits frais non transformés, qui plus est achetés au juste prix aux producteurs, il est urgent d’approfondir notre réflexion sur le modèle alimentaire que nous voulons. Les récents États généraux de l’alimentation ont esquissé le sujet, il reste à l’approfondir.

(Billet publié dans La Dépêche du Midi du samedi 17 février 2018)

Ténacités



Quelques jours après la résolution du meurtre d'Alexia Daval – la joggeuse tuée par son mari Jonathann dont les larmes de veuf éploré avaient bouleversé et finalement trompé la France entière – le nouveau coup de théâtre qui s'est joué hier dans l'affaire de la disparition de la petite Maëlys illustre combien les enquêteurs ont fait preuve, là aussi, d'une même implacable ténacité.

Ténacité pour traquer les incohérences de dossiers judiciaires complexes, que l'opinion publique voudrait voir résolus dans l'instant. Ténacité pour exploiter sans cesse plus avant les technologies de police technique et scientifique qui, aujourd'hui plus qu'hier, permettent de mettre au jour des indices clés. Ténacité, enfin, pour interroger des suspects retors, en utilisant entre autres de nouvelles méthodes d'approche, de profilage et d'interrogatoire. Dans l'affaire Daval, c'est par exemple la méthode canadienne «Progreai» pour «Processus général de recueil des entretiens, auditoires et interrogatoires» qui a été utilisée avec succès.

La ténacité est aussi celle des magistrats et des parquets, qui doivent faire face aux légitimes attentes des familles de victimes mais aussi, et de plus en plus, à une pression médiatique amplifiée par les chaînes d'information en continu et les réseaux sociaux. Le temps de la justice n'est évidemment pas le même que celui du buzz pour lequel certains médias sont prêts à bafouer d'élémentaires principes. À cet égard, la colère de la procureure de la République de Besançon, en charge de l'affaire Daval, était salutaire. S'adressant à la presse, Edwige Roux-Morizot avait fustigé la «surenchère médiatique» et rappelé que «le secret de l'instruction et la présomption d'innocence sont des valeurs qui ne se marchandent pas».

Enfin, ces affaires montrent aussi la ténacité admirable des familles. Celle des parents d'Alexia Daval, d'Arthur Noyer, de Maëlys de Araujo. Mais aussi celle de tous ces parents d'enfants disparus qui attendent, parfois depuis des années, de connaître la vérité sur ce qui est arrivé à leurs enfants. Pour eux, la ténacité est synonyme d'espoir.

Paris et la France




Lorsque le 25 août 1944, dans les salons de l'Hôtel de Ville de la Capitale, le général De Gaulle prononce sa fameuse tirade « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré », chacun perçoit bien que derrière la Ville lumière, c'est, d'évidence, tout le pays qui est convoqué par le Général. La métonymie qui veut que Paris soit la France fonctionne d'ailleurs toujours lorsqu'il s'agit de parler politique ou diplomatie.

Il en va bien sûr tout autrement lorsqu'il s'agit de météo. Car, depuis 48 heures, à en croire les chaînes d'informations en continu, les sites internet et certains journaux, le pays tout entier serait paralysé par les chutes de neige. « Avalanche de neige sur la France », lisait-on encore hier matin dans un quotidien parisien tandis que les reportages sur les «naufragés» de la RN188 se répétaient en boucle à la télévision et que Twitter mettait en tête des tendances France le mot-dièse #ParisSousLaNeige…

Il serait temps, en 2018, que les Franciliens, même lorsqu'ils sont gênés par quelques chutes de neige en hiver ou une crue de la Seine, cessent de penser que Paris, c'est la France. Il ne s'agit nullement d'opposer la capitale et la province, ou de réactiver la guerre entre jacobins et girondins, mais rappeler, tout simplement, que dans la République constitutionnellement décentralisée qui est la nôtre, Paris ne serait rien sans la France, ses territoires et ceux qui y habitent. Après tout, Paris n'est-elle pas la plus grande ville d'Aveyron ?

