Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Urgence démographique

 

baby

Présentées dans la torpeur de l’été, les statistiques démographiques de l’Insee devraient pourtant tous nous inquiéter et nous réveiller. Avec une baisse de 2,2 % du nombre quotidien de naissances moyen entre le premier semestre 2024 et celui de 2025, la France devrait atteindre une nouvelle fois son plus bas niveau depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et cela pour la quatrième année consécutive, sans que l’on perçoive la possibilité d’un retournement prochain de situation.

Dans le même temps, en cumul de janvier à juin, le nombre de décès quotidien moyen est plus élevé en 2025 qu’il ne l’était un an auparavant : + 2,5 %. Implacable logique d’un solde naturel qui montre d’un côté une France qui ne fait pas assez d’enfants, de l’autre une France dont la population vieillit à grande vitesse. Au 1er janvier 2025, 21,8 % des habitants avaient au moins 65 ans, contre 16,3 % en 2005 ; les personnes âgées d’au moins 75 ans représentent désormais 10,7 % de la population, contre 8 % vingt ans plus tôt. Selon l’Insee, en 2040, il y aurait 51 personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans, contre 37 en 2021 ; les baby-boomers nourrissant logiquement ce papy-boom.

Cette situation de déclin de la natalité et de vieillissement accéléré de la pyramide des âges, que l’on retrouve dans beaucoup d’autres pays européens mais aussi en Chine ou au Japon, a évidemment de lourdes conséquences socio-économiques sur l’emploi, le financement de la protection sociale comme du grand âge, le système de santé ou encore les politiques migratoires. Pour redresser leur natalité, les gouvernements cherchent la parade sans pour l’heure avoir trouvé la martingale : aides massives aux parents, extension des congés parentaux, accompagnement des futurs parents, allocations familiales versées dès le premier enfant, remise en cause de leur universalité en les conditionnant aux revenus ? Les pistes sont nombreuses pour réussir ce qu’Emmanuel Macron avait appelé le « réarmement démographique » en janvier 2024, mais elles sont d’évidence insuffisantes pour que les Français retrouvent vraiment l’envie d’avoir des enfants.

Ce désir d’enfant a nettement reculé en 20 ans selon une étude de l’Ined parue début juillet en raison des obstacles économiques ou biologiques des potentiels parents, de la difficulté persistante pour les femmes de s’engager dans la maternité sans être pénalisées dans leur carrière, ou encore en raison d’une angoisse écologique face à l’état du monde qui conduit à renoncer à faire un enfant. Si le Comité national d’éthique a souligné qu’il était « impératif » pour la société d’accompagner les couples, il a également rappelé qu’il fallait respecter la décision personnelle de chacun d’avoir ou non des enfants. Utile rappel à l’heure où certains, à l’extrême droite du spectre politique, rêvent de renvoyer les femmes à la maison et les réduire au rôle de mères…

Endiguer le déclin de la natalité et se préparer à une société du grand âge ne peuvent se satisfaire de mesurettes mais ont besoin d’une large vision d’ensemble intergénérationnelle, d’un vrai projet de société à long terme que le gouvernement actuel, encalminé dans la préparation de son Budget 2026 court-termiste et dépourvu de majorité au Parlement, n’est pas en mesure de proposer. En revanche, un tel projet devrait être au cœur de la prochaine présidentielle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 août 2025)

Le vrai et le faux

  

contrefacon

En vacances à l’étranger comme en France, qui n’a jamais été tenté d’acheter sur un marché ou à un vendeur ambulant, un polo Lacoste, un sac Vuitton, Chanel ou Hermès, un parfum Guerlain ou Saint-Laurent, une montre Rolex, Patek Philippe ou Cartier à des prix défiant toute concurrence ? Bien sûr, chacun sait qu’il s’agit d’une contrefaçon de ces objets de luxe, à une lettre près sur le logo de la marque et parfois en tout point identique tant l’imitation est bluffante. On croit alors repartir l’esprit léger avec un souvenir d’été, qui brillera comme un vrai sur Instagram ou auprès des copains une fois de retour à la maison…

Même si la contrefaçon ne s’arrête pas à la maroquinerie ou au prêt-à-porter de luxe et touche tout un tas d’objets, des jouets aux outils, celle concernant les produits haut de gamme met à l’épreuve nos principes moraux avec l’irrésistible envie de s’afficher avec, d’exhiber même, des produits socialement valorisants, notamment pour les plus jeunes sur les réseaux sociaux qui exacerbent cette pression sociale.

Dans une enquête de l’Union des fabricants pour la protection internationale de la propriété intellectuelle (Unifab) et de l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI), publiée l’an dernier, 40 % des Français déclaraient ainsi avoir déjà acheté un produit contrefait, en particulier dans la maroquinerie, les vêtements ou les parfums. Et en même temps, une majorité d’entre eux désapprouve l’achat de contrefaçons, bien consciente que celles-ci représentent une menace pour l’économie et la création des entreprises qui conçoivent les vrais objets…

Afin de briser ce cercle vicieux qui voit chez les acheteurs de faux le gain psychologique l’emporter sur la culpabilité de transgresser la loi, les fabricants ont lancé cette année une campagne de sensibilisation en invitant les Français à découvrir l’histoire de produits victimes de contrefaçon. Et à ne pas être dupes des nouveaux mots qui apparaissent sur internet – clones, génériques – pour leur vendre de la contrefaçon derrière laquelle opèrent de tentaculaires et très organisés réseaux criminels.

Car la réalité des produits contrefaits – achetés en toute connaissance de cause ou après avoir été arnaqués – est bien là : non seulement ces copies illégales peuvent être dangereuses, notamment pour la santé, mais elles financent la grande criminalité internationale. Et cela de plus en plus à en juger par le nombre de saisies effectuées par les Douanes en 2024 : 21,47 millions d’objets ont été retirés du marché, en hausse pour la 5e année consécutive.

Face à ce triple fléau à la fois économique, sanitaire et sécuritaire, qui n’est pas sans rappeler celui des stupéfiants, un plan national anti-contrefaçons 2024-2026 a été présenté l’année dernière. Orienté vers l’identification et le démantèlement des réseaux organisés de fraude, ce plan s’appuie sur de nouveaux outils juridiques, notamment cyber, et des moyens renforcés tant pour lutter contre les contrefaçons venues de l’étranger que celles qui sont fabriquées dans des ateliers au sein même de l’Union européenne.

Mais la lutte contre la contrefaçon banalisée doit être l’affaire de tous et donc aussi des consommateurs qui doivent résister à la tentation et mettre en cohérence leurs valeurs avec leurs actes en préférant le vrai au faux…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 1er août 2025)

 

La messe est dite ?

 

bayrou

 

L’entourage de François Bayrou a beau tenter d’expliquer que l’échec du conclave sur les retraites n’est imputable qu’aux seuls partenaires sociaux qui n’ont pas réussi à s’entendre en quatre mois pour « améliorer » la contestée réforme des retraites de 2023, la ficelle est un peu grosse. Car, bien évidemment, cet échec – hélas attendu – est aussi celui du Premier ministre.

D’abord parce que c’est lui qui a imaginé et convoqué cette instance inédite de dialogue social et qu’il aurait naturellement revendiqué comme le succès de sa méthode un accord s’il y en avait eu un. Ensuite parce qu’il n’a pas été l’observateur neutre des discussions, qu’il promettait « sans totem ni tabou ». Il a au contraire, plusieurs fois, interféré : dès leur lancement en les corsetant par une lettre de cadrage imposant de ne pas créer de dépenses et d’équilibrer les comptes à l’horizon 2030 ; ensuite par son refus de voir abordé l’âge de départ à 64 ans, point central des revendications des syndicats.

L’échec du conclave – dont plusieurs organisations, FO, CGT, U2P, avaient claqué la porte en route – laisse ainsi le sentiment d’une occasion manquée mais aussi la désagréable impression que le Premier ministre – pourtant défenseur du dialogue social – n’a finalement cherché qu’à gagner du temps pour rester à Matignon et éviter ainsi la censure. Une censure aujourd’hui sur la table… déposée par la gauche et notamment les socialistes, qui avaient renoncé à utiliser cette arme lors du budget 2025, après avoir obtenu par écrit de François Bayrou l’engagement que le Parlement ait le dernier mot sur les retraites à l’issue du conclave, quel que soit son résultat… Sans préjuger de ce que donnera l’ultime tentative de François Bayrou, hier, pour arracher un accord, dont lui seul dit qu’il était « tout proche », sans préjuger du « texte qui pourra être examiné par la représentation nationale » comme il l’a promis aux députés, les dés semblent désormais jetés et son temps compté…

Si l’adoption d’une motion de censure sur les retraites vendredi reste pour l’heure hypothétique puisque le Rassemblement national n’a pas fait du conclave raté un casus belli – mais la versatilité de l’extrême droite invite à la prudence – une autre censure attend François Bayrou sur le Budget 2026. Après des mois de mystère et de multiples ballons d’essais – sur la TVA sociale ou les niches fiscales – le Premier ministre doit présenter d’ici le 11 juillet un plan global de maîtrise des dépenses publiques.

Reste que l’examen de ce budget austéritaire – qui doit acter 40 milliards d’économies sans se donner les moyens de revoir la fiscalité des plus aisés comme le réclame une majorité des Français – s’annonce périlleux pour François Bayrou. Les oppositions fourbissent déjà leurs armes – c’est logique – mais les divergences ont aussi gagné le « socle commun » censé pourtant soutenir le gouvernement. Des divergences qui n’ont cessé de grossir ces dernières semaines au point de voir les macronistes du « socle commun » torpiller leurs propres textes – sur les ZFE ou l’énergie… Ubuesque.

