Le moins que l’on puisse dire est qu’Airbus a le triomphe discret. L’avionneur européen aurait pourtant bien le droit de sabrer le champagne : l’A320, son appareil vedette, est devenu l’avion le plus vendu au monde ; devançant ainsi son grand rival, le Boeing B737. Avec 12 151 livraisons cumulées à la fin juillet, contre 12 019 exemplaires pour le B737 à la même date, Airbus franchit un seuil symbolique, attendu depuis plusieurs années, que les pionniers de l’aventure Airbus n’imaginaient sans doute pas. L’A320 était arrivé, en effet, sur un marché où Boeing était solidement installé depuis 20 ans.
L’avionneur européen, qui devrait d’ailleurs conserver cette position de leader au vu de son carnet de commandes, engrange là les dividendes de choix audacieux. L’A320 a d’emblée été un avion révolutionnaire embarquant des technologies jamais vues entre les commandes de vol électriques, le mini-manche latéral pour le pilotage, le « glass cockpit » présentant toutes les informations de vol sur des écrans et non des cadrans et enfin le pilotage à deux – une vraie rupture contre laquelle les pilotes d’Air Inter firent grève. Depuis son lancement, Airbus n’a cessé d’améliorer son avion, créant une véritable famille d’appareils avec des versions agrandies du mono couloir (XL et XLR). Et il a surtout réussi la bascule cruciale de la remotorisation avec la gamme NEO, qui offre une consommation de kérosène réduite de 15 %. Coup de génie et coup dur pour Boeing.
Airbus va maintenant devoir penser à la suite et imaginer le successeur de l’A320, un avion encore plus « vert », avec une efficacité énergétique améliorée de 20 à 30 % et une capacité à utiliser jusqu’à 100 % de carburants durables SAF (Sustainable Aviation Fuel). Les ingénieurs planchent sur un nouveau moteur et des ailes révolutionnaires repliables. Le temps presse, le patron d’Airbus, Guillaume Faury, a promis que le successeur de l’A320 arriverait « entre 2035 et 2040. » C’est demain…
Le succès de l’A320, qui fait légitimement la fierté de toute la communauté aéronautique toulousaine, est aussi autant un exemple qu’une leçon pour l’Europe. À l’heure où la croissance européenne s’essouffle et où les écarts de productivité avec les États-Unis et la Chine se creusent, le modèle Airbus, qui combine volonté politique, coopération européenne, savoir-faire technologique et industriel – autant dire une vraie vision stratégique – peut être une source d’inspiration pour d’autres secteurs clés pour l’avenir de l’Union européenne. Plusieurs tentatives ont d’ailleurs été entreprises, notamment dans l’armement, l’espace, l’automobile, la pharmacie ou les semi-conducteurs. Souvent d’ailleurs, chefs d’État et de gouvernement ont mentionné Airbus comme source d’inspiration pour faire l’Airbus des batteries, du rail…
Dans un monde où l’ordre géopolitique est en pleine tempête, il est temps que l’Europe accélère comme l’a demandé l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi en plaidant pour des investissements massifs, un plan Marshall du XXIe siècle. Dans son rapport sur la compétitivité de l’Europe, il a alerté : sans marché unique achevé, sans investissements communs massifs et sans gouvernance plus efficace au lieu du chacun pour soi, l’Europe restera condamnée à l’impuissance économique et politique. Airbus apporte la preuve que quand les bonnes conditions sont réunies, le succès est au bout de la piste.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 août 2025)
Photo Airbus, A. Pecchi.