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Éditos

Engrenage

 

Cisjordanie

En menant coup sur coup deux frappes ciblées contre des personnalités du Hezbollah et du Hamas, Israël a pris le risque de déclencher un embrasement au Moyen-Orient, au moment même où une pression internationale se faisait de plus en plus forte sur Benjamin Nétanyahou, pour qu’il conclue enfin un cessez-le-feu, après dix mois de guerre dans la bande de Gaza.

Mardi soir dans la banlieue Sud de Beyrouth, des avions de chasse israéliens ont détruit l’immeuble de Fouad Chokr, conseiller militaire d’Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le mouvement chiite pro-iranien. Une opération conduite trois jours après l’attaque mortelle qui a visé un village Druze sur le plateau du Golan annexé par Israël. Quelques heures plus tard, à Téhéran, c’est le chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, résident au Qatar mais qui venait d’assister à l’investiture du nouveau président iranien Massoud Pezeshkian, qui a été tué.

Depuis sa création en 1948, Israël s’est fait une spécialité de ces éliminations ciblées, méticuleusement préparées par ses agences de renseignements et, désormais, avec l’appui d’un arsenal technologique militaire de pointe. Déjà, en avril dernier, des frappes attribuées à Israël avaient détruit le consulat iranien à Damas, en Syrie, tuant plusieurs membres des gardiens de la révolution iranienne, dont le général Mohammad Reza Zahedi, commandant de la Force Al-Qods iranienne pour la Syrie et le Liban.

Est-ce parce qu’il a perçu, depuis son voyage à Washington la semaine dernière, que les États-Unis ne réviseraient pas leur soutien et ne l’entraveraient pas dans sa fuite en avant ? Est-ce parce qu’il a senti que ce possible cessez-le-feu à venir allait ouvrir un nouveau chapitre ; celui où il lui serait demandé – par les familles des otages et des victimes du 7 octobre – de rendre des comptes sur ses décisions qui ont fragilisé la protection des Israéliens au point de ne pouvoir détecter puis empêcher le terrible pogrom ? En tout cas, le Premier ministre israélien, qui a juré d’anéantir le Hamas sans y parvenir jusqu’à présent, a choisi la manière forte pour adresser un message clair à tous ceux qui menacent l’État Hébreu.

Cette spectaculaire double frappe rebat ainsi les cartes au Moyen-Orient et le monde attend avec angoisse la réaction de l’Iran (et de ses alliés), humilié avec la mort d’Ismaïl Haniyeh sur son sol et dont le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei appelait hier à la vengeance. Après l’attaque du consulat syrien, Téhéran avait lancé plus de 300 drones et missiles contre Israël ; une attaque déjouée par Tsahal grâce à son « dôme de fer » protecteur. Qu’en sera-t-il cette fois ? L’Iran a-t-il les moyens de mener une guerre contre Israël ? Et Israël est-elle en capacité de pouvoir répondre simultanément sur plusieurs fronts : Gaza, le Sud Liban, l’Iran voire les Houtis ?

Pour tous ceux qui croient encore possible une paix au Moyen-Orient, enrayer cet engrenage nourri par les egos doit être la priorité des jours à venir ; pour les pays arabes comme pour l’Occident, qui devrait faire un sérieux aggiornamento de sa diplomatie concernant Israël et l’Iran. En ne soutenant pas assez les voix de la gauche et de la société civile israéliennes d’un côté, en n’appuyant pas suffisamment le mouvement Femmes, vie, liberté face aux mollahs, les plus radicaux restent aux manettes, prêts à plonger la région dans le chaos. Il y a urgence à empêcher cette escalade…

(Editorial publié  dans La Dépêche du Midi du jeudi 1er août 2024)


Nos chères autoroutes

 

peage

Il est bien loin le temps où la route des vacances vers les rivages du Midi était celle de la nationale 7 si joliment chantée par Charles Trénet. Aujourd’hui, ceux qui prennent leur voiture pour partir en congés sous le soleil, à la mer, à la montagne ou à la campagne privilégient majoritairement les autoroutes aux nationales pour arriver plus rapidement sur leur lieu de villégiature, quitte à endurer les journées rouges de bouchons que pointe Bison Futé chaque week-end de juillet et août. Le choix de l’autoroute se comprend car le réseau français, dense de 12 000 kilomètres dont 9 000 concédés, est l’un des plus sûrs d’Europe.

Et il évolue chaque année pour s’adapter aux nouveaux modes de vie et de transport. Sur les autoroutes, qui reconstituent le temps de l’été de singulières micro-sociétés, les aires de repos se sont enrichies de services, de commerces et d’activités diverses pour répondre aux demandes des voyageurs et leur permettre d’effectuer leur pause toutes les 2 heures ; elles ont aussi accueilli les bornes de recharge électriques amenées à se multiplier avec la fin programmée de la vente de voitures thermiques en Europe en 2035.

Enfin, les sociétés concessionnaires multiplient les initiatives pour faciliter le passage aux péages, entre la promotion massive du télépéage et l’arrivée du dispositif de péage en flux libre. Déjà expérimenté avec succès l’étranger, par exemple au Portugal, ce système est en place sur l’A79 dans l’Allier, et sur l’axe A13-A14, entre Paris et la Normandie. La suppression des barrières de péages cumule les avantages puisqu’elle permet de réduire les risques d’accrochage, de passer moins de temps sur la route et donc d’économiser du carburant. Reste qu’aussi indolore soit ce péage d’un nouveau genre, il n’en est pas moins l’illustration que l’autoroute reste bel et bien toujours payante, ce qui donne un goût parfois (très) salé aux vacances…

Tous ceux qui prennent l’autoroute cet été rêveront sans doute que la France imite l’Espagne. Dès son arrivée au pouvoir en 2018, Pedro Sanchez avait confirmé son intention de ne pas renouveler les concessions autoroutières de l’État qui arriveraient à échéance au cours de son mandat ; ce qui a permis de rendre gratuites plusieurs autoroutes. Mais il est vrai que l’Espagne ne comptait que 1 400 kilomètres de routes à péages, soit à peine 10 % de l’ensemble des autoroutes… En France, la situation est bien différente. Les autoroutes françaises ont été mises en concession à des sociétés privées en 2006 ; des contrats quasi léonins prolongés en 2015 jusqu’en 2036 et qui font des autoroutes des poules aux œufs d’or. Un rapport sénatorial indiquait en 2020 que les concessionnaires autoroutiers auront touché d’ici 2036 « entre 30 et 35 milliards » d’euros, soit au moins un tiers de plus que ce que stipulaient les accords passés avec l’État…

En février 2021, un rapport confidentiel de l’Inspection générale des finances (IGF) pointait ces profits records et recommandait de réduire les tarifs des péages de 60 % sur près des deux tiers du réseau. Mais ce rapport avait été enterré avant que la presse ne finisse par le dévoiler en 2022. Face à la surrentabilité des sociétés d’autoroute, Bruno Le Maire avait alors promis que pour « éviter toute rente », il souhaitait « raccourcir la durée des concessions de quelques années ».

Mais les contrats sont si solides et la situation de la France si déficitaire qu’on imagine mal s’orienter vers une coûteuse renationalisation pour l’État. Les autoroutes des vacances seront donc encore payantes… Mieux vaut pour l’heure se souvenir de Trénet pour qui, sur la route des vacances, « Le ciel d’été, Remplit nos cœurs d’sa lucidité, Chasse les aigreurs et les acidités… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 31 juillet 2024)

Grandiose !

 

JO


Cent ans après les JO de Paris de 1924, les XXXIIIes Jeux Olympiques d’été de l’ère moderne se sont ouverts hier dans la Capitale au terme d’une cérémonie d’ouverture exceptionnelle qui est entrée dans l’histoire en en mettant plein les yeux au monde entier. Les athlètes ont défilé non pas dans un Stade olympique mais en bateau, sur la Seine, sur un parcours rythmé par une mise en scène de toute beauté mettant en valeur la France, son patrimoine, son Histoire, ses talents, avant de rejoindre le Trocadéro devant une Tour Eiffel parée des anneaux olympiques.

Nul doute que cette cérémonie réussie, émouvante, populaire, inédite, fera date en se rangeant dans la longue liste des défilés qui ont marqué les JO mais aussi l’histoire de notre pays, de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 à celle pour le Bicentenaire de la Révolution française en 1989, en passant par la Libération de Paris dont on va bientôt célébrer les 80 ans. Cette cérémonie ponctue plusieurs années de préparation pour Tony Estanguet et ses équipes, les collectivités locales et les services de l’État. Un « pack » qui a su surmonter bien des divergences internes, bien des difficultés, bien des critiques et bien des doutes. Gageons que le lancement réussi des Jeux Olympiques de Paris, hier, aura eu raison de l’indifférence avec laquelle les Français disaient encore accueillir l’événement il y a deux jours.

Les JO ne vont bien sûr pas régler d’un coup tous les problèmes politiques, économiques et sociaux de la France – il sera temps de les retrouver après la trêve –, leur organisation s’accompagne aussi de difficultés ponctuelles réelles pour les riverains, et le principe même des JO, leur coût, leur organisation, leurs retombées économiques peuvent tout à fait être questionnés et critiqués. Mais pour peu qu’on sorte d’une vision très franco-française, volontiers ronchonne et parfois exagérément défaitiste, pour peu qu’on regarde comment le monde voit la France, on mesurera que ces Jeux de Paris – ces « JO de Monsieur Hulot » comme l’a joliment dessiné le New Yorker à sa Une – suscitent enthousiasme et admiration à l’étranger.