« Le semblant de stabilité politique n’améliore pas la situation des Français. Je préfère un gouvernement qui tombe à genoux mais en étant allé jusqu’au bout », a lâché la vice-présidente Horizons de l’Assemblée Naïma Moutchou dimanche dans une formule quasiment performative. Car un Premier ministre sans majorité, sans ligne claire, sans autorité sur les formations qui le soutiennent, sans résultat sur un conclave qui devait illustrer sa méthode et lesté d’une impopularité record (17 % d’avis positifs) peut-il réellement tenir ? Ou est-il effectivement « allé jusqu’au bout » ? Après le conclave, la messe est peut-être dite…

(Editoria publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 25 juin 2025)

 

Le retour des faucons

 

Trump

 
 

Depuis plusieurs semaines, Donald Trump, dont la susceptibilité à fleur de peau est bien connue, supportait de moins en moins d’être qualifié par ses adversaires et les milieux financiers de TACO, Trump Always Chickens Out, c’est-à-dire Trump se dégonfle toujours. Un surnom né des volte-face du président américain sur les surtaxes douanières, sans cesse annoncées puis suspendues, mais aussi sur sa relation avec Vladimir Poutine avec lequel il a assuré plusieurs fois obtenir des avancées sur un cessez-le-feu en Ukraine « dans deux semaines » sans que jamais le maître du Kremlin ne bouge d’un pouce en ce sens.

« Deux semaines » c’était justement le délai que Donald Trump avait fixé à l’Iran, menaçant de frapper le régime des mollahs s’il ne revenait pas à la table des négociations – qu’il n’avait factuellement jamais quittée. Mais il n’aura fallu que 48 heures pour que Donald Trump prenne sa décision à la surprise générale et, cette fois, ne recule pas. Quitte à renier ses promesses de campagne de ne pas faire entrer les États-Unis dans une nouvelle guerre lointaine ; quitte à froisser une partie de sa base MAGA qui souhaite qu’il ne se concentre que sur l’America first ; quitte à bousculer le Congrès qui n’a pas donné son autorisation à une opération militaire d’une telle ampleur.

En ordonnant à ses bombardiers de lancer leurs puissantes GBU-57 pour détruire les installations d’enrichissement de l’uranium de trois sites iraniens – Fordo, Natanz et Ispahan – Donald Trump, qui semblait jusqu’à présent hésiter, s’est, d’évidence, rangé à l’avis des faucons américains et derrière Benjamin Netanyahu – qui ne peut assurer sa sécurité sans les États-Unis. Dès lors que l’opération pouvait être un succès, Trump a validé les plans d’attaques qui étaient sur la table depuis plusieurs jours. Une fois les frappes effectuées, le « commander in chief » a solennellement revendiqué un « succès militaire spectaculaire », présenté comme un avertissement à l’Iran, menacé d’attaques « bien plus importantes » s’il refuse la paix ou s’il met en œuvre des représailles, notamment contre les bases américaines.

D’aucuns considèrent qu’en bombardant l’Iran, en dehors de tout mandat de l’ONU, Donald Trump a mis un salutaire coup d’arrêt au menaçant programme nucléaire iranien, dont on ne sait toutefois pas quel était son avancement vers la fabrication d’une bombe ; qu’il a aidé Israël à « faire le sale boulot à notre place » pour reprendre la stupéfiante expression du chancelier allemand Friedrich Merz ; qu’il a aussi, finalement, apporté une réponse ferme à un régime qui, depuis 40 ans, a armé le Hamas, le Hezbollah, les Houtis, a fait de la destruction d’Israël un objectif et a financé de multiples actions terroristes partout dans le monde.

Reste qu’en donnant un coup de pied dans la fourmilière pour espérer la paix par la force, Donald Trump risque de se retrouver dans la même situation que celle de George W. Bush lorsque les États-Unis sont intervenus en Afghanistan en 2001 pour renverser les talibans après les attentats du 11-Septembre, ou en Irak en 2003 pour déloger Saddam Hussein au prétexte mensonger qu’il développait des armes de destructions massives. On connaît la suite : déstabilisation totale des régions concernées, extension du terrorisme, double échec pour les États-Unis. La situation est cette fois d’autant plus complexe qu’après ces trois frappes – dont les dégâts réels restent encore à analyser – le régime iranien est toujours en place…

Trump, qui se targue de faire de son imprévisibilité une force, pourra-t-il empêcher qu’un nouveau chaos ne survienne en Iran et embrase toute la région ? Pourra-t-il éviter de refaire les mêmes erreurs qu’il y a deux décennies ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 23 juin 2025)

 
 

Le grand blues

 

gendarme

 

On se rappelle qu’avec l’épidémie de Covid-19, on avait assisté à une grande démission – le quiet quitting venu de États-Unis. Confinés et parfois mis au chômage technique, nombre de citoyens, partout dans le monde et y compris en France, se sont interrogés sur le sens de leur travail et de leur vie, certains décidant alors de tout plaquer pour faire autre chose. Ces démissions-là, faites par démotivation ou par usure, existent pourtant depuis longtemps dans le monde du travail et touchent tous les domaines et toutes les couches de la société. Les forces de l’ordre n’y échappent évidemment pas. Mais le phénomène a pris une ampleur inédite.

En 2022, la gendarmerie nationale enregistrait une augmentation notable des départs hors retraite : un chiffre record de 15 000 départs, incluant départs définitifs et changements de corps. En 2023, la Cour des comptes soulignait une hausse de 34 % en quatre ans.

Les départs anticipés touchent surtout les plus jeunes, traduisant une évolution des attentes générationnelles que l’on trouve dans d’autres métiers en termes d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, reconnaissance, etc. Les gendarmes – sous couvert d’anonymat – et leurs épouses – dont certaines s’étaient retrouvées dans des associations – dénoncent tour à tour des conditions de travail difficiles entre surcharge, horaires à rallonge, pression constante et logements dégradés. Quand s’y ajoutent un manque de reconnaissance et de perspectives d’évolution et des réformes successives, le sentiment de perte de sens se renforce et conduit certains à se résoudre à quitter un métier qu’ils ont aimé faire au service des Français.

« Il n’y a pas d’hémorragie ! » clamait pourtant en février dernier la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) en décortiquant le nombre de 15 000 départs qui avait fait couler beaucoup d’encre. La DGNN assure que 2024 a vu une stabilisation de la courbe des départs ; explique que des mesures d’accompagnement en faveur de la fidélisation ont été prises ; qu’un effort en faveur de l’immobilier a été lancé et que la gendarmerie, dont les écoles « sont pleines », « reçoit des centaines de demandes de gendarmes souhaitant dépasser la limite d’âge ou se réengager. »

Il n’en reste pas moins que si tous les gendarmes ne quittent heureusement pas l’uniforme, beaucoup de ceux qui restent ont le blues face à des missions de plus en plus nombreuses et difficiles à mener dans une société plus violente qu’il y a quelques années et moins respectueuse de l’autorité qu’ils représentent.

Ainsi au-delà des seules statistiques des départs, ce sujet-là mériterait l’engagement de toute la société et en premier lieu celui du ministre concerné. Il ne suffit pas de dire à la moindre occasion dans les matinales son soutien aux forces de l’ordre et multiplier ensuite des opérations éprouvantes pour elles ; opérations parfois hypersécuritaires aux relents trumpistes qui relèvent bien trop souvent du coup de com’ au service d’ambitions politiques personnelles et du coup de menton dont les Français – qui aiment leurs gendarmes – ne sont pas dupes et finissent par se lasser.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 juin 2025)

 

Coupable déni

 

airbag

À partir de combien de morts – évitables – une réponse adéquate est-elle mise en place par les pouvoirs publics pour dire stop ? Cette question, brutale, est à la mesure du scandale Takata, après que les airbags défaillants de ce fabricant japonais ont fait une deuxième victime avérée en France, une femme de 37 ans, dans un accident sur l’autoroute le 11 juin à Reims. L’explosion de l’airbag de sa Citroën C3 de 2014 a provoqué « de très graves blessures » ayant entraîné sa mort. Il a donc fallu attendre six jours pour que le ministre des Transports demande l’immobilisation de toutes les Citroën C3 et DS3 nécessitant un changement d’airbags. Jusqu’à présent, certains conducteurs – 150 modèles fabriqués par 30 marques différentes sont concernés – avaient été invités à faire remplacer leurs airbags… mais pas à ne plus utiliser leurs véhicules. Ubuesque et révoltant !

Car on ne découvre pas l’ampleur du scandale Takata aujourd’hui ; il remonte même à quinze ans et cumule depuis tous les dysfonctionnements possibles. Le défaut majeur des airbags Takata réside dans l’utilisation du nitrate d’ammonium comme agent propulseur, instable dans des conditions de chaleur et d’humidité et qui peut se dégrader avec le temps. Lors du déclenchement de l’airbag, ce composé chimique risque alors d’exploser de façon incontrôlée, projetant des fragments métalliques à grande vitesse vers les occupants du véhicule.

Dès le début des années 2000, plusieurs ingénieurs de Takata avaient identifié ce problème mais le fabricant a ignoré les rapports alarmants, quand il ne les a pas modifiés voire dissimulés pour continuer soin business comme si de rien n’était. Les premiers incidents ont ensuite été signalés aux États-Unis dès 2008, mais le scandale n’éclatera vraiment qu’au début des années 2010 après plusieurs décès suspects.