(Billet paru dans La Dépêche du 8 février 2018)

Un petit plus



Lors de la dernière campagne présidentielle, la feuille de paie a été l'un des marqueurs des différents impétrants à l'Élysée. Dès la primaire de la gauche, l'ancien ministre de l'Économie Arnaud Montebourg assure être « le candidat de la feuille de paie ». La formule est reprise ensuite par l'ex-Premier ministre Manuel Valls puis par Benoît Hamon une fois ce dernier investi candidat du PS. À droite, en dépit de son programme ultralibéral, le candidat des Républicains François Fillon fait dire à son bras droit que, naturellement, lui aussi est le candidat de la feuille de paie. Enfin Emmanuel Macron, candidat En Marche « et de droite et de gauche » se rallie à la formule et, depuis Rungis, martèle que « si on veut être le candidat du travail, il faut aussi être le candidat de la fiche de paie ». CQFD.

Élu président, Emmanuel Macron met donc en application sa promesse de campagne. Le jeune Président supprime la cotisation salariale pour la Sécurité sociale, et celle pour l'assurance-chômage (en deux temps) qui seront compensées dans les caisses de l'État par une hausse immédiate de 1,7 % de la CSG.

Au final, la feuille de paie de quelque 23 millions de salariés a effectivement connu en cette fin de mois de janvier une hausse, modeste mais concrète. Un gain de pouvoir d'achat que nous rappellent ces jours-ci à longueur d'interviews les membres du gouvernement, à l'heure où l'exécutif doit affronter ses premières crises sociales (prisons, agriculture, etc.).

Mais ce mini-plus, ce « coup de pouce » au pouvoir d'achat laisse sur le bord du chemin bien du monde. Les 5,6 millions de fonctionnaires, d'abord, ne verront aucune différence entre leur traitement de décembre 2017 et celui de janvier 2018. Pour eux, la hausse de la CSG sera compensée par une « indemnité compensatrice », une prime qui devrait être gelée. En revanche, les retraités vont essuyer de plein fouet la hausse de 1,7 % de la CSG. L'exécutif estime qu'il s'agit là de retraités aisés qui doivent eux aussi contribuer à la « solidarité intergénérationnelle ». Voire. C'est oublier un peu vite que ces retraités-là – qui touchent entre 1 400 € seul et 2 200 € pour un couple – exercent déjà pour nombre d'entre eux une « solidarité » financière avec leurs propres enfants…

En privilégiant les actifs plutôt que les retraités, moins prompts à manifester dans la rue, Emmanuel Macron fait un choix politique qui peut s'avérer risqué dans les urnes, mais payant économiquement. Comme lors de la réforme de l'Impôt de solidarité sur la fortune dont il assure que les gains vont « ruisseler », le Président espère que ce petit « plus » de pouvoir d'achat sera bénéfique pour l'économie comme pour le moral. Mais, pour l'heure, il est trop tôt pour savoir si Emmanuel Macron sera considéré comme le Président de la feuille de paie… ou celui de la feuille d'impôt.

(Editorial paru dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 février 2018).

Fracture énergétique



« L'énergie est notre avenir, économisons-la. » La phrase est dans toutes les têtes. Et pour cause puisque ce qui n'était qu'un slogan publicitaire pour EDF entre 2006 et 2009 est devenu une obligation légale – bientôt une injonction ? Depuis la loi du 13 juillet 2005 fixant les orientations de la politique énergétique française, la sentence est, en effet, systématiquement présente dans les publicités de tous les acteurs de l'énergie. Mais l'État aurait tout aussi bien pu expliquer que l'énergie est notre avenir pour peu qu'on ne la gaspille pas. Car, s'il est bien sûr primordial d'un côté de redéfinir notre mix énergétique pour donner moins d'importance à l'énergie nucléaire et davantage de place aux énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque, hydraulique, géothermique) afin de respecter les accords de Paris sur la lutte contre le réchauffement climatique, il est tout aussi crucial de s'attaquer à l'amélioration de l'habitat en luttant contre les déperditions d'énergie.