Si les JO sont bien sûr et d’abord une formidable compétition sportive qui puise ses racines dans la Grèce antique, ils sont aussi l’un des derniers et rares rendez-vous démocratiques où le monde entier se retrouve. Les JO sont aussi une opportunité pour le pays hôte de montrer le meilleur de lui-même. Avec sa grandiose cérémonie d’ouverture hier, la France s’est montrée brillante, ouverte sur le monde, fière, fraternelle et universelle. Et ce « soft power »-là, ce pouvoir d’influence qui peut agir sur la scène internationale vaut forcément de l’or.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 27 juillet 2024)


Trois blocs, trois choix

assemblee


5, 10, 25, 150 milliards d’euros… Les chiffres avancés par les trois blocs politiques qui veulent gouverner la France après les élections législatives des 30 juin et 7 juillet prochains ont de quoi donner le vertige. Alors que les comptes publics sont marqués par de sérieux dérapages avec – 5,5 % de déficit publics et 110,6 % de dette publique, les annonces des programmes cette semaine interrogent forcément sur leur crédibilité et leur soutenabilité à long terme. Au point que le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a exhorté les candidats à « ne pas creuser encore davantage des déficits lourds qu’on ne saurait pas bien financer ». Une supplique qui avait peu de chance d’être entendue par les prétendants à Matignon, lancés dans un nouveau quoi qu’il en coûte.

Du côté de la majorité présidentielle, on avait pourtant juré en finir avec ce quoi qu’il en coûte mis en place – avec raison – lors de la pandémie de Covid-19 pour soutenir l’économie française et aider les ménages. Mais en dépit des promesses répétées de Bruno Le Maire, le gouvernement n’a jamais réellement été en mesure d’en finir avec sa politique des chèques, faute de vouloir réellement reconsidérer ses choix socio-économiques. Face à l’explosion des prix de l’énergie ou la crise agricole, l’exécutif a continué dans la même voie, quitte à se laisser surprendre par un manque de recettes et la nécessité de recourir à des coupes budgétaires. Un sérieux dérapage des comptes publics, sanctionné par la Cour des comptes, les agences de notation ou la Commission européenne. La majorité, qui se dit la tenante du sérieux budgétaire, se retrouve ainsi face à une réalité beaucoup moins glorieuse. Malgré cela, Gabriel Attal, chef de la campagne de la majorité, a dévoilé un programme avec de nouvelles mesures coûteuses, en présentant même certaines déjà actées comme des nouveautés.

Du côté du Rassemblement national, le programme, directement inspiré de celui de Marine Le Pen pour la dernière élection présidentielle, est en perpétuel changement, comme s’il s’adaptait en permanence pour corriger des incohérences soulignées par de nombreux économistes et pour anticiper un potentiel effet déceptif en cas d’arrivée au pouvoir. Ainsi Jordan Bardella – qui semble vouloir copier ce que Giorgia Meloni est parvenue à faire en Italie en s’attirant les bonnes grâces du patronat transalpin – a supprimé ou reporté à l’automne plusieurs mesures, comme l’abrogation de la réforme des retraites, les conditionnant à un audit des finances publiques. La réalité est que les coûteuses mesures du RN semblent ne jamais tenir compte des réalités économiques du XXIe siècle, ni du cadre européen – au point que l’on peut s’interroger sur un Frexit de fait – ni parfois même de notre Constitution quand il s’agit d’instaurer la préférence nationale.

Enfin, le troisième bloc en lice, le Nouveau Front populaire, a présenté un programme, certes complet et chiffré, mais qui promet un tel bouleversement fiscal que l’on peut s’interroger sur sa faisabilité avec nos comptes publics en si mauvaise forme. En tout cas, l’union de la gauche, qui veut réintroduire de la justice fiscale et financer les grands défis qui attendent le pays, notamment la transition écologique, s’est assurée de la validation de plusieurs économistes et fait œuvre de transparence en proposant un simulateur aux Français.

Au final, à sept jours du premier tour, chacun se forgera son opinion, étant entendu que ces législatives doivent définir non pas seulement une politique fiscale, mais surtout quelle société nous voulons. Le choix se fera entre le statu quo que propose une majorité aux affaires depuis sept ans, l’inconnu et l’aventure de l’extrême droite dont on a une idée des effets en regardant les pays européens où elle est déjà au pouvoir, ou la rupture proposée par l’union de la gauche, qui se veut une alternative claire, une alternance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 23 juin 2024)


Effet boomerang

retraites

Revoilà la réforme des retraites qui revient dans le débat public à l’occasion des élections législatives, tel un boomerang. Et il n’y a finalement rien d’étonnant à cela tant le texte avait suscité une opposition syndicale massive et une bataille politique qui s’était heurtée au mur du 49-3 à l’Assemblée nationale brandi par un gouvernement Borne qui ne voulait surtout pas aller au vote de peur de le perdre.

Adoptée au forceps, sans véritable débat et contre l’avis des Français – 7 sur 10 disaient s’y opposer – cette réforme, qualifiée de brutale et injuste par ses contempteurs, était au contraire jugée indispensable par l’exécutif pour éviter un déficit chronique du système par répartition. Les oppositions avaient juré qu’elles reviendraient dessus dès que possible, l’exécutif martelait l’efficacité de sa loi, s’agaçant de voir que certains – la SNCF en l’occurrence – étaient parvenus à « contourner » le report d’âge par un accord social qui pourrait faire des émules.

Neuf mois après l’entrée en vigueur du report de l’âge légal de départ à 64 ans et de la fin des régimes spéciaux, le débat sur les retraites ressurgit donc au moment même où le Conseil d’orientation des retraites publie de nouvelles prévisions alarmantes. Selon l’organisme, notre système va plonger dans le rouge dès cette année et le déficit va se creuser encore plus que prévu d’ici à 2030, puis de façon continue jusqu’en 2070. En sous-texte, on comprend que les effets de la réforme de 2023 si décriée auront été minimes sinon vains. Tout ça pour ça…

Du rapport du COR, le gouvernement tirera bien sûr la conclusion qu’il n’est pas allé assez loin et que toute abrogation de sa réforme conduirait le système à la banqueroute comme l’a laissé entendre Emmanuel Macron ; les oppositions qu’il faut au contraire faire machine arrière. Le Nouveau Front populaire a ainsi présenté vendredi un programme qui confirme sa volonté d’ « abroger immédiatement » le report de l’âge légal, une position commune à toutes les formations, LFI, PS, EELV et PCF. S’y ajoute, de façon plus lointaine, « l’objectif commun du droit à la retraite à 60 ans. » Le Rassemblement national de son côté plaidait également en faveur d’une abrogation avant de faire volte-face en tenant un discours plus alambiqué. Compte tenu de la situation des finances publiques, la révision de la réforme se ferait dans un second temps si le RN arrivait à Matignon, et d’abord uniquement pour ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans.

Au final, la France se retrouve une nouvelle fois confrontée à devoir réfléchir à l’avenir de son système de retraite, alors que le pays connaît une démographie vieillissante et des déficits publics abyssaux. Lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait voulu proposer une réforme systémique ambitieuse avec la retraite par points, que les Français étaient prêts à comprendre… avant qu’Edouard Philippe n’en fasse une classique et urticante réforme paramétrique financière avec un recul de l’âge de départ. Le projet de réforme s’était soldé par un 49-3 avant de sombrer face à la pandémie de Covid.

Quoi qu’il se passe après le 7 juillet, il y aura urgence à imaginer un système de retraite juste qui allie la solidarité consubstantielle à notre modèle social, l’efficacité et la soutenabilité financière. Pour réinventer cette retraite à la française, il faudra en finir avec les passages en force et les 49-3 et préférer un vrai temps de débat parlementaire pour faire enfin émerger le même consensus qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avait conduit le Conseil national de la Résistance à instaurer la retraite par répartition.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 juin 2024)

Au pied du mur

maison

C’est un véritable fléau qui ne cesse de croître en France et laisse des milliers de Français désemparés lorsqu’ils voient leur maison – souvent le projet d’une vie – lézardée de profondes fissures qui menacent la structure de l’édifice, les façades, les murs porteurs, les sols ou les huisseries. Le phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA) qui en est à l’origine – des mouvements des sols liés à leur assèchement – n’est pas nouveau. Il est même parfaitement connu des scientifiques et il fait l’objet d’une fine surveillance notamment de la part du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) qui le cartographie.

Mais depuis plusieurs années maintenant, le nombre de sinistres augmente de façon exponentielle, au fur et à mesure que les sécheresses se multiplient et s’intensifient sous le coup du réchauffement climatique, faisant de ce phénomène une véritable « bombe sociale » en termes de logement.

48 % du territoire hexagonal – 49 % en Occitanie – sont en zone d’exposition moyenne ou forte et les perspectives ne sont guère encourageantes comme le montrent la récente étude conduite par l’association Conséquences ou les chiffrages de France Assureurs. 16,2 millions de maisons pourraient être exposées à l’horizon 2050 à des aléas moyens ou forts si le réchauffement du climat se poursuit et adapter l’intégralité de ces maisons pourrait coûter jusqu’à 7 milliards d’euros par an. Alors que l’impact financier du RGA sur le régime des catastrophes naturelles (Cat Nat) a explosé en 2022 pour s’élever à plus de 3 milliards d’euros, c’est tout l’édifice d’indemnisation des sinistrés qui est en péril.

Le retrait-gonflement des argiles nous place au pied du mur et nous impose d’agir sur au moins trois axes. D’abord trouver des mécanismes pour une juste indemnisation des sinistrés dont beaucoup subissent un éprouvant parcours du combattant. Les litiges entre sinistrés, maires et assureurs sont hélas courants, et génèrent incompréhension et colère. Députés et sénateurs se sont récemment divisés sur la proposition de loi de Sandrine Rousseau visant à élargir les indemnisations et les communes éligibles au régime de catastrophe naturelle. Il va pourtant bien falloir trouver une voie de passage.