Takata a reconnu avoir dissimulé le défaut et a plaidé coupable de fraude en 2017… avant de déposer le bilan la même année. Depuis, les airbags défectueux ont causé des dizaines de morts et des centaines de blessés à travers le monde sans que ni les constructeurs, ni les pouvoirs publics ne semblent prendre les mesures adéquates : ne plus utiliser les airbags Takata, et réparer obligatoirement ceux en circulation.

Le scandale Takata révèle non seulement une défaillance technique tragique, mais aussi un symptôme plus profond : celui d’une industrie prête à sacrifier la sécurité humaine à la logique financière. Beaucoup de constructeurs ont, en effet, continué à faire appel à Takata et ses airbags aux prix compétitifs, malgré les alertes, les premiers incidents, voire les premières victimes.

Si l’on ajoute à ce scandale celui du dieselgate – le trucage des tests d’émissions polluantes des véhicules diesel pour réussir les contrôles antipollution – on ne peut que s’interroger sur une industrie qui place ses profits au-dessus de toute autre considération.

Aujourd’hui, il appartient aux constructeurs, sous le contrôle vigilant des pouvoirs publics, de sortir du déni et du silence, d’agir vraiment pour réparer leurs fautes et indemniser les victimes et leur famille. Ce sera le minimum pour espérer regagner la confiance des automobilistes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 19 juin 2025)

Rêve et réalité

trump

Personne ne sait comment le conflit qui s’est ouvert entre Israël et l’Iran, avec les frappes massives et historiques du premier sur le second le 13 juin denier, se terminera. Personne ne sait pour l’heure quelles conséquences économiques et géopolitiques pourraient provoquer à court et moyen termes un tel conflit s’il était amené à durer et à s’étendre. Personne ne sait si le peuple iranien pourrait ou non se soulever contre l’implacable régime des mollahs comme l’exhorte à le faire Benjamin Netanyahu. Et, surtout, personne ne sait ce que va faire réellement Donald Trump vers lequel tous les regards se tournent.

Même s’il en a été informé, le président américain a, d’évidence, été pris de court par la spectaculaire offensive israélienne contre l’Iran, qu’il n’a pu différer alors que des négociations sur le nucléaire iranien se déroulaient sous la houlette – et la pression croissante – des États-Unis. Avec l’offensive de Benjamin Netanyahu, Donald Trump se voit surtout contraint de revoir ses priorités pour répondre à une question aussi simple que vertigineuse : faut-il frapper l’Iran ?

Question simple car seule la force de frappe de l’armée américaine est en mesure de venir à bout des installations nucléaires iraniennes enfouies dans les montagnes et ainsi protégées des attaques israéliennes. Question vertigineuse ensuite car cela suppose donc d’engager les États-Unis dans une guerre, alors même que Donald Trump s’est fait réélire en promettant qu’avec lui, les États-Unis ne seraient plus les gendarmes du monde, ne connaîtraient plus de fiasco comme leur retrait d’Afghanistan en 2021 et que sa seule priorité serait America First, l’Amérique d’abord. Mieux, lors de son investiture le 20 janvier dernier, Trump martelait « Notre puissance mettra fin à toutes les guerres et apportera un nouvel esprit d’unité dans un monde en colère, violent et totalement imprévisible. »

Cinq mois plus tard, le monde est bien plus violent et imprévisible que Donald Trump ne l’avait imaginé et le président américain, qui n’aime rien tant que les discours simplistes, est confronté à toute la complexité des relations internationales quand il s’agit de bâtir la paix.

Lui président avait promis de mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 heures ? Le conflit né de l’agression de la Russie perdure et Vladimir Poutine semble totalement sourd aux flatteries de son homologue américain, accentuant les bombardements sur l’Ukraine. Lui président avait promis de résoudre le conflit entre Israël et le Hamas en imaginant notamment une improbable Riviera en lieu et place d’une bande de Gaza ravagée par les bombes ? Israël continue ses opérations qui indignent le monde.

Depuis son retour à la Maison Blanche, Trump se rêvait en faiseur de paix en maniant une sorte de « mercantilisme géopolitique » pour négocier rapidement des « deals » au détriment d’un véritable travail de fond diplomatique. Mais cette logique transactionnelle atteint ses limites. « En fin de compte, la réalité l’emporte sur le rêve, même s’il faut un certain temps », relève son ex-conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, devenu un contempteur du trumpisme.

Pour Donald Trump, ces questions de politique étrangère sont d’autant plus dangereuses qu’elles divisent profondément sa base électorale MAGA. Avant d’agir, le président américain devrait aussi se rappeler que les guerres préventives qui font fi du droit international finissent toujours mal ; on l’a vu en 2003 avec l’intervention américaine en Irak lancée sur le mensonge des armes de destructions massives. Mais celui qui a torpillé l’accord sur le nucléaire iranien conclu par Barack Obama en 2015 peut-il aujourd’hui faire preuve de pondération ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 18 juin 2025)

Multiples défis

 

avion

 

Le salon du Bourget s’ouvre ce lundi dans un contexte tragique avec le crash du Boeing 787 Dreamliner d’Air India, qui a coûté la vie à 247 personnes. Cette catastrophe aérienne impacte directement le salon puisque le PDG de Boeing, Kelly Orberg, et la directrice de Boeing Commercial Airplanes, Stephanie Pope, ont décidé d’annuler leur venue. GE Aeroposace, dont les moteurs équipaient l’avion d’Air India, a décidé de réduire ses activités.

Pour Boeing, qui a connu une chute en Bourse après le crash, le coup est évidemment rude. Depuis la crise survenue en 2019-2020 lorsque ses 737 Max étaient restés vingt mois cloués au sol après les accidents d’avions des compagnies Ethiopian Airlines et Lion Air – 346 victimes au total – l’avionneur américain n’en finit plus de cumuler les déboires et semble incapable de se raccrocher à la résilience qui a caractérisé le secteur aérien ces dernières années.

L’aéronautique mondiale a subi et subit toujours de multiples pressions, mais continue, en effet, à avancer. Fortement soutenu par des aides publiques, le secteur a réussi à surmonter la pandémie du Covid-19, peut-être la plus grave crise de son histoire, mais doit faire face à de nouveaux défis, au premier rang desquels un contexte économique entré en zone de turbulences. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le secteur aérien subit, en effet, des tensions commerciales et stratégiques, notamment entre l’Europe et les États-Unis. Les droits de douane américains sur les produits aéronautiques européens imposés par Trump perturbent les chaînes d’approvisionnement et renchérissent le coût des avions. Ils poussent aussi l’Europe à revoir sa stratégie de souveraineté industrielle en matière civile comme militaire.

La transition écologique et la décarbonation constituent l’autre défi, de plus long terme. L’aviation commerciale représentant environ 5 % du réchauffement climatique, la pression est plus forte que jamais pour qu’elle réduise son empreinte carbone. Le développement de carburants alternatifs durables (SAF), la propulsion hydrogène, les avions hybrides ou électriques, ou l’utilisation de matériaux composites avancés sont au cœur des innovations qui seront abordées au Bourget. Pas suffisantes pour les ONG environnementales qui doutent que le secteur aérien puisse relever l’objectif de neutralité carbone qu’il s’est fixé à l’horizon 2050. Dénonçant un « déni climatique », elles estiment que la seule innovation technologique ne suffira pas et qu’il faudra limiter le trafic aérien.

Une perspective qui ne semble pas près d’arriver. Dans son rapport sur les « prévisions du marché mondial 2025-2044 », Airbus a estimé la croissance annuelle du trafic passagers à 3,6 % sur 20 ans, ce qui suppose un besoin de 43 420 nouveaux avions dont 34 250 monocouloirs de type A320. La flotte mondiale en service devrait dès lors quasiment doubler, passant de 24 730 avions fin 2024 à 49 210 en 2044, notamment pour répondre au trafic en forte croissance en Inde et en Asie. On passerait de 5 à 9 milliards de passagers… Selon le cabinet Roland Berger, sur le marché des avions moyens courriers, Airbus devrait voir sa part monter de 50 % aujourd’hui à 58 % en 2030, quand celle de Boeing se réduirait à 39 %.

Cette vertigineuse prévision de trafic en hausse constitue le dernier défi du secteur aérien, et particulièrement pour Airbus : comment répondre à une telle demande alors que les carnets de commandes sont pleins ? Une question qui, de surcroît, dépasse les seuls avionneurs et doit nous interroger tous collectivement sur sa soutenabilité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 16 juin 2025)

 

Retraites : sortir de l'impasse

 

retraites

 

La semaine prochaine va s’achever le conclave sur les retraites, lancé début 2025 par François Bayrou pour améliorer la contestée réforme Borne de 2023 qui a repoussé l’âge légal de départ à 64 ans. Le Premier ministre, très critique sur la façon dont a été adoptée par 49.3 cette réforme, imaginait sans doute voir sortir du conclave la fumée blanche d’un accord à même d’apaiser ce débat éruptif qui occupe perpétuellement les débats politiques au détriment de bien d’autres sujets. Las ! On en est loin.

