Le constat est aussi simple qu’inquiétant. Selon l’enquête annuelle de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV), les Français dorment en moyenne 6 h 50 par nuit en semaine, soit bien en dessous des besoins physiologiques, et un quart d’entre eux passe sous la barre des six heures. Résultat : près d’une personne sur deux se réveille fatiguée, signe d’une dette de sommeil chronique qui s’installe dans notre quotidien. Dans un pays qui a longtemps revendiqué l’art de vivre, ce déficit nocturne devrait nous alerter. Car le sommeil n’est pas un luxe, ni un temps perdu entre deux journées de travail. Il est au contraire l’un des piliers les plus fondamentaux de la santé.
La science l’a largement démontré. La nuit, le cerveau trie, consolide et organise les informations accumulées dans la journée. Les circuits de la mémoire se réinitialisent, l’attention se restaure, les émotions se régulent. Dormir, c’est littéralement réparer l’organisme. À l’inverse, dormir trop peu fragilise le corps comme l’esprit : troubles cardiovasculaires, dépression, diabète, baisse de l’immunité, difficultés de concentration. À long terme, la privation de sommeil devient un facteur aggravant majeur de nombreuses pathologies.
Et pourtant, la société contemporaine semble avoir fait de la fatigue un signe de distinction. Depuis deux siècles, l’image d’Épinal du dirigeant qui dort peu nourrit un imaginaire étrange : Napoléon, dit-on, ne dormait que quelques heures, compensant par de brèves micro-siestes prises entre deux batailles. Aujourd’hui encore, certains responsables politiques ou chefs d’entreprise revendiquent des nuits écourtées comme preuve d’énergie ou d’engagement.
Ce mythe s’est même modernisé avec la culture managériale de la Silicon Valley. Là-bas, les gourous de la performance expliquent que la réussite commence par un réveil à cinq heures du matin, une séance de sport puis une journée de travail qui s’étire jusqu’au soir. Le sommeil devient une simple variable d’ajustement, presque un obstacle à la productivité. Une erreur profonde. Un cerveau fatigué est moins créatif, moins efficace, plus vulnérable aux erreurs. Le sommeil n’est pas l’ennemi de la performance : il en est la condition.
Dans ce dérèglement collectif, les écrans jouent un rôle central. 58 % des Français dorment avec leur smartphone allumé dans leur chambre et qu’un tiers s’endort avec un appareil électronique en fonctionnement. La lumière artificielle du soir perturbe notre horloge biologique et retarde l’endormissement. Notre cerveau reste stimulé au moment même où il devrait se préparer à ralentir.
Face à cette fatigue généralisée, la tentation est grande de chercher des solutions dans la technologie : montres connectées, applications promettant l’endormissement rapide, oreillers intelligents ou lampes simulant l’aube. Ces gadgets peuvent parfois aider, mais ils ne remplaceront jamais l’essentiel.
La vérité est plus simple et plus exigeante. Le sommeil dépend d’abord de nos modes de vie. Travail de nuit, horaires décalés, hyperconnexion permanente, bruit urbain, chaleur estivale : nos sociétés modernes bousculent l’horloge biologique humaine. C’est pourquoi la question dépasse largement la sphère individuelle. L’INSV rappelle que le sommeil est aussi un enjeu collectif, qui touche l’organisation du travail, l’aménagement des villes ou encore les politiques de santé publique.
Autrement dit, bien dormir n’est pas seulement une affaire de discipline personnelle. C’est un choix de société. Car une civilisation qui néglige le sommeil finit toujours par payer le prix… de sa propre fatigue.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 13 mars 2026)