Le second axe est bien sûr la prévention de ce phénomène et l’adaptation des maisons exposées. Les travaux sont possibles mais souvent lourds, complexes et coûteux ; et les standards de construction doivent pouvoir s’améliorer. Là aussi, il faut trouver un chemin pour que les Français touchés soient aidés si besoin et bien prévenus.

Enfin le dernier axe, sans doute le plus difficile, suppose de revoir nos politiques d’aménagement du territoire en les liant aux conséquences du réchauffement climatique, actuelles et modélisées pour les années à venir. Il faudra avoir le courage politique de déclarer inconstructibles certaines zones, voire détruire certaines habitations et reloger leurs occupants dans de nouvelles maisons plus sûres, de nouveaux quartiers. Un défi de taille que nous n’avons d’autres choix que de relever.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 juin 2024)

L'avion autrement

avion

Cinq milliards de voyageurs aériens prévus dans le monde en 2024. Voilà un chiffre, présenté cette semaine par l’Association internationale du transport aérien (IATA) – qui regroupe 320 compagnies aériennes représentant 83 % du trafic mondial – qui peut enthousiasmer et inquiéter tout à la fois.

Enthousiasmer car pour l’industrie aéronautique, cette prévision annonce des lendemains qui chantent et enterre définitivement les douloureuses années Covid. La pandémie, on s’en souvient, avait paralysé du jour au lendemain tout le vaste secteur de l’aéronautique, constructeurs, compagnies aériennes, aéroports et en corollaire c’est toute l’industrie du tourisme mondial qui s’était trouvée bloquée. Le secteur aérien avait subi des pertes vertigineuses, à hauteur de 183 milliards de dollars entre 2020 et 2022 !

L’IATA prévoyait jusqu’à présent 4,7 milliards de voyageurs aériens en 2024 ; la nouvelle prévision signe non seulement le retour à la situation d’avant la pandémie mais aussi à des prévisions exceptionnelles de croissance, tirée par la forte demande de la Chine et des pays asiatiques. Pour les constructeurs Airbus et Boeing, cela signifie des carnets de commandes garnis pour longtemps et, en Occitanie, une bonne nouvelle pour l’emploi. Reste aux deux géants à s’organiser pour répondre à cette forte demande.

Mais les chiffres de l’IATA peuvent aussi inquiéter à l’heure où la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique doit être une urgence absolue. Or, le secteur aérien a, comme d’autres secteurs industriels, une responsabilité dans le réchauffement du climat puisque ses émissions de CO2 en 2024 devraient s’élever à 939 millions de tonnes. La décarbonation de l’aviation est certes engagée avec notamment les carburants d’aviation durables (SAF) et la perspective – encore lointaine – d’avoir un jour un « avion vert ». Dans cette course de fond, la forte hausse du trafic aérien n’aide pas pour que l’aviation atteigne son objectif « zéro émission nette de carbone » d’ici 2050.

Dès lors l’humanité se trouve face à un défi : comment répondre à la demande mondiale de voyager et éviter de contribuer au réchauffement climatique ? Au-delà des avancées technologiques, notre comportement collectif doit être questionné. Les pistes ne manquent d’ailleurs pas, radicales ou utopiques. Faut-il instaurer un quota de quatre trajets en avion par personne pour toute leur vie comme le proposent certains ? Faut-il interdire des vols pour une courte durée de trajet et les reporter vers le train – encore faut-il que le réseau soit efficient et abordable ? Faut-il en finir avec les prix bas des compagnies low cost ?

Ces questions, qui s’accompagnent souvent de virulentes polémiques, devraient nous amener à une réflexion globale sur notre façon de nous déplacer, de voyager, de découvrir le monde et de continuer à tisser des liens. Bref d’imaginer une combinaison de modes de transports, en prenant soin d’éviter le retour en arrière, l’époque où prendre l’avion n’était réservé qu’à une élite fortunée. L’avion de demain, c’est l’avion pour tous, mais l’avion autrement qu’il reste à inventer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 5 juin 2024)

Le débat à l’envers

docteur

Voilà bien deux rapports très embarrassants dont le gouvernement se serait sans doute bien passé et qui, chacun, pourrait porter atteinte à sa crédibilité dans la gestion des finances publiques, alors que le déficit et la dette de la France se sont envolés.

Le premier, publié hier, vient de la commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS). Il pointe qu’en 2024, le déficit de la Sécu pourrait être supérieur de 6 milliards d’euros aux prévisions de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2024, qui tablait sur un solde négatif de 10,5 milliards d’euros. Le déficit pourrait ainsi atteindre 16,6 milliards. En cause, l’évolution des « recettes de prélèvements sociaux sur les revenus d’activité » et des ressources fiscales bien moins dynamique que ce que le législateur prévoyait à l’automne 2023…

Le second rapport, publié mercredi, est celui de la Cour des comptes sur la Sécurité sociale. Les magistrats de la rue Cambon, cinglants, estiment qu’il y a une « perte de maîtrise des comptes sociaux ». Et de pointer que les prévisions actuelles du gouvernement « montrent une dégradation continue » et « non maîtrisée » du déficit de la Sécu, « qui atteindrait 17,2 milliards d’euros en 2027, sans plus de perspective de stabilisation et encore moins de retour à l’équilibre ». « Il y a des gisements importants » d’économies, assure le président de la Cour Pierre Moscovici, ancien ministre socialiste de l’Économie et ex-commissaire européen, mais il faudra de la « volonté politique » pour les mettre en œuvre, prévient-il, laissant entendre que l’exécutif en aurait manqué jusqu’à présent. Cette sortie – que d’aucuns jugeront politique – a dû être appréciée à l’Elysée et à Bercy, à moins de dix jours des élections européennes qui s’annoncent catastrophiques pour la majorité présidentielle.

Si la Cour de comptes proposera fin juin « des pistes d’économies concrètes », elle en a d’ores et déjà lancées qui constituent autant d’irritants. Elle propose ainsi de s’attaquer aux exonérations de cotisations sociales sur les compléments de salaire, de mieux réguler les médicaments innovants, puis, surtout, de ne plus indemniser les arrêts maladie de moins de 8 jours ou réduire à deux ans la durée maximale d’indemnisation…

Remettre sur le tapis les arrêts maladie comme seule variable d’économie replonge ainsi les Français dans les débats de l’automne lorsque le gouvernement s’était lancé dans une chasse aux arrêts de travail « de complaisance » qui avait ulcéré les syndicats de médecins. L’exécutif avait notamment prévu la multiplication des contrôles, l’encadrement des prescriptions d’arrêts de travail en téléconsultation pour stopper le coût des arrêts maladie, chiffré en juin 2023 à 14 milliards d’euros.

« Coupable d’être malade, levez-vous », fustigeait le Dr Marty, président de l’UFML. D’autres déploraient que ne soient pas pris en compte la hausse du nombre de personnes en emploi, notamment des seniors, le nombre encore trop élevé d’accidents du travail ou l’impact persistant de la crise Covid sur les salariés qui expliquent aussi le poids des arrêts de travail et leur réalité. Devant le tollé, Pierre Moscovici a rétropédalé hier, assurant que la Cour des comptes imaginait que ce soit aux entreprises, plutôt qu’à l’Assurance maladie, de prendre en charge le salaire des malades pendant les 8 jours… Trop tard, la polémique est lancée et pose le débat à l’envers. Car plutôt que de chercher à faire des économies à tout prix sur la santé, il faudrait au contraire avoir une vraie réflexion sur les dépenses de santé qui, au vu du vieillissement de la population, vont inéluctablement augmenter dans les années à venir…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 31 mai 2024)

Mal français

 

medicaments

De toutes les revendications et motifs de colère des pharmaciens qui ferment leurs officines pour une grève historique par son ampleur ce jeudi, la lutte contre les pénuries de médicaments est celle qui intéressera sans doute le plus le grand public. Car depuis des mois, des millions de Français ont été confrontés à des médicaments manquants, avec parfois de grandes difficultés pour trouver des solutions alternatives.

Antibiotiques, anticancéreux, vaccins, voire Doliprane : la liste des produits en rupture de stock ou distribués au compte-gouttes s’est inexorablement allongée. En 2023, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a ainsi recensé près de 5 000 signalements de ruptures ou de risques de rupture, un chiffre en constante augmentation depuis une décennie. Cette situation est d’autant plus préoccupante que certains médicaments touchés sont indispensables pour certains patients, mettant en péril des traitements vitaux.

Les causes de ces pénuries sont évidemment multiples, mais la perte de notre capacité industrielle à produire des médicaments sur notre sol est l’un des aspects clé de ce dossier. Depuis plusieurs années, la mondialisation a profondément transformé l’industrie pharmaceutique et la recherche de coûts de production toujours plus bas pour maintenir les profits conséquents des laboratoires a entraîné une délocalisation massive de la fabrication des principes actifs vers des pays asiatiques, notamment la Chine et l’Inde, qui produisent aujourd’hui près de 80 % des principes actifs utilisés dans les médicaments européens. Cette concentration géographique rend la chaîne d’approvisionnement vulnérable aux aléas politiques, économiques et sanitaires. La pandémie de Covid-19 en a été une triste illustration : les chaînes de production et de distribution ont été gravement perturbées, exacerbant les pénuries, que ce soit pour les médicaments comme pour les masques dont nous nous sommes aperçus avec effarement qu’ils étaient quasi totalement produits en Chine.