Entre une lettre de cadrage de Matignon imposant aux partenaires sociaux un retour à l’équilibre des comptes d’ici 2030 et un « non » catégorique de François Bayrou lui-même à tout débat sur l’âge, le conclave a perdu en route FO, la CGT et l’U2P. Et la semaine dernière, les fuites du rapport 2025 du Conseil d’orientation des retraites (COR), présidé par le très macroniste Gilbert Cette, proposant un recul à 66,5 ans en 2070 a semé un peu plus le trouble chez les partenaires sociaux restant. Au final, il ne devrait sortir du conclave que quelques ajustements pour « réparer les injustices » de la réforme Borne selon l’expression de François Hommeril (CFE-CGC). Mieux que rien sans doute mais rien ne sera donc réglé concernant le financement d’un système de retraites par répartition qui arrive, incontestablement, à bout de souffle et qui devrait encore se retrouver au cœur de la présidentielle de 2027. Le conclave aura été une occasion manquée…

Après la retraite à points promise par Emmanuel Macron qui s’était fracassée sur la pandémie de Covid-19, une autre idée fait désormais son chemin, poussée notamment par le « bloc central » et la droite : la capitalisation. Solution miracle pour ses partisans afin de colmater le trou des retraites ; ligne rouge pour la gauche qui voit là un système particulièrement inégalitaire entre ceux qui ont les moyens d’épargner et les autres, et qui se rappelle aussi combien, avant 1941, les retraites confiées à des fonds de pension privés avaient pris de plein fouet la crise de 1929.

Il n’empêche que l’introduction d’une dose de capitalisation agite les esprits et mérite qu’on la regarde avec sérieux. D’abord parce que plusieurs pays ont adopté des systèmes de retraite par capitalisation, soit comme pilier principal, soit en complément du système par répartition, comme la Suède, l’Espagne où l’Allemagne. Ensuite parce que la capitalisation existe déjà dans notre pays via des dispositifs ouverts à tous comme le PER (plan épargne retraite) ou, pour les fonctionnaires, via le régime de retraite additionnelle de la fonction publique (RAFP), créé en 2005. Et, en 2001, c’est bien Lionel Jospin qui a créé le Fonds de réserve pour les retraites (FRR), qui était doté en 2023 de 21,3 milliards d’euros.

La gauche aurait d’ailleurs tout intérêt à sortir de ses batailles d’ego et se saisir du sujet pour dessiner son propre modèle de capitalisation, qui ne laisse personne sur le bord du chemin. Un modèle solidaire, accessible à tous et non pas seulement aux plus aisés, à l’opposé des fonds de pensions vautours obsédés par la rentabilité. Jean Jaurès lui-même n’était pas opposé à la capitalisation qui « peut même, bien maniée par un prolétariat organisé et clairvoyant, servir très substantiellement la classe ouvrière », écrivait-il en 1909…

Il n’y a pas de solution simple à un défi aussi structurant que les retraites. À droite comme à gauche, rompre avec les caricatures et les postures paraît en tout cas urgent pour trouver un compromis républicain sur les retraites qui reste possible – à défaut d’être aujourd’hui à portée de main.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 13 juin 2025)

 

Enfance en danger

 

enfant

L’affaire de pédocriminalité qui secoue le village de Sérignac-sur-Garonne est glaçante. L’information judiciaire ouverte contre l’ancien mari d’une assistante maternelle pour des faits de viols, agressions sexuelles et exhibition sur une douzaine d’enfants de moins de trois ans, dont cette dernière avait la garde, suscite la stupeur et l’indignation de tout un village et bien au-delà. Elle provoque aussi la détresse de parents étreints d’un terrible sentiment de culpabilité ; et la colère que ces faits aient pu se produire et perdurer alors que des signaux auraient pu alerter les autorités, notamment lors d’une première plainte à l’été 2024. Cela soulève dès lors des questions sur de possibles défaillances administratives puisque l’agrément de l’assistante maternelle avait été suspendu en janvier dernier par les services de la protection maternelle infantile (PMI) du conseil départemental du Lot-et-Garonne… avant de lui être à nouveau accordé.

Cette affaire de pédocriminalité intervient aussi dans un contexte national particulier qui interroge la société tout entière sur le devoir de protection qu’elle n’a, d’évidence, pas su assurer pour ses enfants. On a ainsi l’affaire Joël Le Scouarnec, ce chirurgien de Jonza condamné mercredi 28 mai, à vingt ans de réclusion criminelle, dont deux tiers de période de sûreté, pour viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, commis entre 1989 à 2014 et méticuleusement consignés dans de sinistres carnets noirs.

On a l’affaire Bétharram, du nom de cet établissement privé catholique des Pyrénées-Atlantiques où, pendant des décennies, des élèves ont subi brimades, agressions sexuelles et viols sans que quiconque n’ait tenté d’entraver ce système avant que les premières plaintes ne soient déposées – le collectif de victimes dépasse aujourd’hui les 200 membres. L’affaire Bétharram a d’ailleurs déclenché un #MeToo de l’enseignement catholique, des drames similaires ayant été enfin dénoncés dans plusieurs autres établissements partout en France.

On a, enfin, le « scandale d’État » de l’ASE, l’aide sociale à l’enfance, pour reprendre l’expression du rapport parlementaire présenté le 8 avril dernier. La protection de l’enfance « qui hier était à bout de souffle » est « aujourd’hui dans le gouffre », alerte la commission qui dépeint des situations révoltantes où des jeunes placés sont maltraités, délaissés ou happés par des proxénètes et qui appelle à une profonde réforme de l’ASE, responsabilité des Départements depuis les années 80.

De Sérignac-sur-Garonne à Bétharram en passant par les foyers de l’ASE se dessine ainsi, dans un contexte d’omerta, le terrible tableau d’une enfance, d’une jeunesse en danger que les adultes n’arrivent pas à protéger. Dangers extérieurs quand il s’agit de prédateurs violents ou pédophiles. Mais aussi dangers intérieurs quand cette jeunesse – dont la santé mentale s’est profondément dégradée – sombre dans une ultraviolence inouïe qui va jusqu’à ôter la vie à des enseignants ou des surveillants comme hier à Nogent…

Apporter des réponses à ces drames, protéger les enfants et les adolescents, devient plus que jamais une urgence politique majeure, car qui, sinon la jeunesse, détient l’avenir du pays ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 11 juin 2025)


Protéger et former

 

cybersecurite


Il n’y a plus d’espace sûr. Ni dans nos messageries, ni dans les applications de nos téléphones, ni même dans l’ombre rassurante de nos comptes bancaires. En 2023, plus de 104 000 plaintes pour escroqueries en ligne ont été enregistrées par la plateforme Thésée. Les faux conseillers bancaires – ces imposteurs qui usurpent la voix de votre vrai conseiller, un numéro, une posture d’autorité – ont détroussé en quelques clics des milliers de Français. Derrière des scénarios bien huilés, des centres d’appels criminels s’activent, des identités sont piratées, des voix synthétiques créées, des SMS vous piègent en vous parlant de colis à récupérer ou de carte vitale à renouveler. La technologie censée nous faciliter la vie est devenue leur alliée, notre quotidien leur champ de bataille.

Ces cyberarnaques sont devenues une économie du crime, industrialisée, professionnalisée, globalisée. En cinq ans, les atteintes numériques ont augmenté de 40 % en France. Chaque jour, 750 signalements sont faits sur Perceval pour des usages frauduleux de carte bancaire. Le rançongiciel se vend comme un service et des forums clandestins hébergent logiciels malveillants et données volées. La menace est devenue protéiforme, internationale et souvent hébergée à l’abri d’États complices.

Face à cette montée en puissance, l’État se réarme. Le 30 mai, le ministère de l’Intérieur a présenté une stratégie globale de lutte contre la cybercriminalité. Pilotée par le COMCYBER-MI, elle combine détection anticipée, renforcement des enquêtes, partenariats avec les plateformes numériques, et diplomatie de la cybersécurité. Cette stratégie qui mobilise aussi en région – en Occitanie Cyber’Occ s’est associé à la plateforme cybermalveillance – reconnaît que la cybercriminalité est à la fois un prolongement de la criminalité organisée traditionnelle et un terrain d’expérimentation pour de nouveaux prédateurs.

Mais aucune stratégie ne sera pleinement efficace sans une mobilisation citoyenne. Si l’on ne peut pas empêcher les cyberpirates de tenter de nous escroquer, on peut apprendre à déjouer leurs pièges, détecter leur mode opératoire derrière un courriel anodin ou une offre trop belle pour être vraie. Cet apprentissage participe d’une culture numérique que tous les Français n’ont pas encore acquise. Une culture faite de la connaissance des bons gestes et réflexes à avoir et d’une compréhension du fonctionnement d’Internet.

Si cela doit être appris dès l’école – car savoir utiliser TikTok ou Instagram ne suffit pas – , il faut aussi former les adultes. Alors que 13 millions de Français sont aujourd’hui éloignés du numérique, l’État et les collectivités territoriales ont mis en œuvre une stratégie nationale pour lutter contre cet illectronisme, notamment avec le recrutement de 4 000 « conseillers numériques » chargés d’accompagner les usagers. Dans une société de plus en plus numérisée, la cybersécurité ne peut être seulement une affaire de police. C’est un enjeu de société, d’égalité et de formation. Il faut s’y préparer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 8 juin 2025)

Sortir des postures

émeutes

Le cortège d’une manifestation ou un rassemblement pour fêter la victoire d’un club sportif qui se terminent par des émeutes, des dégradations de mobilier urbain et de vitrines de magasins, parfois pillés, et des attaques violentes des forces de l’ordre par des hordes encagoulées dans un brouillard de gaz lacrymogènes… Les Français se sont malheureusement habitués à ces scènes-là depuis plusieurs décennies. Comme ils se sont aussi habitués aux polémiques politiciennes qui s’ensuivent, mêlant instrumentalisation démagogique, règlement de comptes politiques et critiques d’une justice supposément laxiste.