L'habitat représente près de 50 % de la consommation totale de l'énergie de notre pays, qu'elle serve à chauffer les locaux ou produire de l'eau chaude. Dès lors, il est urgent d'améliorer la performance énergétique des bâtiments tant les logements des particuliers que les bureaux des entreprises. Les solutions existent, les technologies sont là, que ce soit pour dresser des diagnostics précis des travaux à réaliser, mieux connaître et donc mieux maîtriser sa consommation en temps réel, utiliser de nouveaux matériaux d'isolation, avoir recours à des panneaux solaires pour produire sa propre électricité, ou encore construire des logements de haute qualité environnementale, etc. Mais tout cela a un coût. Et le prix à payer pour être un éco-citoyen est encore trop souvent hors de portée de beaucoup de Français.

L'Observatoire national de la précarité énergétique a récemment montré que ce sont 5,1 millions de ménages (12 millions d'individus) qui sont en situation de précarité énergétique, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas un accès normal et régulier aux sources d'énergie nécessaires pour leurs besoins primaires… Non seulement ces ménages sont contraints de consacrer une part croissante de leurs revenus modestes à l'énergie, mais plusieurs études ont montré que leur état de santé était plus dégradé que celui des personnes qui ne sont pas dans une telle situation de précarité. Et, à ces ménages en difficultés peuvent s'ajouter tous ces Français qui, mal informés ou perdus devant la complexité administrative, renoncent à optimiser leur logement.

Face à cette fracture énergétique, les pouvoirs publics ont une responsabilité majeure pour permettre à tous les Français de bénéficier d'une énergie au juste prix et, en même temps, de pouvoir maîtriser leur consommation. C'est tout l'enjeu des aides et de l'accompagnement à la rénovation. Quels que soient les dispositifs (crédit d'impôt, primes, ristournes) et quels qu'en soient leurs initiateurs (État, Régions), la rénovation thermique du parc immobilier apparaît comme un élément-clé pour la réussite de la transition énergétique – et nécessairement solidaire – dont la France a besoin.

(Editorial publié dans La Dépêche du 29 janvier 2018)

Bac : pari politique



Un peu plus de deux siècles après son institutionnalisation par Napoléon Ier, le baccalauréat va donc être réformé. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir que cette réforme sera portée par un ministre de l'Éducation nationale réputé pour être conservateur. De Jean-Michel Blanquer, certains se sont gaussés de son côté «vieille France», réactivant, ici la dictée quotidienne ou la méthode de lecture syllabique; là, le chant choral matinal; ailleurs, son penchant pour un retour de l'uniforme à l'école. Ses défenseurs ont, a contrario, souligné son pragmatisme. Avec la réforme du bac, si elle est menée à son terme, il faudra aussi saluer le courage de ce ministre « techno » qui déploie, d'évidence, un vrai sens politique. Car, en s'attaquant à ce « monument national » , pour reprendre l'expression de Jack Lang, l'un de ses prédécesseurs rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer fait ce que tous les ministres de l'Éducation nationale ont rêvé de faire depuis au moins trente ans sans jamais y parvenir.

Alléger et moderniser le bac pour l'adapter au monde d'aujourd'hui : chaque gouvernement, de droite comme de gauche, en a caressé l'idée, se nourrissant de copieux rapports rédigés par les meilleurs experts qui, aussitôt présentés, se retrouvaient enterrés au gré des réactions, parfois par ceux-là mêmes qui les avaient commandés ! Car toucher au « monument national », c'est forcément froisser des parents-électeurs nostalgiques de leur propre bac, crisper des enseignants-électeurs gardiens du temple de leur discipline, mettre potentiellement dans la rue une jeunesse lycéenne soupçonnant d'odieuses tentatives de sélection… De fait, depuis 1995 et la transformation des sections (A, B, C, etc.) nées en 1959 en séries (L, ES, S, etc.), le baccalauréat général n'a pas connu de remise en jeu véritable.

