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Avec Beyrouth

 

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Un immense panache de fumée, deux explosions entendues à des centaines de kilomètres à la ronde, un cratère gigantesque, des dizaines de morts et des centaines de blessés : les images de Beyrouth dévastée qui tournent depuis mardi soir sur les réseaux sociaux et dans les médias du monde entier marquent les esprits, car elles s’inscrivent dans l’histoire des grandes catastrophes qui accompagnent la marche de l’humanité. Ces images d’une capitale éventrée, d’une ville soufflée, de blessés hagards, de familles éplorées et endeuillées, d’un pays sous le choc, en rappellent d’autres : villes rasées ou détruites par la furie de la nature ou la folie des hommes. Elles résonnent surtout en France d’une façon toute particulière pour deux raisons. D’une part parce que l’origine des explosions à Beyrouth se trouve dans le nitrate d’ammonium, ce composé chimique au cœur de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001, la pire catastrophe industrielle que nous ayons connue et que nous n’oublions pas. D’autre part parce que la France et le Liban entretiennent d’indéfectibles liens d’amitié de longue date. Des relations historiques, politiques, économiques, culturelles bâties depuis le début du XXe siècle, lorsque l’engagement franco-libanais permit l’existence du Liban en tant que nation. L’émotion au Liban est dès lors logiquement partagée par la France, le pays "frère", et s’est traduite dès mardi soir par un soutien inconditionnel et l’envoi d’une aide logistique et humanitaire.

Pour le pays du Cèdre, cette catastrophe est un nouveau malheur qui s’ajoute à l’histoire du Liban. Éprouvé par une guerre civile qui dura 15 ans, de 1975 à 1990, miné depuis par un communautarisme politique et par des clans issus de milices armées comme le Hezbollah dont chaque partie travaille à la préservation de ses privilèges plutôt qu’à la recherche de l’intérêt général – jusqu’à l’assassinat, celui du Premier ministre Rafik Hariri en 2005 –, empêtré dans une corruption chronique, sans cesse victime d’ingérences étrangères et suspendu aux événements géopolitiques du Moyen-Orient, le Liban souffre de la déliquescence, pour ne pas dire de l’absence, d’un Etat démocratique organisé. En défaut de paiement depuis février 2020, le pays – qui n’est plus la plaque tournante des affaires entre Orient et Occident comme autrefois – fait face à une situation socio-économique catastrophique : la dette publique dépasserait aujourd’hui 250 % du PIB, le taux de chômage comme l’inflation montent en flèche et le plan de réformes ne convainc ni les créanciers ni l’opinion, qui multiplie les manifestations contre les inégalités. Sans compter la crise du Covid-19…

L’explosion qui vient de détruire la moitié de Beyrouth intervient donc au pire moment de l’histoire du pays. Mais celui-ci peut compter sur le soutien de la communauté internationale, sur la solidité de sa diaspora et sur l’inextinguible soif d’un peuple à multiples facettes d’exister comme nation. "Qu’elle soit courtisane, érudite ou dévote, péninsule des bruits, des couleurs, et de l’or, ville marchande et rose, voguant comme une flotte, qui cherche à l’horizon la tendresse d’un port, elle est mille fois morte, mille fois revécue", écrivait la poétesse libanaise Nadia Tuéni. Aujourd’hui, Beyrouth est détruite, gageons que demain, elle sera reconstruite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 août 2020)

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