Le dernier épisode en date, qui s’est produit samedi soir à Paris à l’occasion de la victoire du PSG face à l’Inter Milan en finale de la Ligue des champions, ne fait, hélas pas exception à la règle. Au bilan édifiant – deux morts, des dizaines de blessés, plus de 600 interpellations, des rues et magasins saccagés – s’ajoutent désormais les passes d’armes politiques. Entre l’opposition et le gouvernement – c’est plutôt classique – mais aussi au sein même du gouvernement Bayrou, où la solidarité ministérielle est depuis longtemps devenue un vain mot, cédant la place à la cacophonie.

D’un côté, un ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau – qui promettait à sa prise de fonction « l’ordre, l’ordre, l’ordre » – droit dans ses bottes pour expliquer avoir fait tout ce qu’il fallait avec le préfet de police pour contenir « les barbares ». De l’autre un ministre de la Justice, Gérald Darmanin – son prédécesseur et rival – qui rappelle que, lui, avait bien organisé les JO de Paris avec le même préfet – oubliant au passage son fiasco lors du match Liverpool-Real de Madrid en 2022. Un garde des Sceaux qui, de plus, critique le niveau selon lui trop bas des premières peines prononcées par la justice contre les émeutiers et propose d’instaurer des peines planchers et de supprimer le sursis pour des primo-délinquants… à l’heure où la France détient un record de prisonniers.

On ne sait pas encore si une nouvelle loi sera présentée en septembre pour modifier le Code pénal, comme l’espère M. Darmanin, mais on a déjà la quasi-certitude que la réponse au lamentable épisode parisien ne sera que répressive. Aucune réflexion ne semble, en effet, sur la table pour interroger le maintien de l’ordre à la française qui, d’évidence, ne fonctionne pas. Aucune prise de parole politique ne semble chercher à comprendre pourquoi la France se distingue de ses voisins européens qui, eux, ne subissent pas de violences urbaines similaires.

« Face au hooliganisme, les autorités françaises ont depuis les années 80 répondu par la répression, avec notamment des dispositifs policiers toujours plus impressionnants autour des stades. Cette politique s’est révélée inefficace et doit être comparée à celles, couronnées de succès, de nos voisins britanniques et allemands », écrivait Patrick Mignon, sociologue du sport, dans une note pour la fondation Terra Nova… en 2010 ! Depuis 15 ans, rien ne semble avoir bougé, y compris après le mouvement des Gilets jaunes, où le maintien de l’ordre avait pourtant été questionné. Malgré des dispositifs policiers massifs – plus de 5 400 agents à Paris –, les forces de l’ordre se retrouvent souvent submergées par des groupes mobiles et désorganisés, rendant l’anticipation et la gestion des troubles très difficiles.

Il existe pourtant des solutions. La Convention du Conseil de l’Europe sur la violence lors des manifestations sportives recommande une approche intégrée, combinant sécurité, sûreté et services. Les exemples européens montrent l’efficacité d’approches multisectorielles, centrées sur la médiation, la prévention locale et la désescalade. La France gagnerait à revoir sa doctrine de maintien de l’ordre. Encore faut-il que ceux qui sont aux responsabilités sortent des polémiques et des postures…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 juin 2025)

Se tenir prêt

covid

 

Le Covid sera-t-il l’invité surprise de cet été ? Près de cinq ans après le début de cette pandémie, inédite à l’ère moderne, qui avait mis à genoux l’économie mondiale et durement éprouvé l’humanité, le surgissement d’un nouveau variant, baptisé NB.1.8.1 inquiète. Sous-lignage d’Omicron, il est classé « sous surveillance » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis le 23 mai et a déjà provoqué une flambée épidémique en Asie, particulièrement à Hong Kong, Taïwan et Singapour, où il est responsable d’une hausse marquée des cas, des hospitalisations et des décès. En Asie, il est devenu dominant dans certaines régions et continue de progresser, notamment en Chine. En Europe, sa présence reste limitée mais en augmentation, et en France, une douzaine de cas ont été détectés depuis fin avril 2025, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et en Nouvelle-Aquitaine.

Pour l’heure, pas d’affolement mais une surveillance exigeante car la couverture vaccinale en France est jugée insuffisante, notamment chez les personnes à risque, ce qui inquiète les autorités en cas d’augmentation de la circulation de ce nouveau variant, qui présente des mutations qui pourraient augmenter sa transmissibilité et favoriser l’évasion immunitaire. Les autorités de santé se veulent rassurantes mais qui sait ce qui pourrait se passer d’ici quelques semaines ?

Cette alerte au NB.1.8.1 nous rappelle en tout cas que le Covid-19 est toujours bien présent. Si la fin de la pandémie en tant qu’urgence sanitaire mondiale avait bien été actée au printemps 2023 par l’OMS, le coronavirus n’en restait pas moins une menace pour la santé partout dans le monde. « La Covid-19 ne disparaîtra pas, et le monde continuera d’avoir besoin d’outils pour la prévenir, la détecter, et la traiter », assurait le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation qui avait mis en place le Groupement d’accès aux technologies contre la maladie (C-TAP), un partenariat multipartite visant à faciliter le partage de la propriété intellectuelle, des connaissances et des innovations. Cette année, un pas décisif a été franchi avec l’Accord mondial sur les pandémies, qui vise à renforcer la coordination et la coopération mondiales, l’équité et l’accès lors de futures pandémies, tout en respectant la souveraineté nationale.

Chaque pays doit, en effet, mieux se préparer. La France a tiré les leçons de sa gestion de la pandémie, élaboré un plan gradué en cinq stades, allant de la détection initiale à l’atténuation des effets avec une kyrielle de mesures incluant des restrictions de circulation et des confinements localisés. Mas le plan est perfectible. Selon le Global Health Security Index, la France n’atteint que 61,9/100 en matière de préparation, et chute à 45,7/100 pour la détection et le signalement précoce. Et un récent rapport de la Cour des comptes souligne des lacunes sur les stocks stratégiques de masques.

Mais surtout, face au possible rebond du Covid avec NB.1.8.1 ou face à de futures pandémies, la riposte ne peut se faire qu’avec la mobilisation de la société entière. Remettre le masque en cas de besoin, retrouver les fameux gestes barrière un peu oubliés, recourir davantage à des capteurs et purificateurs d’air, notamment dans les écoles, mieux communiquer et convaincre sur les rappels vaccinaux… Bref, devenir une société solidaire et vigilante qui se tient prête.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 3 juin 2025)

La santé d'abord

 

tabac

Il y a le ciel, le soleil et la mer et vous avez bien l’intention d’en profiter en allant à la plage. À peine allongé sur le sable, ce n’est pas l’air du grand large que vous respirez mais les volutes de fumée de votre voisin de serviette… À la recherche d’un peu d’ombre et de fraîcheur vous vous installez dans un parc public mais l’odeur des fleurs est vite recouverte par celle du tabac. En attendant vos enfants devant l’école, vous voyez les bambins traverser la fumée de parents d’élèves qui ne trouvent rien de mieux que de griller une cigarette pour patienter. Ces situations trop banales de tabagisme passif seront bientôt de l’histoire ancienne, le gouvernement ayant décidé de bannir la cigarette à partir du 1er juillet sur la plage, dans les parcs et aux abords des écoles. Et on a envie de dire qu’il était temps.

Il était temps, parce que ces interdictions ciblées avaient été actées en novembre 2023 dans le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT) 2023-2027. Il était temps aussi parce que le tabagisme passif est une réalité terrible aux conséquences dramatiques : l’exposition passive à la fumée du tabac fait entre 3 000 et 5 000 morts par an, les enfants voient augmenter leurs risques d’infections respiratoires, otites, asthme… et le risque de mort subite des nourrissons est multiplié par deux. Il était temps, aussi, que la majorité silencieuse des non-fumeurs soit un peu plus respectée et entendue par des fumeurs qui se croient tout permis dans les lieux accueillant du public.

Après les plages, les parcs et les abords des écoles, qui succèdent aux lieux de travail et aux transports collectifs, viendra certainement la question de savoir s’il faut étendre l’interdiction de fumer aux terrasses des cafés et restaurants. On entend déjà les critiques des fumeurs qui argueront qu’on attente à leur liberté, qu’on les discrimine, etc. Mais contrairement à ce qu’ils pensent et avec eux étrangement le ministre de la Santé, de telles mesures – plébiscitées par une majorité de Français et qui ont montré leur efficacité – ne sont pas prises « pour emmerder » les fumeurs, mais pour protéger la santé de tous.

Il est vrai que cette semaine, entre le vote à l’Assemblée de la proposition de loi Duplomb réautorisant un insecticide néonicotinoïde dangereux pour les abeilles et pour l’homme, et un autre supprimant les Zones à faibles émissions pensées pour diminuer les 40 000 décès annuels dus à la pollution, beaucoup se demandaient si la santé, supplantée par un démagogisme trumpiste et un populisme anti-écologiste, était encore une priorité. Nous voilà un peu rassurés sur le fait que le vrai « bon sens », c’est la santé d’abord.

Car le tabagisme malheureusement reste bel et bien un fléau : 75 000 morts par an, soit 13 % des décès, sont imputables au tabac qui est l’un des principaux facteurs de risques de cancer. Des cancers qui touchent particulièrement les plus modestes, puisque les personnes issues des catégories sociales les moins favorisées (les moins diplômées et aux plus faibles revenus) sont plus nombreuses à fumer, selon les statistiques de l’Institut national du cancer.