Mais les temps ont changé : Emmanuel Macron, qui a fait de la réforme de l'examen une promesse de campagne, et Jean-Michel Blanquer sentent que l'opinion est prête à accepter une réforme du bac. Ce bac qui, aujourd'hui, est acquis par 80 % d'une classe d'âge – et c'est une bonne chose quoi qu'on en dise –, mais qui ne permet pas à une majorité de bacheliers de dépasser la licence…

En réformant le bac à marche forcée, après avoir récemment réformé l'accès à l'université, l'exécutif fait un pari politique osé en instaurant notamment l'évaluation continue, possiblement sujette à l'arbitraire. La réussite de cette réforme dépendra de l'adhésion de l'ensemble de la communauté éducative, souvent rétive au changement lorsqu'on la brusque. Mais aussi au sentiment qu'avec cette réforme, chaque jeune, quel que soit son milieu social, quelles que soient ses capacités à l'entrée en seconde et quel que soit l'emplacement de son lycée en France, aura les mêmes chances de décrocher, ce qui reste, bien plus qu'un monument national, un rite de passage vers l'âge adulte.

(Editorial publié dans La Dépêche du 25 janvier 2018)

Mythe

L'ouverture de nouvelles archives sur l'assassinat du président John Fiztgerald Kennedy, autorisée par Donald Trump, n'est bien sûr pas dénuée d'arrière-pensées politiques. L'éruptif président des États-Unis sait qu'en communiquant sur elles, il conforte une partie de son électorat versée dans le complotisme. Et la suspension pour six mois de la publication de certains documents, à la demande des services de renseignements, ravira ces défenseurs des «faits alternatifs» qui, quoi qu'il arrive, martèleront qu'«on nous cache la vérité».

En ouvrant ces archives, Trump, qui cumule beaucoup de déconvenues pour mettre en place sa politique depuis son installation à la Maison Blanche, se met aussi au niveau de l'Américain moyen qui, année après année, reste toujours autant fasciné par les événements du 22 novembre 1963 et veut savoir ce qui s'est réellement passé à Dallas. Enfin, avec la déclassification des archives annoncée par un tweet, Donald Trump se présidentialise en s'inscrivant peu ou prou dans l'histoire d'un mythe.

Car l'assassinat de JFK, qui aurait pu n'être qu'un président parmi d'autres, est devenu au fil des ans, un mythe fondateur ; le pendant tragique de l'American Dream.

Les Américains d'aujourd'hui ont gommé les aspects les moins reluisants de sa présidence : sa responsabilité dans les prémisses de la guerre du Vietnam qui sera déclenchée par son successeur et constituera un traumatisme majeur pour le pays, le fiasco du débarquement de la baie des cochons à Cuba pour y déloger Castro, le soutien aux coups d'États et assassinats politiques dans divers pays d'Amérique du Sud, les relations troubles de sa famille et de lui-même avec la mafia, et pour finir ses frasques sexuelles.

Par contre, JFK, qui a su mesurer très tôt l'importance des médias et de la télévision, reste dans l'inconscient collectif ce jeune président charismatique et populaire, à l'épouse d'origine française, si élégante. Il incarnait tout à la fois la puissance militaire et politique d'une Amérique prospère à l'heure de la guerre froide, et en même temps une ouverture au monde, une modernité technologique avec le lancement de la conquête spatiale, une avancée sociétale décisive avec le soutien aux droits civiques contre la ségrégation.

C'est ce JFK-là que les Américains aiment retenir, avec l'idée que son aura puisse s'incarner, de génération en génération, dans une inoxydable dynastie Kennedy.

Le mythe Kennedy est d'autant plus vivant qu'il est régulièrement invoqué par les démocrates et qu'il est susceptible de se matérialiser physiquement. En effet, depuis 2012, siège au Congrès des États-Unis le représentant du Massachusetts : Joseph P. Kennedy. Le petit-neveu de JFK entend bien préserver son héritage politique et, qui sait, le prolonger un jour dans le bureau ovale ?

(Article publié dans La Dépêche du 29 octobre 2017)