Le sommet organisé à la va-vite en Alaska entre les États-Unis et la Russie peut-il vraiment parvenir à mettre fin à la guerre en Ukraine sans que celle-ci ne soit invitée à la table des négociations ? Ou ce tête-à-tête entre deux hommes qui croient à la loi du plus fort ne sera-t-il qu’un théâtre médiatique dont chacun tentera de tirer personnellement profit dans son pays et aux yeux du monde tandis que la guerre continuera irrémédiablement ?
Personne ne sait réellement ce qui ressortira de cette rencontre d’Anchorage entre un implacable ex-maître espion du KGB, adepte des kompromats et devenu expert de la guerre hybride, et un héritier milliardaire, sauvé de la faillite par la Russie dans les années 90 et lors de la crise de 2008, qui a fait de l’imprévisibilité, de la versatilité et du culot ses spécialités et qui rêve de décrocher le prix Nobel de la paix puis de passer à ce qui l’intéresse vraiment, faire du business avec la Russie.
Le monde va assister à ce vertigineux sommet en constatant toutefois que l’un des participants, Vladimir Poutine, en position de force, a déjà gagné la manche. En invitant le maître du Kremlin aux États-Unis, qui plus est sur une terre russe jusqu’en 1867, Donald Trump permet, en effet, à Vladimir Poutine, poursuivi pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale, de se défaire du statut de paria. Poutine obtient de traiter d’égal à égal avec Trump au nez et à la barbe des Ukrainiens et des Européens, sans avoir concédé quoi que ce soit à son homologue, en dépit des ultimatums, des menaces de nouvelles sanctions et des rodomontades nucléaires de Washington. Au contraire même, Vladimir Poutine a intensifié ses bombardements, comme jamais depuis 2022, sur une Ukraine de plus en plus épuisée et qui peine aujourd’hui à contenir l’avancée de l’armée russe dans le Donbass.
Toute la question est de savoir quelle ligne va adopter Trump. Va-t-il être sensible aux arguments de Kiev et des Européens, censés être ses alliés historiques, selon lesquels il ne peut y avoir de paix sans un cessez-le-feu préalable à des négociations dans lesquelles l’Ukraine sera seule à définir les contours de sa souveraineté territoriale et ses besoins de sécurité pour garantir son indépendance ? Ou va-t-il se laisser embobiner par Vladimir Poutine qui veut le convaincre – contre l’évidence – que l’Ukraine et les Européens sont des obstacles à la paix, et que la Russie doit obtenir des concessions territoriales de l’Ukraine – c’est-à-dire entériner l’invasion de 2022 ?
La situation n’est pas sans rappeler la conférence de Munich, en 1938, lorsque la Grande-Bretagne et la France avaient rencontré l’Allemagne hitlérienne pour résoudre la crise des Sudètes, en l’absence de la Tchécoslovaquie. Les accords de Munich avaient acté la cession des Sudètes au IIIe Reich, avec des garanties franco-anglaises sur l’intégrité du reste du pays. On connaît la suite : Hitler rompra l’accord. Comme Vladimir Poutine a déjà rompu l’accord de Minsk de 2014 ; tandis que l’Occident n’a de son côté jamais appliqué les garanties de sécurité promises à l’Ukraine en 1994…
D’aucuns disent aujourd’hui que des concessions territoriales ukrainiennes – des « échanges de territoires » évoqués par Trump – sont incontournables et seraient finalement un moindre mal pour arriver à une paix qui serait, de facto, imposée à l’Ukraine et très fragile face à l’expansionnisme de Poutine. « La faiblesse de l’argument du moindre mal, disait Hannah Arendt, a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. » Tel est le risque du sommet Trump-Poutine…
(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 15 août 2025)