Le devoir de l’État est donc bien de prendre des mesures « contre » le tabac, avec notamment l’interdiction de fumer dans certains lieux, mais aussi « pour » les fumeurs – et notamment les jeunes – en les aidant à se passer de leur addiction. C’est le seul moyen pour atteindre l’objectif d’une génération sans tabac en 2032…

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 31 mai 2025)

Au-delà de l'A69

 

A69

Les travaux sur le chantier de l’autoroute A69 Castres-Toulouse, suspendus depuis trois mois, vont-ils reprendre ? La réponse à cette question doit être tranchée à partir de ce mercredi par la cour administrative d’appel de Toulouse qui doit se prononcer sur un sursis à exécution de la décision historique et inédite rendue le 27 février. Alors que le chantier, à la fois controversé et attendu depuis près de 40 ans, était très bien avancé, les magistrates du tribunal administratif avaient ce jour-là suivi les réquisitions de la rapporteure générale, estimé que le projet ne relevait pas d’un intérêt public majeur, et annulé ses autorisations environnementales, déclenchant de facto l’annulation des arrêtés préfectoraux autorisant les travaux. Et donc imposant l’arrêt immédiat de ceux-ci.

Cette décision avait résonné comme un coup de tonnerre, en Occitanie et au-delà. Coup de tonnerre pour l’A69 bien sûr, comme pour tous les grands chantiers d’aménagement en France, désormais eux aussi susceptibles de se retrouver dans une situation similaire. Les défenseurs de l’environnement et de la biodiversité se sont réjouis de la décision toulousaine, espérant qu’elle fasse jurisprudence ; nombre d’élus locaux se sont, a contrario, interrogés sur la possibilité de conduire à terme des projets désenclavants ou structurants qu’ils jugent, eux, d’intérêt public majeur. Dans ce contexte, plusieurs élus occitans ont alors déposé une proposition de loi voulant valider les autorisations environnementales des projets d’infrastructure déclarés d’utilité publique, comme l’A69. Ce qui ne va pas sans soulever un problème constitutionnel quant à la séparation des pouvoirs et la garantie de pouvoir faire des recours.

Mais quelle que soit la décision que va prendre le tribunal administratif de Toulouse dans ce dossier qui fait s’échauffer les esprits, il devient en tout cas urgent de prendre de la hauteur et de regarder au-delà de l’A69 pour préparer l’avenir. Face à la montée des contentieux et des tensions autour des grands projets – soutenus d’ailleurs souvent par une majorité de Français – plusieurs pistes de réforme doivent, en effet, urgemment être discutées, à commencer par les délais scandaleusement interminables d’instruction des projets.

L’A69, la LGV Bordeaux-Toulouse, celle de Montpellier-Perpignan pour ne prendre que des projets régionaux emblématiques sont dans le débat public depuis des décennies au point parfois de s’y être enlisés, et cela au détriment des populations et des entreprises du territoire qui se sentent à raison discriminées. De telles situations ne sont sérieusement plus admissibles au XXIe siècle.

Réduire les délais contentieux sans sacrifier les garanties doit être possible ; renforcer la démocratie participative en associant citoyens, collectivités et ONG dès la phase de conception des projets et pas uniquement dans le cadre formel d’une enquête publique doit être, là aussi, possible ; avoir un cadre législatif stable et prévisible avec un code de l’aménagement durable unifiant les règles doit être, là encore, possible ; et, enfin, définir des zones de désenclavement prioritaire bénéficiant de procédures accélérées sur des critères objectifs (isolement, accessibilité, attractivité…) doit être plus que possible, réalisable.

Autant de pistes pour concilier aménagement du territoire, impératifs écologiques et respect des règles de droit, qui méritent d’être travaillées collectivement pour peu qu’il y ait du courage et du sérieux politique et citoyen.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 28 mai 2025)

Principes et réalité

agriculteurs


Seize mois après les manifestations historiques des agriculteurs, nées en Occitanie à l’hiver 2024 en dehors des organisations syndicales traditionnelles, voilà la colère paysanne de retour. Ce lundi, à l’appel notamment de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, et après de nombreuses actions ponctuelles ces dernières semaines, les tracteurs seront, en effet, à nouveau dans les rues pour dire l’exaspération des agriculteurs de voir les mesures promises si lentes à se mettre en place et pour rappeler l’urgence à agir aux députés, qui examinent ce lundi à l’Assemblée nationale une proposition de loi clivante lancée par le sénateur LR Laurent Duplomb.

Ambitionnant de « lever les contraintes », ce texte, plébiscité par le monde agricole mais qui ulcère les défenseurs de l’environnement et les tenants d’un autre modèle agricole, propose entre autres de faciliter le stockage de l’eau, de simplifier l’extension des élevages, de réintroduire certains pesticides dont un néonicotinoïde qui nuit aux abeilles et de restreindre les contrôles en tout genre. Bref, d’aller beaucoup plus loin que la loi agricole née après les manifestations de l’hiver 2024 et dont la mise en place a été percutée et retardée par la dissolution ratée et l’instabilité politique et gouvernementale qui en a découlé.

À vrai dire, derrière la bataille parlementaire qui commence – 3 500 amendements déposés ! – se rejoue un débat de fond qui n’a, hélas, toujours pas été tranché entre deux visions qui semble inconciliables de l’avenir agricole : celle d’une compétitivité restaurée par la déréglementation, et celle d’une durabilité pensée comme horizon de survie. Tandis que les syndicats majoritaires dénoncent sans cesse une écologie punitive, les ONG fustigent une démocratie environnementale contournée. Pendant ce temps, les agriculteurs, coincés entre endettement, normes changeantes, concurrence déloyale et perte de repères, oscillent entre colère et désarroi comme nous le racontent tous les agriculteurs que nous avons rencontrés. Il faudrait pourtant bien trouver ce chemin de crête entre principes – une souveraineté alimentaire respectueuse de l’environnement et de la santé de tous, agriculteurs les premiers – et réalité – une agriculture mondiale où la compétition est féroce et où les normes et pratiques ne sont pas les mêmes partout.

Dans un contexte international bousculé par les coups de butoir de Donald Trump, l’avenir de l’agriculture ne peut pas, en tout cas, n’être qu’une question franco-française. Notre souveraineté est interdépendante d’abord avec celle de nos voisins européens et c’est dans un cadre européen qu’il faut revoir, discuter, amender et sans doute rebâtir une nouvelle politique agricole commune dans laquelle les agriculteurs français ne seront pas lésés à cause de vertueux mais solitaires engagements écologiques de la France. Une PAC qui ne sacrifie pas non plus la réalité scientifique et permette de préserver une nature épuisée par les conséquences du réchauffement climatique.

En attendant cet aggiornamento qui a timidement commencé à Bruxelles, c’est bien un débat franco-français qui s’ouvre ce lundi. Un débat à hauts risques pour le gouvernement, qui voit se multiplier les crises et les grognes – taxis, médecins et donc agriculteurs… – avant un automne budgétaire annoncé comme cauchemardesque. Autant dire que François Bayrou, dont les leviers politiques sont limités et le crédit dans l’opinion au plus bas, va devoir sortir de sa méthode floue pour répondre aux colères qui montent s’il ne veut pas qu’elles l’emportent…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 mai 2025)

Fragilités

train

Les images que les Français ont découvertes cette semaine à l’occasion des violentes intempéries qui ont frappé le Sud-Ouest étaient spectaculaires : un TGV comme suspendu dans le vide, reposant sur des rails sous lesquels le ballast a été emporté par des flots déchaînés. Inouï comme le nom du train qui transportait quelque 500 passagers qui se souviendront longtemps de leur voyage et de leur évacuation en pleine nuit à Tonneins – parfaitement maîtrisée par les secours, les personnels de la SNCF et les agents de la ville.

Le jour d’après, à l’issue du remorquage du TGV, avait des allures de gueule de bois pour tout le monde devant les dégâts considérables sur la voie de chemin de fer. 200 mètres sont complètement à refaire, les pluies torrentielles ayant emporté la terre du remblai, la sous-couche et le ballast. Et si les travaux ont commencé dès après les orages, ils vont être longs, bloquant la liaison entre Toulouse et Bordeaux. La SNCF mise sur une reprise du trafic entre le mercredi 28 mai et le lundi 2 juin, et espère que les départs pour le pont de l’Ascension pourront être maintenus. En attendant, il va falloir prendre son mal en patience et pour certains partir en quête de solutions de transports alternatives.

L’effondrement de la voie à Tonneins, s’il est dû à un événement climatique évidemment indépendant de la SNCF, n’en illustre pas moins la fragilité de nos infrastructures de transports face aux aléas climatiques, que ce soient des autoroutes ou des voies ferrées. On se rappelle à l’été 2023 la chute de 12 000 mètres cubes de roches sur l’autoroute A43 et la voie ferrée Lyon-Modane, qui avait paralysé la vallée de la Maurienne…

Pour la SNCF, l’entretien de son réseau est devenu une priorité et un défi. La conjonction de l’usure du temps et des effets croissants du changement climatique crée, en effet, une double pression sur des infrastructures déjà fragilisées. En 2025, le réseau ferroviaire français fait face à une situation préoccupante avec 4 000 km sur les 17 000 km de lignes qui sont en danger immédiat. Sans investissements supplémentaires, plus de 10 000 km pourraient être menacés dans la décennie à venir. Cette situation nécessite un financement urgent estimé à 4,5 milliards d’euros annuels dès 2028. Deuxième plus important d’Europe après l’Allemagne, le réseau français, avec près de 30 000 km de lignes exploitées, présente un âge moyen des voies de 30 ans, atteignant même 36,7 ans sur le réseau local. En 2024, 1 600 chantiers majeurs de régénération ont été menés, un record.