La pandémie a ainsi constitué un révélateur de nos fragilités nous poussant à agir pour relocaliser les productions de médicaments jugés essentiels. Cette prise de conscience d’une souveraineté sanitaire à reconquérir, en France comme en Europe, était essentielle mais pas suffisante car la relocalisation est aussi complexe que coûteuse. Elle nécessite des investissements colossaux pour reconstruire des usines, recruter et former du personnel qualifié, et garantir la compétitivité des sites de production, le tout en respectant des normes très exigeantes et des contraintes administratives, fiscales et financières qui peuvent être lourdes.

La France a lancé ce vaste chantier avec les fonds de France 2030 ; elle a aussi su attirer des investissements étrangers avec Choose France (2 milliards d’euros). Mais à ce plan de relocalisation qui va prendre plusieurs années, il faut ajouter des mesures plus immédiates pour sécuriser l’approvisionnement des médicaments.

À cet égard, la mobilisation doit nous impliquer tous pour en finir avec ce mal français : les patients en modérant s’ils le peuvent leur consommation de certains médicaments, les médecins en évitant les prescriptions superflues, les pharmaciens en ayant un système de gestion plus fin et la possibilité de réaliser des substitutions thérapeutiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 mai 2024)

Pluralisme

europe

Trente-huit listes se présentent aux prochaines élections européennes du 9 juin, quatre de plus qu’en 2019. Un record que la France partage cette année avec l’Espagne. Et un casse-tête pour les communes qui sont donc tenues de préparer trente-huit panneaux électoraux pour accueillir les affiches des candidats.

Et pourtant, ces emplacements resteront souvent vides, car ces « petites listes », souvent inconnues des Français et montées spécifiquement pour ce scrutin, n’ont pas les moyens d’imprimer des affiches, ni même des professions de foi ou des bulletins de vote. Si elles ne visent évidemment pas la barre illusoire des 5 % des suffrages à partir desquels on obtient des députés, elles ne visent pas non plus le seuil de 3 % pour se faire rembourser les frais de campagne. Avec quelques dizaines de milliers de voix espérées, leur objectif est simplement d’utiliser la caisse de résonance des élections européennes pour faire entendre et connaître leurs idées.

La logistique d’organisation des élections européennes avec trente-huit listes amène à s’interroger sur la nécessité d’établir à l’avenir quelques règles de candidature. Il a suffi, pour se présenter aux européennes, de réunir 81 personnes sans aucun critère de représentation géographique là où les candidats à l’élection présidentielle doivent réunir 500 parrainages d’élus issus d’au moins 30 départements ou collectivités d’outre-mer différents. Et lorsque l’on regarde ce que font nos voisins, on constate qu’à la règle commune imposée aux 27 États membres (suffrage direct à la proportionnelle), certains pays ont ajouté des critères comme la parité hommes-femmes sur les listes, des interdictions de cumul de mandat ou la possibilité de panacher les listes. Trois pays ont opté pour des circonscriptions régionales et non pas nationales, ce que la France a pratiqué en 2009 et 2014. Autant de pistes pour « filtrer » les listes sans pour autant censurer la diversité de l’expression politique.

On peut évidemment être tenté de se gausser de ces listes aux dénominations parfois pompeuses et dont certaines ne défendent qu’une seule idée, sans aucun programme global. Mais, après tout, ce foisonnement n’est-il pas l’essence même de la démocratie, son pluralisme, que rêveraient d’avoir certains habitants dans le monde qui vivent sous le joug de dictatures où l’on ne vote pas ou pas librement ? Cette profusion de listes ne montre-t-elle pas aussi qu’en dépit de la désaffection chronique des citoyens pour la politique, qui se traduit par des taux d’abstention importants et une défiance envers les grands partis, certains veulent encore s’engager, débattre, convaincre et se soumettre au verdict des urnes ? En ce sens, ces 38 listes disent quelque chose de la France, racontent l’état démocratique du pays, son paysage politique archipélisé, ses obsessions, ses craintes comme ses espoirs.

Au soir du 9 juin, les responsables politiques seraient bien inspirés de regarder les scores des « petites listes » en ayant à l’esprit le mot de Camus, qui estimait que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 29 mai 2024)

Contrechoc

école

Le 5 décembre dernier, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, avait voulu couper l’herbe sous le pied de l’OCDE qui publiait ce jour-là son classement PISA présentant un bilan des compétences des élèves de 15 ans dans des domaines fondamentaux comme les mathématiques ou la compréhension écrite. C’est que pour le jeune ministre, il s’agissait de montrer qu’il entendait agir vite face aux résultats catastrophiques des élèves français, notamment une chute historique du score de la France en mathématiques (-21 points), trois fois plus élevée que dans les évolutions observées dans les enquêtes antérieures.

Au choc de ces mauvais résultats, Gabriel Attal a donc théorisé un « choc des savoirs ». Derrière le slogan facile, une kyrielle de mesures comme le retour du redoublement, de l’autorité, les groupes de niveaux au collège, un diplôme national du Brevet qui conditionne le passage en seconde, de nouveaux programmes dans l’élémentaire, la fin du correctif académique du brevet et du baccalauréat et même un outil d’Intelligence artificielle de remédiation ou d’approfondissement en français et en mathématiques. Un catalogue très fourni, bienvenue pour enfin relever le niveau des élèves selon les partisans de la majorité présidentielle – pourtant au pouvoir depuis alors six ans et donc comptable de ces mauvais résultats. Les opposants, dont la majorité des syndicats d’enseignants mis devant le fait accompli, y ont vu une tentative de diversion face au constat accablant de l’étude Pisa avec des mesures fleurant souvent bon les vieilles lunes et les marottes de la droite.

Au « choc des savoirs », les enseignants opposent donc depuis décembre au gré de manifestations – la dernière ce samedi – un contrechoc en disant leur opposition à ces mesures et à leur philosophie, particulièrement les « groupes de niveau » qui signifient, à leurs yeux, le démantèlement du collège unique. L’actuelle ministre de l’Éducation nationale, Nicole Belloubet, les qualifiait d’ailleurs en 2016 de « fariboles »… Rebaptisés « de besoin » par cette dernière, ces groupes vont séparer les élèves de 6e et de 5e dès la rentrée prochaine en maths et français, puis ceux de 4e et de 3e à la rentrée 2025. Le gouvernement a beau promettre de la souplesse, les enseignants voient mal comment ces groupes « de tri des élèves » pourraient fonctionner sans le recrutement préalable de nouveaux professeurs, jugé impossible à budget constant avec la loi de programmation budgétaire 2023-2027.

La question du « retour » du redoublement, jusqu’alors exceptionnel, fédère, là aussi, les mêmes colères des enseignants qui déplorent que le gouvernement passe outre toutes les études sur le sujet qui montrent autant l’inefficacité des redoublements que leur côté stigmatisant.

Au final, faute de dessiner une vision d’ensemble cohérente, ce « choc des savoirs », par ailleurs rejeté par le Conseil supérieur de l’Éducation, est assimilé par les enseignants et certains parents comme la réforme de trop, qui passe en force en évitant de répondre aux vrais défis de l’Éducation nationale, notamment en termes de rémunération et de recrutement des professeurs, de lutte contre les inégalités et les assignations sociales entre les élèves et de différence de traitement entre le public et le privé sous contrat. Contre ce séparatisme scolaire qu’illustra l’éphémère ministre Amélie Oudéa-Castera, sa prédécesseure Najat Vallaud-Belkacem et le sociologue François Dubet viennent de lancer un appel dans un livre contre les ghettos scolaires et pour davantage de mixité sociale à l’école dont les études montrent qu’elle est bénéfique pour tous les élèves.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 mai 2024)

Esprit critique

cyber


« La désinformation est une drogue, que le patron du KGB Iouri Andropov comparait à la cocaïne : la priorité devrait donc être autant de s’attaquer à sa production et à son trafic, que d’apprendre à ses usagers à s’en défaire et à la population de s’en prémunir », rappelle David Colon, professeur à Sciences Po, historien et spécialiste de la propagande, qui a récemment publié « La guerre de l’information » (Ed. Tallandier). Cette définition, née pendant la Guerre froide, montre que la désinformation, les opérations de manipulation, de déstabilisation, les ingérences d’un pays dans les affaires d’un autre ne sont pas nouvelles. Mais dans des sociétés de plus en plus connectées, où le numérique irrigue des pans entiers de leur fonctionnement dans les domaines économiques, médiatiques, de la santé, de la sécurité, de l’énergie… cette désinformation est désormais démultipliée, peu coûteuse et simple à réaliser. Et d’autant plus facile à mettre en œuvre dans des sociétés démocratiques ouvertes, où les libertés publiques ne sont pas entravées.

En matière d’ingérences, la Russie est bel et bien aujourd’hui la menace la plus importante pour la France et l’Europe. Le rapport de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère (ING2n) du Parlement européen, présidée par Raphaël Glucksmann, l’a parfaitement démontré. Tout comme l’imposant rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire sur « Les opérations d’influence chinoises » de Paul Charon et Jean-Baptiste Jangène-Vilmer avait montré l’étendue des actions de la Chine. Mais il y a bien d’autres acteurs, secondaires mais déterminés, comme on l’a vu avec les ingérences de l’Azerbaïdjan ces derniers jours en Nouvelle-Calédonie.

S’attaquer à la production et au trafic de la désinformation doit être érigé en priorité nationale si l’on veut préserver les fondements de notre démocratie. Si la France et l’Europe ont pris du retard, par naïveté parfois, par manque d’organisation souvent, elles sont en train de mieux se structurer, de mieux collaborer. En France, la DGSE, la DGSI, Tracfin, l’ANSSI et Viginum se coordonnent mieux pour détecter, suivre, surveiller, arrêter les menaces – notamment les cybermenaces – et ceux qui les pensent et les propagent. Et demain, peut-être, riposter si besoin.

