Accéder au contenu principal

Laxisme coupable

 

internet

« Un homme tué par un homme effraye la pensée, un homme tué par les hommes la consterne. » On repense à cette phrase de Victor Hugo lorsqu’il s’agit de se pencher sur le destin tragique de Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, 46 ans, mort en direct sur internet dans des circonstances que la justice devra éclaircir. Mais quelle que soit la raison médicale de son décès, c’est l’environnement qui y a conduit qui nous consterne et nous effraye.

Voilà un homme qui a subi pendant des mois des brimades et des humiliations de la part de deux « amis », encouragés par des dizaines de milliers d’internautes, au mieux public silencieux se délectant de ce spectacle dégradant diffusé en direct, au pire acteurs vicieux suggérant de nouveaux supplices à infliger au malheureux – dont on peut douter que son consentement ait été libre et éclairé – et, pire, payant pour leur réalisation. Si le rôle direct des intéressés qui se sont livrés à cet avilissement sera établi par les enquêteurs, rien de tout cela n’aurait été possible sans le laxisme de la plateforme australienne Kick et l’apathie des pouvoirs publics, pourtant dûment alertés depuis décembre 2024 après une enquête de Mediapart.

Se réfugiant – comme Elon Musk, les soutiens de Donald Trump et nombre de figures populistes d’extrême droite en Europe – derrière le respect absolu d’une liberté d’expression qui n’est rien d’autre qu’un feu vert pour dire tout et n’importe quoi, propos sexistes, homophobes, antisémites ou racistes, Kick a fait de l’humiliation, des contenus violents et choquants son fonds de commerce. Si comme toutes les plateformes numériques, elle n’est pas responsable a priori des contenus mis en ligne, les législations française et européenne lui imposent d’agir « promptement » pour retirer tout contenu manifestement illicite qui lui est signalé, comme la diffusion de violences en direct.

Ses propres conditions d’utilisation font d’ailleurs état de cette obligation, Kick affirmant que « les démonstrations flagrantes d’agression non désirée qui entraînent ou sont susceptibles d’entraîner des dommages ne sont pas tolérées et le harcèlement d’autrui est interdit. » Une prévention, d’évidence, toute théorique, puisque dans la pratique Kick affiche une modération très laxiste et ne retire des contenus que dans des cas extrêmes.

Les pouvoirs publics portent aussi une responsabilité dans cette affaire et le député Arthur Delaporte, qui a récemment présidé la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, a raison lorsqu’il évoque « une défaillance » de leur part. Comment expliquer, en effet, qu’alertés depuis décembre de la situation inquiétante de Jean Pormanove, ni la ministre chargée du Numérique, ni l’Arcom ne soient intervenus pour faire cesser des pratiques attentatoires à la dignité humaine ?

L’affaire Pormanove doit désormais nous servir collectivement d’électrochoc. A l’heure où le temps passé sur les écrans s’allonge, réguler ce qui y est diffusé n’est pas de la censure mais un impératif démocratique et de protection de la jeunesse qui doit nous amener à demander des comptes aux plateformes de réseaux sociaux. À leurs algorithmes qui privilégient systématiquement les contenus les plus polarisants et clivants, quitte à amplifier et manipuler des informations, il faut opposer notre conception du débat public où la liberté d’expression est bornée par des lois.

L’Europe s’y emploie en imposant des règles… que Donald Trump et les géants de la Silicon Valley voudraient voir supprimées. Il faut au contraire plus que jamais tenir bon pour que la dignité d’un homme ne soit pas jetée en pâture pour quelques clics et beaucoup de dollars.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 août 2025)

Posts les plus consultés de ce blog

Guerres et paix

La guerre menace encore une fois le Pays du Cèdre, tant de fois meurtri par des crises à répétition. Les frappes israéliennes contre le sud du Liban et les positions du Hezbollah ravivent, en effet, le spectre d’un nouveau conflit dans cette Terre millénaire de brassage culturel et religieux. Après quinze années de violence qui ont profondément marqué le pays et ses habitants (1975-1990), la paix est toujours restée fragile, constamment menacée par les ingérences étrangères, les divisions communautaires et une classe politique corrompue. La crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019, puis l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, symbolisant l’effondrement d’un État rongé par des décennies de mauvaise gouvernance, ont rajouté au malheur de ce petit pays de moins de 6 millions d’habitants, jadis considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. Victime d’une spectaculaire opération d’explosion de ses bipeurs et talkies-walkies attribuée à Israël, le Hezbollah – ...

Facteur humain

  Dans la longue liste de crashs aériens qui ont marqué l’histoire de l’aviation mondiale, celui de l’Airbus A320 de la Germanwings, survenu le 24 mars 2015, se distingue particulièrement. Car si le vol 9525, reliant Barcelone à Düsseldorf, a percuté les Alpes françaises, entraînant la mort de 150 personnes, ce n’est pas en raison d’une défaillance technique de l’appareil ou d’un événement extérieur qui aurait impacté l’avion, mais c’est à cause de la volonté du copilote de mettre fin à ses jours. L’enquête, en effet, a rapidement révélé que celui-ci, souffrant de problèmes de santé mentale non décelés par les procédures en vigueur, avait volontairement verrouillé la porte du cockpit, empêchant ainsi le commandant de bord de reprendre le contrôle de l’appareil. Ainsi, ce crash singulier touche au point le plus sensible qui soit : la confiance des passagers dans les pilotes à qui ils confient leur vie. C’est pour cela que cette tragédie a eu un tel impact sur l’opinion publique et a...

L'occasion manquée

  François Bayrou doit regretter de ne pas avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre, dimanche sur France Inter, à la question de savoir si un retour à la retraite à 62 ans – que plébiscite une majorité de Français – était possible. En disant « non », le Premier ministre a de fait torpillé le conclave sur les retraites qu’il avait lui-même installé. Quelques instants auparavant, le même François Bayrou défendait pourtant sa vision de la démocratie sociale et l’utilité du conclave en réponse aux critiques acides de son prédécesseur Edouard Philippe, qui juge l’instance « hors sol ». Piqué au vif, François Bayrou s’est sans doute laissé aller à dire ce qu’il pensait vraiment… ce qu’un Premier ministre dans sa fragile situation – sans majorité à l’Assemblée, ni soutien populaire – n’aurait pas dû dire. Les réactions ne se sont pas fait attendre : l’U2P a claqué la porte mardi, la CGT a suivi mercredi. Et les socialistes, qui avaient fait de la révision de la co...