À cette vétusté s’ajoutent donc les effets du réchauffement climatique. En 2024, la SNCF a recensé 28 faits climatiques graves sur le réseau, c’est-à-dire des événements ayant entraîné des accidents ferroviaires. À côté se multiplient les nombreux autres événements climatiques qui affectent la régularité du service sans compromettre la sécurité ferroviaire.

Pour entretenir et sécuriser, l’argent reste bien sûr le nerf de la guerre. En février 2023, la première ministre Elisabeth Borne avait promis 100 milliards d’euros d’investissement dans le rail d’ici à 2040. Depuis, la dégradation des comptes publics est passée par là et à l’heure de la chasse aux économies, le plan est fragilisé. Il va falloir trouver de nouvelles pistes de recettes et parce que le rail est capital pour notre transition écologique, on a envie de paraphraser un célèbre slogan pour espérer qu’avec la SNCF, c’est possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 mai 2025).

Léon d'Amérique

pape

Les 133 cardinaux électeurs qui se sont enfermés en conclave dans la chapelle Sixtine mercredi auront mis moins de 48 heures pour choisir Léon XIV, le successeur de François, comme cela fut le cas pour ce dernier en 2013 et son prédécesseur Benoît XVI en 2005. Et comme pour ces papes-là, c’est un homme qui ne figurait pas en tête de liste des papabile, les potentiels papes, qui a finalement été choisi après quatre tours de scrutin seulement. Tout le monde se perdait en conjecture depuis la mort de François sur l’indécision supposée des cardinaux, la difficulté à trouver un successeur au populaire et charismatique « pape des pauvres » et leurs divergences pour s’accorder sur un nom et une ligne pour l’Église – conservatrice ou réformiste. Tout le monde, des vaticanistes distingués au 1,4 milliard de catholiques en passant par les journalistes, en aura été pour ses frais.

Mais au-delà de la forme c’est bien sûr le sens que revêt le choix de ce nouveau souverain pontife qui est à souligner, car il ne doit évidemment rien au hasard. Robert Francis Prevost est, d’abord, le premier pape américain, né à Chicago il y a 69 ans. On ne peut s’empêcher de percevoir là une éclatante réponse à l’irrespect dont avait fait preuve le président américain Donald Trump, qui avait publié sur son réseau social Truth social une image générée par intelligence artificielle où on le voyait… dans les habits du pape ! L’image, republiée par le compte X de la Maison Blanche, avait scandalisé le clergé américain. « Il n’y a rien d’intelligent ni de drôle dans cette image, Monsieur le Président. Ne vous moquez pas de nous », avaient écrit les prélats américains. Hier, Donald Trump, qui avouait rêver d’être pape, a été contraint d’en ravaler, se contentant cette fois de saluer très sobrement « un grand honneur pour les États-Unis ».

Le second point notable dans l’élection de Robert Francis Prevost est que celui-ci n’est pas un jésuite comme François mais un augustinien, c’est-à-dire qu’il est de l’ordre de Saint-Augustin, à l’organisation plus souple, davantage tourné vers vie communautaire, la prière et la recherche de Dieu dans l’unité fraternelle. Cette souplesse et cette profondeur spirituelle avaient d’ailleurs séduit François dont il était très proche. Dès lors, il y a bien une forme de continuité entre François l’Argentin et son successeur américain.

Enfin, c’est le choix du nom du pape qui est marquant. Léon n’avait pas été utilisé depuis la mort de Léon XIII (1810-1903), un pape très important dans l’histoire de l’Église puisque, à l’ère industrielle, il avait été à la fois progressiste par son ouverture au monde et son attention à la classe ouvrière, et conservateur par son respect strict de la doctrine catholique traditionnelle. Il a surtout fondé la doctrine sociale de l’Église ; un bouleversement majeur dont Léon XIV va se faire l’héritier pour affronter les grands chantiers de l’Église : préserver son unité, en harmoniser le fonctionnement et en redresser les finances, lutter contre les abus sexuels en son sein, réfléchir enfin à la place des femmes et relancer les vocations sacerdotales dans des sociétés de plus en plus sécularisées, ou encore déployer une vraie diplomatie pour le dialogue et la paix dans un monde en proie à la montée des populismes et des identitarismes.

Les premiers mots de Léon XIV, polyglotte qui parle le français, ont d’ailleurs été un « appel de paix » à « tous les peuples » pour « construire des ponts » à travers « le dialogue ». Dans le fracas d’un monde bouleversé par de multiples guerres et tensions qui ne cessent d’ériger des murs, l’appel de Léon XIV sera-t-il entendu ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 mai 2025)

Poutine Potemkine

poutine

Les années se suivent et se ressemblent sur la place Rouge. Depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine s’est approprié le Jour de la Victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, célébrée chaque 9 mai, pour en faire un pur exercice de propagande teinté de révisionnisme. Le parallèle entre la Seconde Guerre mondiale et le conflit actuel en Ukraine est ainsi devenu un élément central de son discours, la Russie étant systématiquement présentée comme le pays agressé et non comme l’agresseur qu’il est. Pour justifier son "opération spéciale" d’envahissement de son voisin il y a un peu plus de trois ans, Vladimir Poutine a même invoqué la "dénazification" de l’Ukraine…

Cette année encore, le maître du Kremlin devrait saluer les soldats russes combattant dans le Donbass, les présentant comme l’égal des "héros" de la patrie d’il y a 80 ans. Et se gargariser d’avoir réussi – en dépit des pressions occidentales et des menaces ukrainiennes de ne pas respecter "sa" trêve – à faire venir à la tribune une trentaine de chefs d’État, dont le chinois Xi Jinping, le brésilien Lula, qui voudrait jouer un rôle de médiateur dans le conflit, et une kyrielle de dirigeants, autocrates alliés traditionnels de la Russie. Tous assisteront à une parade militaire millimétrée… mais qui aura tout du village Potemkine.

Les uniformes lustrés des troupes et les armes rutilantes masqueront, en effet, une réalité bien moins reluisante. Celle où la puissante armée russe – qui escomptait s’emparer de l’Ukraine en quelques jours avec une Blitzkrieg – n’est pas parvenue à dominer l’incroyable et ingénieuse résistance ukrainienne ni à détacher les Ukrainiens de leur président-courage Volodymyr Zelensky ; celle où l’on a vu un matériel militaire russe vieillissant et de jeunes soldats désemparés ; celle où la Russie a dû faire appel aux drones iraniens, à des troupes de la Corée du Nord et peut-être même de Chine pour tenir le front ; celle où les pires exactions ont été menées par des mercenaires de Wagner ; celle où l’armée russe a, certes, repris la région de Koursk conquise à l’été 2024 par Kiev, mais ne grignote plus que quelques kilomètres carrés le long de la ligne de front ; celle où le nombre exact de soldats morts est secret d’Etat, l’évoquer passible de prison.

La réalité dont ne parlera pas Poutine à ses invités, c’est aussi qu’en dépit des volte-faces d’un Donald Trump pourtant beaucoup mieux disposé à son égard que Joe Bien, il n’est pas parvenu à obtenir de lui une paix ni même un cessez-le-feu à son avantage ; il n’a pas pu empêcher l’Ukraine de signer un accord sur les minerais avec les États-Unis ; il n’a pas divisé l’Union européenne mais au contraire l’a ressoudée, derrière Zekensky et autour d’un plan colossal de réarmement de 800 milliards d’euros.

Enfin derrière sa parade d’un autre temps, Poutine ne dira rien de la réalité socio-économique de son pays. Le président russe n’a plus guère de nouvelles recettes fiscales, pas de nouveaux revenus pétroliers venant de sa flotte fantôme et toutes les recettes de l’État sont en train de diminuer quand l’inflation galope. Quoi qu’il en dise les sanctions occidentales pèsent lourd et l’économie russe, si elle connaît quelques éclaircies savamment mise en scène dans les médias d’État, est bien en deçà de ce qu’elle était avant la guerre.

Le 4 mai dernier un documentaire à sa gloire a été diffusé à la télévision russe présentant Poutine comme "irremplaçable", mais après 25 ans de pouvoir, le maître du Kremlin est confronté au plus redoutable adversaire des dictatures : la roue du temps qui passe, contre laquelle aucune parade, ni aucun mensonge, ne tient.

 

Le temps des guerres

pakistan

Le hasard, tragique, aura voulu que ce jeudi 8 mai, alors que le monde célèbre le 80e anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale, surgisse la crainte de voir advenir une guerre totale entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires qui se toisent et s’affrontent depuis 1947 autour de la région du Cachemire. En réplique à l’assassinat de 26 touristes indiens le 22 avril, Narendra Modi a ordonné de frapper des cibles dans le Pakistan voisin, ainsi que dans la partie du Cachemire contrôlée par Islamabad, et affirme depuis avoir visé exclusivement des « infrastructures terroristes ».