Apprendre aux usagers des outils numériques – nous tous ! – à se défaire de la désinformation ambiante que l’on subit et qui nous piège parfois, et à la population à s’en prémunir constitue le second volet d’action contre les ingérences. À cet égard, l’affaire des Mains rouges sur le mur du Mémorial de la Shoah montre que l’on est sur le bon chemin. Calibrée pour indigner – à raison – et diviser, l’opération n’a pas fonctionné. Instruits de la précédente affaire des étoiles de David peintes sur les murs de Paris en octobre et orchestrée par les services secrets russes, les internautes comme la classe politique se sont cette fois méfiés, ont douté, ont attendu que l’enquête avance. Bref ont exercé leur esprit critique de citoyen qui est une arme face à tous les manipulateurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 mai 2024)

Signal d’alarme

interpol


Les images sont de mauvaise qualité mais elles persistent sur nos rétines. Car si elles rappellent celles de jeux vidéo ou de séries télévisées américaines, elles montrent hélas pourtant bien un terrible drame survenu en France et une réalité de la criminalité : l’attaque sanglante d’un fourgon pénitentiaire au péage de l’A13 à Incarville, la semaine dernière, au cours de laquelle deux surveillants, Fabrice Moello et Arnaud Garcia, ont perdu la vie. À l’heure de l’hommage national qui leur sera rendu ce mercredi par Gabriel Attal, la solidarité de la Nation entourera leurs familles, dignes et courageuses.

Si ce drame terrible – jamais vu en France depuis 1992 – nous émeut, il doit aussi constituer un signal d’alarme pour la société car il soulève des questions graves qui ne peuvent rester sans réponses durables. Cette attaque met ainsi d’abord en lumière les failles de la sécurité autour des transferts de détenus. Si une révision complète des protocoles de transfert s’impose, avec peut-être l’introduction de mesures technologiques plus avancées et une meilleure coordination avec les forces de l’ordre pour prévenir de telles tragédies, on peut aussi imaginer que certains actes d’audition pourraient davantage se faire en visioconférence sans attenter en rien aux droits de la défense.

Ensuite, ce drame pose la question de ce qui se passe dans les prisons, comment certains détenus peuvent se radicaliser et/ou continuer à diriger depuis leur cellule leurs trafics à l’extérieur. S’interroger sur ces aspects, c’est aussi s’interroger sur la surpopulation carcérale. Avec 76 766 détenus au 1er mars, la surpopulation carcérale a atteint un niveau sans précédent en France qui, d’un côté, constitue un terreau fertile pour la violence et le désespoir des détenus, et de l’autre crée des conditions extrêmement difficiles pour les surveillants pénitentiaires. À la suite du drame d’Incarville, ces derniers ont engagé mouvement de blocage des prisons. Ils ont obtenu d’Eric Dupond-Moretti, « des avancées » sur l’armement des surveillants, la sécurisation, le renouvellement des véhicules, la limitation des transferts. Des mesures bienvenues et nécessaires. Mais seront-elles suffisantes à long terme si la surpopulation carcérale continue à faire des prisons des cocottes-minute ? Il y a matière à interroger en profondeur notre politique pénale.

Enfin, et c’est peut-être le sujet le plus important que soulève le drame d’Incarville, la violence de cette attaque meurtrière doit nous alerter sur l’évolution de la criminalité liée au trafic de drogue. Certains politiques désireux d’instrumentaliser ce drame à quelques jours des élections européennes ont parlé de « mexicanisation » en référence aux règlements de compte sanglants auxquels se livrent les narcotrafiquants en Amérique centrale et du Sud. Nous n’en sommes pas là mais l’intensification de la violence qui entoure les trafics de drogue est une réalité largement soulignée dans le récent rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France.

Un narcotrafic qui ne représente que la partie émergée de l’iceberg d’une criminalité organisée plus large. Obnubilée par le trafic de stupéfiants, la France ne regarde pas avec attention cette problématique, souligne la chercheuse Clotilde Champeyrache, spécialiste des mafias. Avant que ces narcotrafiquants ne s’infiltrent dans l’économie légale, il y a urgence, comme le recommande le Sénat, à sortir des opérations de communication et à frapper le « haut du spectre », c’est-à-dire la tête de ces réseaux criminels.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mai 2024)

L'usure d'un régime

 

iran

La mort brutale du président iranien Ebrahim Raïssi dans le crash de son hélicoptère est-elle de nature à changer la politique de l’Iran, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières ? Pour l’heure, c’est surtout un statu quo qui se dessine, car le détenteur véritable du pouvoir n’est pas le président de la République mais bien le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui dirige le pays depuis 1989 d’une main de fer dans un gant de crin, avec les Gardiens de la Révolution islamique comme garde prétorienne militaire et religieuse.

La présidente en exil du Conseil national de la Résistance iranienne a beau estimer que la mort du « boucher de Téhéran » est un « coup stratégique monumental et irréparable porté au guide suprême des mollahs et à l’ensemble du régime, connu pour ses exécutions et ses massacres », le régime va justement tout faire pour contenir la moindre contestation, comme il le fait depuis que la jeunesse iranienne scande « Femme, vie, liberté » en hommage à Mahsa Amini, morte fin 2022 pour un voile mal porté.

L’Iran reste ainsi « une kleptocratie doublée d’une thanatocratie, une klepthanatocratie, c’est-à-dire un régime corrompu qui s’approprie les richesses d’un pays et se maintient au pouvoir en régnant par la mort et par la peur des mises à mort », selon la définition qu’en a faite François-Henri Désérable dans son récent livre « L’usure d’un monde » (Ed. Gallimard). Sur les traces de Nicolas Bouvier qui traversa l’Iran et en tira un chef-d’œuvre de la littérature de voyage, « L’usage du monde » en 1963, Désérable a pu rencontrer la jeunesse iranienne d’aujourd’hui, de Téhéran à Ispahan jusqu’aux confins du Balouchistan. Son constat est double : un immense désir de liberté à la hauteur d’un pays grandiose d’un côté, une République islamique aux abois qui réprime dans le sang toute dissidence.

L’opposition en exil veut croire que la mort de Raïssi va être un catalyseur du mécontentement et « va inciter la jeunesse rebelle à l’action ». Les scènes de joie publiées sur les réseaux sociaux à l’annonce de la disparition du président montrent bien que, derrière la peur, bout toujours le courage, en dépit des risques d’arrestation, de prison, de torture et d’exécution. Mais la mort brutale de Raïssi pourrait tout aussi bien raidir encore un peu plus un régime vulnérable dont le Guide suprême, âgé de 85 ans, vient de perdre celui qui aurait pu être son successeur, en dépit d’un mauvais bilan économique et d’une impopularité massive.

Dans la période incertaine qui s’ouvre pour l’Iran jusqu’à la présidentielle, plusieurs scénarios sont possibles, du renforcement des conservateurs au retour des réformistes, en passant par l’émergence d’un candidat populiste. Des choix cruciaux pour un pays de 88 millions d’habitants, qui seront observés à la loupe par les voisins de l’Iran, alliés et rivaux, par les mouvements terroristes que parrainent les mollahs, par la Russie et la Chine, et par l’Occident.

Reste à savoir si l’usure du régime est suffisante pour imaginer qu’advienne un tout autre Iran dont le rôle central dans la région et dans le monde pourrait changer le Moyen-Orient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 21 mai 2024)

Prévenir et guérir

cancer

Prévenir vaut mieux que guérir. L’adage populaire n’est pas qu’une phrase de grand-mère, elle a aussi une réalité scientifique, et notamment en ce qui concerne les cancers. La publication ce mois-ci d’un rapport de l’Organisation européenne du cancer (ECO), qui épingle la France pour son immobilisme et son retard criant en matière de prévention, doit servir d’électrochoc. Car on estime qu’environ 40 % des cancers seraient évitables en agissant sur les principaux facteurs de risque désormais bien connus : consommation de tabac, d’alcool, alimentation déséquilibrée, inactivité physique, surpoids, exposition aux UV ou aux polluants environnementaux et professionnels…

Le chantier est vaste à condition d’y mettre des moyens financiers et humains et une volonté politique qui reste aujourd’hui insuffisante. Certes, le ministère de la Santé est devenu aussi celui de la Prévention avec le Covid et l’ancien ministre François Braun s’y montrait très sensible. Certes, il serait faux de dire que le gouvernement n’a rien fait et certains chiffres du rapport de l’ECO montrent que la France n’a pas à rougir sur les dépistages de certains cancers, proches de la moyenne européenne. Mais l’ECO pointe un réel manque de moyens, de coordination et de vision d’ensemble. Il est vrai que la prévention a longtemps été la parente pauvre des plans cancer successifs, éclipsée par les aspects curatifs et la recherche.

Des pistes d’amélioration de la prévention sont en tout cas sur la table sur au moins quatre axes. Le premier consiste à relancer de solides campagnes d’information et de sensibilisation auprès de la population, notamment sur le tabagisme, l’alcool, et l’obésité. L’absence de soutien du gouvernement au Dry January, cette opération incitant à être sobre en janvier après les fêtes, où l’annulation d’une campagne-choc de Santé Publique France ne doivent plus être possibles. Il faut au contraire multiplier les campagnes et notamment sur les supports numériques pour toucher les jeunes.

