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Flou stratégique

 

iran

Jusqu’à présent, les dernières interventions militaires américaines menées à l’étranger avaient des objectifs certes parfois très contestables mais identifiables : en 2001, la chasse aux terroristes d’Al Qaïda et d’Oussama Ben Laden responsables des attentats contre le World Trade Center à New York ; en 2003 la guerre en Irak pour déloger Saddam Hussein ; en 2011 l’opération en Libye pour mettre un terme au régime sanglant du colonel Kadhafi. Des interventions militaires lancées parfois au prix de mensonges – sur les armes de destruction massive irakiennes – qui se sont toutes finies en fiasco pour les États-Unis, mais qui avaient débuté avec un habillage multilatéral minimal et la recherche d’une légitimité internationale.

Les frappes menées conjointement contre l’Iran par Israël et les États-Unis le week-end dernier semblent s’affranchir des règles du droit international – que Donald Trump et Benjamin Netanyahou exècrent – et laissent apparaître une rupture plus profonde : l’effacement de toute doctrine lisible. On peine à déterminer quels sont exactement les objectifs de ce conflit et la stratégie de sortie de crise. Si du côté d’Israël, il s’agissait d’éliminer un ennemi historique qui, avec ses proxys comme le Hamas et le Hezbollah libanais, a juré la perte de l’État hébreu, du côté américain, l’ambiguïté domine et la finalité stratégique demeure incertaine.

Multipliant interviews, posts triomphalistes sur Truth Social et conférences de presse quotidiennes, Donald Trump peine à faire comprendre quels sont réellement ses buts de guerre et à dissiper l’idée que l’opération Epic Fury a été lancée dans la précipitation, sans en mesurer les retombées géopolitiques et économiques, déjà visibles avec un embrasement régional. Il a changé plusieurs fois de justification : délivrer le peuple iranien de son tyran, faire chuter le régime des mollahs, neutraliser un programme nucléaire pourtant présenté comme annihilé en juin 2025, ou encore détruire des capacités balistiques devenues soudainement menaçantes. Cette communication brouillonne s’est retrouvée chez le secrétaire d’État Marco Rubio et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Le premier évoquant le risque que l’Iran franchisse « la ligne d’immunité » avec une accumulation de missiles et de drones capables de tenir le monde en otage ; le second martelant qu’« il ne s’agit pas d’une guerre de changement de régime ». Entre dissuasion préventive et renversement implicite, la ligne stratégique oscille.

Expliquant tantôt vouloir « s’engager dans une longue bataille », tantôt promettant d’« en finir en deux ou trois jours », n’excluant pas l’envoi de troupes au sol, Trump déstabilise jusqu’au sein de sa base MAGA, séduite hier par sa promesse de ne plus être le gendarme du monde. Seuls 27 % des Américains approuvent l’offensive, loin des 90 % qui soutenaient la guerre en Afghanistan. La fracture entre discours isolationniste et réalité interventionniste apparaît désormais au grand jour.

Au final, on s’interroge sur les ressorts de cette opération et l’on peut se demander si les difficultés intérieures qui se rapprochent pour Donald Trump et Benjamin Netanyahou – tous deux confrontés à des échéances législatives délicates – n’ont pas pesé dans la décision. Pour l’un comme pour l’autre, la guerre peut être un levier de survie politique. Mais l’histoire récente rappelle qu’ouvrir un conflit sans cap clair expose à un enlisement dont ni les démocraties ni l’ordre international ne sortent indemnes. Le pari est risqué. Il pourrait l’être davantage encore pour un Occident déjà fragilisé par ses propres divisions et pour un Moyen-Orient au bord de l’embrasement avec les conséquences que cela implique pour l’économie mondiale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 mars 2026)

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