Le Pakistan, prenant le monde à témoin, promet des représailles. Et tandis que la communauté internationale appelle « à la retenue », dans les deux pays – qui ont considérablement renforcé leurs capacités militaires depuis leur ultime confrontation en 2019 – les discours de haine se propagent sur les réseaux sociaux, des drapeaux adverses sont brûlés ou piétinés en pleine rue. Les diatribes nationalistes se diffusent sans frein. On mesure alors ce que disait Français Mitterrand, qui connut comme tant d’autres la Seconde guerre mondiale :  « le nationalisme, c’est la guerre ».

Cela se vérifie hélas toujours dans tous les conflits, de l’Ukraine à Gaza en passant par toutes ces guerres qu’on néglige, en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Sans oublier les guerres internes, terribles car silencieuses, contre les femmes en Iran, en Afghanistan. Guerres conventionnelles, de haute intensité avec de nouvelles armes comme les drones ou le recours à l’intelligence artificielle, mais aussi guerres hybrides où la manipulation de l’information et les opérations d’influence sur internet sont devenues la règle.

80 ans après le 8-Mai, sous le coup des nationalismes et des autoritarismes qui fragilisent les démocraties et l’État de droit avec le dessein revendiqué de mettre à bas l’ordre multilatéral patiemment construit depuis 1945, le temps des guerres semble de retour. Un sondage Elabe publié hier montre d’ailleurs que 75 % des Français sont inquiets que le conflit en Ukraine se propage à d’autres pays proches de la Russie (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie…), même si l’inquiétude qu’il se propage jusqu’en France recule de 6 points, à 54 %. Et surtout un Français sur deux estime qu’il y a un risque de conflit mondial ; un sentiment plus largement répandu auprès des 25-49 ans (60 %).

On se sait pour l’heure ce qui va se passer dans les heures, les jours, les mois qui viennent dans le Cachemire, sur le Front ukrainien ou dans la bande de Gaza, mais à l’heure où aux États-Unis certains théorisent l’époque des Lumières noires, il est urgent que s’élèvent les voix de la paix, les voix européennes qui ont connu sur leur sol deux Guerres mondiales.

Demain, nous allons célébrer la Journée de l’Europe, qui commémore la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, mais symbolise aussi la paix entre la France et l’Allemagne et les valeurs humanistes, celle des Lumières qu'il faut chérir et défendre. Car elles résistent toujours et finissent par triompher de la noirceur des temps de guerre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 8 mai 2025)

Les architectes du chaos

 

Tump Poutine

 

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier dernier, le destin de l’Ukraine semble pris en étau par deux architectes du chaos – pour paraphraser l’écrivain Giuliano da Empoli et ses ingénieurs du chaos – lancés dans une sorte de rivalité-fascination réciproque, aussi fracassante qu’inquiétante pour le monde, et dont personne ne sait comment elle va se terminer. Donald Trump et Vladimir Poutine sont faits du même bois, entre narcissisme et paranoïa, autoritarisme et absence d’empathie, usant du chaos pour asseoir leur pouvoir et désireux de revenir au temps des empires, l’âge d’or (golden age) de l’Amérique du XIXe siècle pour l’un, l’URSS pour l’autre. Mais si des points communs sont patents entre les deux dirigeants, des différences importantes subsistent entre le milliardaire américain bling-bling de 78 ans et l’austère ancien agent du KGB de 72 ans.

En revenant au pouvoir après une stupéfiante remontada, Donald Trump, mû par la volonté de se venger de tous ceux qui l’ont contesté, est mieux préparé que lors de son premier mandat. Ses 100 premiers jours ont donné le vertige par le nombre de décisions prises et les renversements des politiques américaines menées jusqu’à présent. La guerre commerciale et ses tarifs douaniers XXL a déstabilisé l’économie mondiale ; le rapprochement avec Moscou a renversé les alliances avec l’Europe en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trump espérait surtout commencer son mandat en réglant la guerre en Ukraine en 24 heures, puis en 100 jours – rêvant même du prix Nobel – pour ensuite nouer des relations commerciales bilatérales fructueuses avec la Russie afin de contrer la Chine. On en est loin.

De l’autre côté, Vladimir Poutine a semé le chaos depuis bien longtemps, orchestrant des guerres en Tchétchénie, des ingérences en Géorgie, des opérations d’influence contre les États-Unis et des pays européens – dont la France – et une guerre en Ukraine dont les prémices ont commencé par l’annexion de la Crimée en 2014 avant l’invasion de l’Ukraine il y a maintenant plus de trois ans. Poutine a vu l’arrivée au pouvoir de Trump, ce businessman sauvé de la faillite par la Russie dans les années 80-90, d’un bon œil. Et lui a laissé l’impression de vouloir négocier.

Mais la vedette de téléréalité qui a signé le best-seller « L’art du deal » et l’ancien espion rompu aux manipulations subtiles et/ou brutales ne sont pas sur un pied d’égalité. Donald Trump a eu beau signer cette semaine un accord minier important avec l’Ukraine, il a dû concéder que le maître du Kremlin semblait le « balader ». Et pour cause, là où Trump veut des résultats rapides et tangibles, en tout cas avant les élections de midterm en 2026, Poutine, qui restera au pouvoir jusqu’en 2036, a le temps pour lui et joue la montre, quitte à épuiser économiquement son pays.

Face à l’inexpérience des diplomates américains, Poutine met en œuvre la méthode Gromyko, du nom de l’ex-ministre soviétique des Affaires étrangères que les Occidentaux appelaient Monsieur Niet pendant la guerre froide. Le président russe fait mine de vouloir négocier, demande le maximum, y compris ce qu’il n’a jamais eu, lance des ultimatums – comme sur la trêve qu’il a unilatéralement décrétée du 8 au 10 mai – mais ne cède rien, espérant obtenir une partie de ce qu’il exige. Le monde regarde ce bras de fer, avec impuissance chez les Européens et inquiétude chez les Ukrainiens. S’il y a deux architectes du chaos, il semble n’y avoir qu’un seul maître des horloges. Et, pour l’instant, il est à Moscou…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mai 2025)

 

Un pont trop loin

  

calendrier

La succession des ponts du mois de mai a relancé le sempiternel débat sur les jours fériés en France, leur nombre et le niveau de productivité des Français. Un débat devenu un véritable marronnier qui commence toujours par le même constat, se poursuit par un emballement médiatico-politique où droite et gauche s’invectivent, puis finit par s’éteindre jusqu’à la prochaine fois.

L’automne dernier, alors que le gouvernement Barnier cherchait quelque 60 milliards d’économies pour le Budget 2025 afin d’éponger un déficit abyssal – 6,1 % du PIB et 3 230 milliards d’euros de dette – Gérald Darmanin avait lancé l’idée de supprimer un jour férié pour renflouer les caisses de l’État. Celui qui n’était alors pas encore redevenu ministre mettait ses pas dans ceux de Jean-Pierre Raffarin. En 2004, le Premier ministre instaurait, en effet, la « journée de solidarité » en supprimant le lundi de Pentecôte. Une décision prise dans l’urgence après la meurtrière canicule de 2003. Cette journée travaillée mais non payée devait rapporter 2,4 milliards d’euros par an à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Si les recettes ont été au rendez-vous, leur utilisation est restée opaque et la question du financement de la dépendance toujours pas résolue vingt ans plus tard…

Ces jours-ci, à la faveur des suppliques de certains boulangers désireux de pouvoir travailler le 1er-Mai, le débat a rebondi avec de nouvelles idées. D’un côté, une proposition de loi, déposée par Annick Billon, sénatrice de Vendée, et Hervé Marseille, président du groupe Union centriste, entend « adapter le droit aux réalités du terrain » en modifiant le Code du travail pour permettre le travail le 1er-Mai notamment. De l’autre, le député LFI Antoine Léaument propose de supprimer certains jours fériés « associés à la religion »… et d’en créer un nouveau, le 18 mai pour commémorer la Commune de Paris.

La plupart des contributeurs à ce débat « essentiel » penchent toutefois pour la suppression d’un second jour férié mais est-ce réellement pertinent ? D’abord, les Français ne sont pas des privilégiés en matière de jours fériés puisqu’avec 11 jours fériés légaux, notre pays se situe dans la moyenne européenne. L’Espagne en compte 14, l’Italie 11, et l’Allemagne entre 9 et 13 selon les Länder.

La deuxième idée reçue sans cesse rebattue est que, les Français ne travaillant pas assez, il serait utile de supprimer un jour férié. Là aussi, il convient de nuancer. Selon les données de l’OCDE, en 2022, la France se classait au 6e rang en termes de productivité en Europe, derrière l’Irlande, le Luxembourg, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas. Et si la productivité du travail en France a traversé un long passage à vide entre la crise sanitaire et la fin 2022, elle s’est ensuite redressée, progressant au rythme annuel de + 1,3 % depuis le début de 2023, selon une note de l’OFCE publiée ce mois-ci. Si la productivité française a bien repris des couleurs, elle n’a, en revanche, pas retrouvé son niveau de fin 2019 contrairement à nos voisins européens et reste 5 % derrière eux. Mais l’OFCE ajoute que cette faible productivité française s’explique surtout par les politiques publiques mises en place dans le cadre du Plan de relance et notamment celles de soutien à l’apprentissage et aux entreprises ou encore celles de baisse du coût du travail.

Évidemment s’atteler à trouver des solutions efficaces à une situation socio-économique complexe, en associant les partenaires sociaux, est plus difficile que de céder à la tentation démagogique de brandir chaque année la suppression d’un jour férié, qui plus est au moment où les Français soufflent un peu en faisant le pont…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 mai 2025)