Le second axe de travail est l’amélioration du dépistage précoce, par ailleurs préconisé par le Plan européen de lutte contre le cancer. Il faut améliorer l’accès aux programmes de dépistage, notamment en réduisant les inégalités sociales et territoriales – 30 % des Français vivent dans un désert médical pointe l’ECO. L’instauration de rappels systématiques via les technologies numériques pourrait également augmenter la participation.

Le troisième axe est la promotion de la vaccination contre les infections oncogènes, telle que le papillomavirus (HPV) dont la vaccination est trop faible en France (42 % chez les filles contre 90 % en Europe). Il faut muscler les campagnes de sensibilisation dans les écoles et garantir l’accès gratuit à la vaccination pour tous les adolescents.

Enfin le dernier axe est celui de la recherche. Au-delà de celle sur les traitements où la France est en pointe, il faut mieux connaître les mécanismes de cancérisation afin de déboucher sur une médecine plus personnalisée.

La combinaison de ces leviers pour une meilleure prévention est évidemment complexe, mais elle porte en elle l’espoir de sauver des milliers de vies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 mai 2024)

Apprendre à s'adapter

nuages

Un très long week-end du 8-Mai et de l’Ascension ensoleillé ; un week-end de Pentecôte sous la grisaille. Des températures dignes d’un mois d’été dans un cas, une fraîcheur plus conforme aux moyennes de saison dans l’autre. Ainsi va la météo, qui semble jouer au yo-yo… et avec nos nerfs. Une météo capricieuse qui donne ainsi du grain à moudre aux climato-sceptiques, ceux-ci trouvant toujours matière à rebondir lorsqu’un épisode de froid survient après un autre plus chaud pour contester le réchauffement climatique.

Et pourtant, au-delà des aléas de la météo du moment, le réchauffement climatique est bien là, poursuivant son inquiétante course vers des températures de plus en plus élevées. Début janvier, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a officiellement confirmé que 2023 avait été – et de loin – l’année la plus chaude jamais enregistrée avec une hausse des températures de +1,45 °C par rapport aux niveaux pré-industriels de 1850-1900. Une hausse qui se rapproche de la limite de +1,5 °C fixée par l’accord de Paris en 2015.

En mars dernier, l’OMM sonnait même « l’alerte rouge dans le monde » en publiant son rapport annuel. Et, le 10 mai, l’Organisation constatait que le mois d’avril 2024 avait été le plus chaud jamais enregistré avec une température moyenne de 15,03 °C, soit 1,58 °C plus élevée qu’un mois d’avril normal. Le mois dernier était le onzième mois consécutif de températures mondiales record, selon le service européen Copernicus sur le changement climatique (C3S).

Les conséquences de ce réchauffement sont désormais bien connues par les scientifiques comme par le grand public ou les agriculteurs qui y sont exposés. Canicules, inondations, sécheresses, incendies géants, villages en pénurie d’eau – y compris en Occitanie – ou encore cyclones tropicaux représentent autant d’événements extrêmes qui, partout dans le monde, entravent le développement et mettent en danger les populations. Le nombre de personnes ayant souffert d’insécurité alimentaire a, par exemple, plus que doublé entre 2019 et 2023, passant de 149 à 333 millions personnes dans 78 pays suivis par le Programme alimentaire mondial.

Ces phénomènes, pas forcément plus nombreux mais plus intenses, ne sont malheureusement pas près de s’arrêter. Et on a encore vu que ces dernières semaines ont été marquées par des vagues de chaleur extrêmes en Asie, de l’Inde au Vietnam, tandis que le sud du Brésil subissait des inondations meurtrières.

Autant de signaux qui doivent nous inciter à agir pour réduire nos émissions de CO2 en opérant une transition écologique forcément difficile mais indispensable pour les générations futures. Autant d’alertes aussi qui doivent nous amener à nous préparer, à nous organiser pour faire face aux événements extrêmes. À côté de ces enjeux, notre déception pour la météo maussade du week-end prochain paraît ainsi bien futile, mais elle peut aussi nous amener à prendre conscience que le temps de demain sera peut-être bien plus difficile et qu’il faudra bien apprendre à s’y adapter.

Tenir

ukraine

Les sénateurs américains républicains, partisans de Donald Trump, qui ont bloqué pendant des mois le vote d’une aide militaire à l’Ukraine trouvent-ils le sommeil depuis ce week-end ? Certains des Européens qui se sont perdus en tergiversations ces derniers mois pour savoir si l’Ukraine avait le droit ou non de cibler les bases de missiles et drones russes qui tirent vers elle ou de la doter de systèmes de défense aérienne performants se regardent-ils facilement dans leur miroir le matin ? Car si l’offensive terrible que mène depuis quelques jours l’armée de Vladimir Poutine dans la région de Kharkiv est si menaçante – avec une trentaine de villages du nord-est de l’Ukraine sous le feu hier et déjà près de 6 000 habitants évacués – c’est bien parce que la Russie profite d’un côté de sa supériorité numérique et de l’autre côté du manque de munitions et de matériel de Kiev.

Comme depuis le début de la guerre, le 24 février 2022, l’armée ukrainienne résiste de toutes ses forces, ses soldats se terrent dans les tranchées pour se protéger des nuées de drones russes et livrent courageusement « des batailles défensives et des combats acharnés » selon les mots du président ukrainien Volodymyr Zelensky. L’Ukraine a reconnu que la Russie engrangeait des « succès tactiques » à même de « saper le moral » de son armée, mais elle s’était préparée à cette offensive. Depuis des semaines, en effet, Kiev prévenait que Moscou pourrait ouvrir un nouveau front et tenter d’attaquer les régions frontalières du nord-est, alors que l’Ukraine est confrontée à des retards de livraison de l’aide occidentale promise et qu’elle manque de soldats. En décembre dernier déjà, au cours de sa conférence de presse annuelle, Volodymyr Zelensky peinait à masquer l’échec de sa contre-offensive entamée à l’été 2023 et, même si l’armée ukrainienne a marqué des points dans le contrôle de la mer Noire, anticipait une année 2024 « difficile ». Nous y sommes…

Cette offensive russe intervient aussi à quelques semaines d’un sommet pour une « paix globale, juste et durable » en Ukraine que va organiser la Suisse et auquel devraient participer 80 à 100 pays dont l’Ukraine, mais pas la Russie. Pour certains observateurs, Poutine pousserait ainsi son avantage aujourd’hui en cherchant à conquérir un maximum de territoires et de villes ukrainiennes qui lui serviraient de monnaie d’échange dans l’éventualité, non pas de la paix, mais d’un cessez-le-feu.

On n’en est pas encore là. Hier Volodymyr Zelensky en a appelé, une fois encore, au courage de ses soldats et à la résilience de son peuple. Gagnés par la lassitude après plus de 800 jours guerre, le découragement sans doute d’attendre l’aide militaire, et désormais la peur de bombardements russes incessants qui contraignent à l’exil, les Ukrainiens tiennent bon. Debout comme au premier jour...

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 14 mai 2024)

Vacances pour tous

vacances

La pandémie de Covid-19, avec ses confinements, ses obligations sanitaires et ses fermetures de frontières qui avaient mis un coup d’arrêt brutal au tourisme en 2020 et 2021, est bel et bien derrière nous et les Français, comme tous ceux qui viennent visiter la France, ont retrouvé le goût des vacances et du voyage. Déjà, l’an passé, le taux de départ en vacances des Français de 15 ans et plus, que ce soit pour « au moins un » long séjour marchand de loisir avec hébergement payant ou pour un long séjour non marchand de loisir (hébergement chez la famille, des amis, ou en résidence secondaire), s’était élevé, selon le Baromètre Opodo 2024 publié le mois dernier, à 60,3 % en 2023, contre 59,6 % un an auparavant. Nul doute que cette année poursuivra sur cette voie si l’on en juge par l’engouement des locations suscité par les ponts de ce mois de mai.

À deux mois des grandes vacances, ceux qui n’ont encore rien prévu cherchent ainsi où passer l’été et font face aux sollicitations nombreuses tant de la part des grandes plateformes de réservations et de location qui multiplient les campagnes de publicité à la télévision ou sur les réseaux sociaux, que des comités régionaux de tourisme qui entendent bien capitaliser sur l’effet attendu des Jeux olympiques de Paris.

Dans ces recherches de vacances, la France séduit toujours autant. En 2023, pour leurs différents séjours, 77 % des Français avaient choisi l’Hexagone et 49 % l’étranger ou l’outremer. C’est que depuis le Covid, les vacances « à la maison » ont la cote. Un été bleu-blanc-rouge, c’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir en famille ou entre amis les trésors de notre patrimoine culturel et naturel, la beauté de nos montagnes, des petites criques ou des grands espaces.

Et ce qui s’applique à la France s’applique aussi à notre région. Quatrième région touristique de France, avec ses 10 sites inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco, ses deux parcs nationaux, ses huit parcs naturels régionaux, ses 41 grands sites Sud de France et ses 50 ports de plaisance, l’Occitanie, entre Pyrénées, Massif Central et Méditerranée, dispose d’une offre d’une incroyable richesse à même de satisfaire tous les types de vacanciers. Les sportifs comme les familles, les adeptes de la randonnée comme ceux de la plage. Et pour tous les types de budget, ce qui est évidemment primordial alors que l’inflation est toujours là.

Car si certains préparent d’ores et déjà leurs vacances d’été, 40 % des Français ne partiront pas, empêchés la plupart du temps par des raisons financières. Face à ces inégalités, on ne peut que saluer l’énorme travail des structures d’éducation populaire héritières de Léo Lagrange – notamment le Secours populaire ou l’Union nationale des associations de tourisme et de plein air – qui œuvrent pour permettre au plus grand nombre de pouvoir partir afin que les vacances soient vraiment pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 10 mai 2024)

Parlons d'Europe

europe

Ce vendredi est la Journée de l’Europe, qui commémore la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, discours fondateur prononcé avant la naissance de la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’Union européenne. L’occasion, à un mois des élections européennes, de se rappeler ce qui a conduit des pays autrefois ennemis, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’unir leurs destins pour assurer une paix durable en même temps qu’une nouvelle prospérité profitable à tous. Dans « Une Europe fédérée », Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe avec Robert Schuman, expliquait alors « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des Hommes », forgeant là un idéal européen, rêvé à la fin du XIXe siècle par Victor Hugo comme des États-Unis d’Europe.

Année après année, l’Union a marqué des points pour avoir trouvé, souvent au terme de rudes négociations entre ses membres, des solutions que seule une communauté d’États était en mesure de mettre en place. Le marché commun, la monnaie unique, des programmes scientifiques, éducatifs (Erasmus), industriels (Airbus, Ariane), la Politique agricole commune, la citoyenneté européenne, etc. : autant de réalisations qui n’ont été possibles que parce que l’union fait la force. Un état d’esprit que l’on a encore vu à l’œuvre lors la législature qui s’achève : les 27, unis, ont pu collectivement surmonter la pandémie de Covid, faire face à la crise énergétique, mieux réguler les géants du numérique ou l’intelligence artificielle.

De la même manière, cette Europe – si souvent prise comme bouc émissaire facile des difficultés intérieures de ses membres – est face à d’immenses défis : quelle place face aux États-Unis, à la Chine, au Sud Global ? Quelles coopérations nouvelles développer, quelles protections de notre souveraineté mettre en place ? Comment réussir la transition écologique et numérique sans laisser personne sur le bord du chemin, ni les agriculteurs, ni nos industriels, ni les plus modestes ? Quel rôle dans les nouvelles technologies émergentes comme l’intelligence artificielle, le quantique, le new space, etc. ? Comment défendre nos régimes démocratiques de plus en plus menacés par des ingérences étrangères, une guerre informationnelle, et une guerre tout court qui frappe à nos portes, en Ukraine ?

Tout cela devrait occuper nuit et jour la campagne électorale et mobiliser l’opinion pour dessiner notre destin. Las ! Depuis des semaines, on assiste à une campagne franco-française qui n’est pas à la hauteur, où s’enchaînent polémiques stériles, invectives personnelles, tambouilles politiciennes, stratégies du coup d’après, c’est-à-dire 2027. Le gouvernement et le président de la République – dont la candidate est à la peine – n’arrangent rien par leurs interventions qui brouillent un peu plus le débat, faisant du 9 juin un scrutin national qu’il n’est pas. Pas étonnant que moins d’un électeur sur deux envisage d’aller voter. Pas étonnant non plus que l’extrême droite, qui tient un double discours entre Paris et Bruxelles, ait le vent en poupe, surfant sur les peurs et les idées simplistes.

Il reste un mois de campagne. Il est temps, collectivement, de se ressaisir pour parler de l’essentiel, parler, vraiment, de l’Europe et des projets que les eurodéputés français défendront avec leurs homologues. Et retrouver l’esprit européen des pères fondateurs de l’Europe.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mai 2024)

LGV Toulouse-Bordeaux : enfin !

TGV

Enfin ! Le projet de ligne à grande vitesse (LGV) entre Toulouse et Bordeaux a tellement joué l’Arlésienne ces dernières années pour ne pas dire ces dernières décennies ; la perspective de voir un jour un TGV en gare Matabiau qui rejoindrait Paris en trois heures dix a tellement viré au feuilleton fait d’avancées et de reculades que nous ne pouvions bouder notre plaisir, hier, pour le lancement symbolique des travaux de l’aménagement nord de Toulouse par les élus locaux et l’État.

Enfin, ce chantier à 14,3 milliards d’euros, financés à 40 % par l’État, 40 % par les collectivités et 20 % par l’Europe, se concrétise même s’il reste encore sur le chemin des opposants déterminés, notamment en Nouvelle-Aquitaine. Certains d’entre eux sont évidemment de bonne foi dans leur volonté de préserver la biodiversité – elle le sera majoritairement – ou dans leur peine de voir disparaître un patrimoine ou une maison – les indemnisations doivent dès lors être à la hauteur et nul doute qu’elles le seront.

D’autres, en revanche, sont de très mauvaise foi, qui, d’appels en tribunes, nous expliquent encore aujourd’hui, à l’heure du réchauffement climatique qui impose de développer des modes de transport moins émetteurs de CO2, que le TGV vers Toulouse serait un non-sens, un projet coûteux ou du passé et que les Occitans, finalement, pourraient se contenter d’une remise à niveau des trains Intercités ou de leur réseau TER. Des propos bien spécieux quand ils sont prononcés par des Bordelais, au premier rang desquels le maire EELV Pierre Hurmic, qui bénéficient, eux, des retombées socio-économiques du TGV Bordeaux-Paris qui – faut-il le rappeler – a été financé aussi par les contribuables occitans.

La réalité est qu’il était grand temps de réaliser la LGV Toulouse-Bordeaux. Comment justifier que Toulouse, l’une des métropoles les plus dynamiques du pays, que l’Occitanie et ses 6 millions d’habitants, que ses centaines d’entreprises et ses milliers de touristes qui nous rendent visite ne disposent pas d’un TGV pour rejoindre Paris et se connecter au réseau à grande vitesse qui passe à Bordeaux, Lyon, Lille ou Marseille ? Réaliser la LGV Toulouse-Bordeaux est, au-delà de la question du transport lui-même, une question d’équité et de considération envers une Occitanie qui a été souvent oubliée et parfois un peu méprisée par Paris.

Les habitants de la Région l’ont d’ailleurs parfaitement compris et, année après année, ont sans cesse réitéré leur volonté de voir le TGV se faire. Le dernier sondage Odoxa-GPSO, publié dans nos colonnes début avril, ne disait pas autre chose. La future LGV Toulouse-Bordeaux est plébiscitée par 78 % des Français et 95 % des Espagnols. 79 % des premiers et 95 % des seconds sont persuadés que cette nouvelle ligne à grande vitesse permettra de mieux connecter l’Europe, du Nord au Sud, et de l’Ouest à l’Est, et sera bénéfique pour voyager, pour l’environnement, pour l’économie et pour le tourisme.

Avec le TGV, articulé à la poursuite du développement des TER dans la Région et éventuellement avec un service express régional métropolitain (SERM), l’Occitanie entrera dans une nouvelle ère. Enfin !

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 mai 2024)

Fractures sanitaires

docteur

Les conclusions de la vaste étude de la Fondation Jean-Jaurès, qui a publié cette semaine des « cartes de France de l’accès aux soins » montrant des « soignants et patients face aux inégalités territoriales », ne surprendront pas les Français. Qui, en effet, n’a jamais été personnellement confronté à la difficulté d’obtenir un rendez-vous médical ? Des délais qui s’allongent jusqu’à plusieurs mois, l’impossibilité de retrouver un médecin traitant si le sien part à la retraite, le refus d’un dermatologue de prendre de nouveaux patients…

La situation est connue, perdure depuis plusieurs années, concerne les zones rurales comme le milieu urbain, et est douloureusement vécue dans les « déserts médicaux » dont les habitants, à raison, s’inquiètent. En moyenne, le temps d’accès aux soins pour les ruraux reste d’ailleurs généralement supérieur de 52 % à celui des urbains, relevait en février une enquête Ipsos pour la Fédération Hospitalière de France, qui pointait que le temps d’attente pour obtenir un rendez-vous avait presque doublé en cinq ans sur la majorité des spécialités…

L’étude de la Fondation Jean-Jaurès apporte toutefois de la nuance et de la précision. Parce qu’elle se fonde sur une importante base statistique – 200 millions de consultations dont 5 de téléconsultations pratiquées par quelque 75 000 professionnels de santé utilisant la plateforme Doctolib – elle permet d’avoir une lecture plus fine et moins catastrophiste. Un panorama qui, au final, reflète mieux la réalité que de précédentes enquêtes ou que le ressenti, légitime mais pas suffisamment représentatif, des patients.

Ainsi la Fondation montre qu’entre 2021 et 2023, les délais médians pour avoir un rendez-vous médical n’ont pas ou peu évolué, « un signal encourageant compte tenu de l’augmentation de la demande de soins post-Covid-19 et la baisse de la démographie médicale. » Cela permet ainsi de souligner la mobilisation des personnels soignants dont une large majorité se démène pour ne pas laisser des patients sur le bord du chemin sans solutions.

Mais des problèmes perdurent, particulièrement dans une quinzaine de départements – dont le Gers en Occitanie – où l’accès aux soins est défaillant. La Fondation montre à cet égard que la plupart des cartes des délais d’accès aux soins ont tendance à se superposer aux cartes de la démographie médicale et plus largement aux cartes des inégalités territoriales tout court. Autrement dit, ces territoires en souffrance concernant la santé sont ceux qui sont déjà en difficultés socio-économiques, ceux qui aussi avait crié leur détresse lors du mouvement des Gilets jaunes. Derrière l’accès aux soins, il y a, d’évidence, de vrais enjeux d’aménagement du territoire et de décentralisation.

Au final, l’étude de la Fondation Jean-Jaurès, qui souligne aussi l’envolée de la téléconsultation, apparaît comme un outil important pour les décideurs politiques, au gouvernement comme dans les collectivités territoriales qui s’investissent beaucoup dans les maisons de santé pluridisciplinaires. Alors que le remplacement de l’ancien « numerus clausus » ne commencera à produire ses effets qu’à partir de 2035, il convient dès à présent de réfléchir à l’organisation de la médecine de demain pour éviter les fractures sanitaires dans une France où les seniors seront bien plus nombreux qu’aujourd’hui.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 avril 2024)

Chemin d'espoir

parkinson

Avec la maladie d’Alzheimer, celle de Charcot, certains cancers, elle est sans doute l’une des maladies qui effraient le plus lorsque tombe le diagnostic : la maladie de Parkinson. Découverte en 1817 par le médecin anglais James Parkinson, cette maladie convoque la perspective d’une longue et douloureuse perte d’autonomie, marquée par d’incontrôlables tremblements – qui touchent environ 70 % des patients et sont intermittents. Avec eux peuvent s’ajouter l’akinésie, cette lenteur dans l’exécution et la coordination des mouvements qui affecte surtout la marche et l’hypertonie c’est-à-dire une forte rigidité des membres. Parkinson fait légitimement toujours peur.

Et pourtant, le combat contre cette affection neurodégénérative chronique qui touche plus de 10 millions de personnes dans le monde et près de 200 000 en France – avec plus de 25 000 personnes nouvellement diagnostiquées tous les ans – a fait des progrès considérables, la recherche scientifique a franchi des étapes déterminantes à même d’offrir un nouvel espoir pour une meilleure compréhension et une prise en charge de cette maladie.

Historiquement, le traitement de la maladie de Parkinson s’est concentré sur la gestion des fameux symptômes, principalement grâce à la lévodopa, un précurseur de la dopamine. Mais face aux effets secondaires des médicaments et à la baisse progressive de leur efficacité – au bout de 5 à 10 ans, les effets des traitements deviennent fluctuants et les symptômes reviennent – les chercheurs ont cherché de nouvelles pistes. L’une d’elles parmi les plus prometteuses est l’immunothérapie : en ciblant spécifiquement les protéines anormales qui s’accumulent dans le cerveau, les scientifiques espèrent freiner ou stopper la progression de la maladie. Autre piste, la thérapie génique et la médecine régénérative. La modification de gènes spécifiques pourrait, en effet, permettre de corriger les dysfonctionnements à l’origine de la maladie ; des neurones défaillants pourraient être remplacés par l’utilisation de cellules souches. Enfin des avancées ont été réalisées autour de la chirurgie, via une technique de stimulation cérébrale profonde.

À côté de la recherche scientifique, la prise en charge des patients a également évolué. D’abord avec la mise en œuvre d’une approche multidisciplinaire associant neurologues, physiothérapeutes, kinésithérapeutes, orthophonistes et psychologues pour améliorer la qualité de vie des patients, en traitant non seulement les symptômes moteurs mais aussi les aspects cognitifs et émotionnels de la maladie.

Ensuite avec l’implication des patients eux-mêmes et de leurs proches. Comme pour d’autres maladies, les associations de patients jouent un rôle majeur de soutien et de solidarité pour les familles touchées et assurent une mission d’information du grand public et de mobilisation pour le financement de la recherche et la contribution aux politiques de santé publique.

Face à la maladie de Parkinson, il n’y a pas de fatalité et les récentes recherches comme celle qui vient d’être coordonnée par le CHU de Toulouse, désormais place forte de la recherche, montrent bien que l’on va pouvoir mieux vivre avec la maladie et que l’on avance sur le chemin d’un remède contre Parkinson.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 avril 2024)

La mécanique du chaos

Iran

rEn se rendant en Israël fin octobre dernier pour assurer l’État hébreu du soutien de la France après l’attaque terroriste barbare du 7 octobre qui a coûté la vie à 1 200 personnes, dont 42 Français, Emmanuel Macron avait pris tout le monde court, y compris ses propres services diplomatiques, en proposant de « bâtir une coalition régionale et internationale pour lutter contre les groupes terroristes qui nous menacent tous », sur le modèle de ce qui avait été fait pour lutter contre Daech. Inaudible en Palestine – où l’armée israélienne entamait une guerre destructrice au Hamas qui allait faire des milliers de morts civils à Gaza – et hautement inflammable dans le monde arabe, cette proposition a fait long feu. L’idée d’une coalition de fait revient pourtant en force depuis le week-end dernier, mais cette fois dirigée contre l’Iran qui a, de façon inédite, déclenché une vaste attaque contre Israël en lançant des centaines de drones et missiles.

Le régime des mollahs estime avoir répondu au bombardement de son consulat à Damas, attribué à Israël, qui a fait le 1er avril cinq victimes dont un commandant des Gardiens de la révolution, la redoutable armée idéologique iranienne. Israël – dont le dôme de fer et l’aide des Occidentaux et de certains pays arabes a permis de détruire en vol 99 % des drones et missiles – était prêt à riposter rapidement et fermement avant que les États-Unis ne l’en dissuadent. Depuis, le monde retient son souffle, redoutant un embrasement du Moyen-Orient qui pourrait ensuite se globaliser, observant les acteurs de cette mécanique du chaos et appelant à la retenue. Mais cette retenue est-elle possible ?

Du côté israélien, elle pourrait être possible, l’attaque iranienne apparaissant comme une chance de sortir de l’enlisement à Gaza. Alors que la guerre à Gaza a freiné le processus de rapprochement diplomatique d’Israël avec l’Arabie saoudite et embarrassé les pays déjà signataires des accords d’Abraham, alors que le pays est de plus en plus critiqué en Occident et dans le monde arabe pour la violence de ses opérations militaires à Gaza qui font des milliers de victimes civiles, Benyamin Netanyahou, fustigé pour n’avoir pas su protéger son pays des attaques du 7 octobre, ni être capable de libérer les otages ou de mettre le Hamas hors d’état de nuire, peut-il saisir cette chance historique qui s’offre à lui de rassembler une coalition contre l’Iran ? Encore faut-il qu’il ne cède pas à ses ministres d’extrême droite qui appellent à envahir Rafah « immédiatement » ou à lancer une riposte « dévastatrice » contre l’Iran…

Du côté iranien, la retenue paraît bien illusoire. L’attaque contre Israël est, en effet, le signe de la radicalisation du régime théocratique, entamée après la sortie unilatérale de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire en 2018. Le 3 avril, les Gardiens de la révolution ont mis un terme à la « patience stratégique » - qui consistait jusqu’à présent à soutenir des groupes armés - pour attaquer directement Israël.

Si l’Iran tente d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’une action isolée, on peut en douter. Vivement contesté par son peuple avec le mouvement Femme Vie Liberté mais bénéficiant d’alliés de circonstance comme la Russie, le régime de Téhéran, qui a si souvent alimenté des crises, des guerres et du terrorisme, préférera miser sur l’embrasement plutôt que sur la retenue pour assurer sa survie et éviter d’être renversé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 avril 2024)

L'émotion d'un village

Madère


La disparition de Laurent et Véronique Blond le 16 mars à Madère alors qu’ils passaient sur l’île portugaise d’agréables vacances avec leur fille, avait suscité une vive inquiétude. La macabre découverte, 19 jours plus tard, de deux corps qui sont – l’authentification officielle le dira – ceux de ce couple de boulangers a laissé place à une immense émotion. Celle-ci était encore palpable hier à Beaumont-de-Lomagne pour la réouverture de leur boulangerie, voulue par leurs filles comme un hommage à leurs parents qui avaient choisi de s’installer dans le village. Une émotion à la hauteur de cette tragédie, une émotion qui en dit long aussi sur l’impact qu’ont toujours les « faits divers » sur la vie quotidienne des communes et de ceux qui y vivent, impact qui perdure longtemps une fois que l’intérêt médiatique s’est émoussé.

Les milliers de kilomètres qui séparent le Tarn-et-Garonne de Madère, l’absence des corps toujours retenus sur l’île par l’enquête portugaise ont ajouté du poids à l’émotion de la famille et des habitants qui, hier, ont voulu se souvenir combien « leurs » boulangers étaient souriants, serviables et professionnels. Et combien la vie est parfois injuste lorsqu’elle fauche ceux que l’on apprécie et que l’on aime.

À côté de ces sentiments partagés par tous ce lundi, l’enquête se poursuit pour savoir ce qui s’est passé. Sans surprise, le scénario qui se dessine selon les éléments de l’enquête conduite par les autorités de l’île, est celui d’un accident. Un terrain très escarpé que l’on ne connaît pas assez, une surface boueuse et donc glissante qui se dérobe sous les pas, la nuit qui finit par tomber et brouille tous les repères, l’envie d’aider peut-être celui qui est en difficulté. Les randonnées, on le sait, peuvent être accidentogènes et parfois mortelles que l’on soit en forêt, dans les Pyrénées ou à l’autre bout du monde. Ce qui se présente comme une belle balade recèle en fait de vraies difficultés et beaucoup préjugent de leur force, de leur capacité à rebondir.

Le risque zéro en la matière n’existe pas, il y aura hélas toujours des accidents, des imprévus, mais peut-être faut-il alors davantage renforcer l’information des vacanciers, des néophytes. A Madère, cette île paradisiaque que l’on a le bonheur de découvrir à pied via d’innombrables sentiers, les autorités, qui disposent d’un solide plan d’intervention pour les urgences, rappellent de toujours partir avec une lampe de poche, un sifflet, une trousse de premiers secours et un moyen de guidage (GPS ou smartphone).

Mais les incidents ne manquent pas. En février dernier, la garde nationale avait retrouvé deux touristes de 40 et 29 ans qui s’étaient perdus sur un sentier de Câmara de Lobos. Le 5 avril, cinq touristes espagnols, perdus dans les montagnes de cette même municipalité, avaient été secourus par les pompiers volontaires. Laurent et Véronique n’ont pas eu cette chance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 16 avril 2024)