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Éditos

D'une fraude à l'autre

fraude


La fraude aux prestations sociales est un fléau et il est évident qu'il faut la combattre. Ceux qui trichent se mettent hors la loi en s'appropriant indûment l'argent des autres assurés et, surtout, ils pervertissent le principe de prestations pensé à la Libération et qui bénéficie depuis à tous les Français. Il est donc heureux que l'État, depuis une dizaine d'années, ait mis davantage de moyens pour permettre d'effectuer des contrôles.

Ceux-ci sont d'ailleurs capitaux car ils permettent de séparer les allocataires de bonne foi qui, par oubli, inadvertance ou en raison de la complexité des documents administratifs, se voient verser un trop perçu, des fraudeurs «professionnels», qui, eux, mettent au point des stratagèmes insensés pour parvenir à s'accaparer des aides sociales qu'ils ne devraient pas toucher.

Pour les premiers, un droit à l'erreur paraît logique et un meilleur accompagnement de ces personnes dans les arcanes administratifs est souhaitable. La récente loi Essoc encourage d'ailleurs les organismes à aller dans ce sens. En revanche pour les seconds, les vrais fraudeurs, la justice doit se montrer intraitable.

La lutte contre la fraude aux prestations sociales porte d'ailleurs ses fruits, davantage sans doute en raison de ces contrôles plus nombreux et plus pertinents (avec de nouvelles méthodes de croisement de données), que d'une explosion démesurée des affaires comme voudraient le faire croire certains. Car si ce type de fraude – qui de toute façon reste difficile à estimer puisque par nature il découle de dissimulation – est plutôt mesuré, il charrie un lot de fantasmes et de contrevérités qui nourrit nombre de discours politiques. Chacun se souvient du « cancer de l'assistanat » de Laurent Wauquiez…

La réalité est tout autre. Non seulement on s'aperçoit que certaines personnes éligibles à des aides ne les demandent pas – par exemple le Revenu de solidarité active (RSA) – mais le volume de fraude reste globalement très faible avec un taux de fraude de 0,35 % des allocataires (entre 0,19 et 0,67 % en Occitanie).

Au final, la fraude sociale (prestations mais aussi cotisations) représente un détournement de 1,29 milliard d'euros, selon la Délégation nationale de lutte contre la fraude (DNLF) quand la fraude fiscale représente un manque à gagner pour l'Etat évalué… entre 60 et 80 milliards d'euros.

S'il est sain de dénoncer la fraude aux prestations sociales, il convient donc de ne pas oublier les autres fraudes qui lèsent l'État et qui sont, on le voit, d'un tout autre volume…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 31 mai 2019)

Le chemin de l'alternative



Une rapide analyse des résultats des élections européennes dimanche soir ne prêtait guère à la confusion : le Rassemblement national de Marine Le Pen et La République en marche d'Emmanuel Macron imposent leur domination sur le paysage politique français. À moins d'un point d'écart, les deux formations ont fait le vide autour d'elles. Comme une réplique de l'élection présidentielle qui avait laminé la gauche en 2017, le scrutin européen a lessivé cette fois la droite républicaine. Déjà absente du second tour de la présidentielle, la voilà dans les limbes d'un score à un chiffre historiquement bas, ses électeurs ayant fui vers LREM ou vers le RN. Les Républicains rejoignent ainsi un champ de ruines où l'on trouve désormais toutes les autres formations, y compris La France insoumise. Quant au bon score des Verts, on pouvait l'attribuer à la nature de cette élection européenne qui leur est traditionnellement favorable. Bref, pour les années à venir, la polarisation de la vie politique entre Macron et Le Pen allait être notre quotidien.

Et pourtant, en analysant plus finement les résultats de ces élections comme le fait aujourd'hui notre sondage Odoxa-La Dépêche, ce ne sont pas deux mais trois France qui se dessinent.

La première est donc celle de La République en marche, formation centrale et centriste qui a attiré les électeurs de droite modérée ne se reconnaissant plus dans la ligne clivante et identitaire de Laurent Wauquiez. En séduisant les cadres, les plus de 65 ans, les diplômés et les revenus moyens-supérieurs, le parti d'Emmanuel Macron couvre le spectre politique occupé jadis par l'UMP, en y intégrant la gauche réformiste qui s'apprête d'ailleurs à créer un parti intégré à la majorité.

La seconde force est donc celle du Rassemblement national. Marine Le Pen a remporté une victoire personnelle en surmontant sa défaite de 2017 et en marginalisant les autres formations souverainistes de Dupont-Aignan ou Philippot. Elle a su capter la colère des Gilets jaunes et s'est attiré les faveurs des électeurs populaires aux revenus les plus modestes.

On pourrait dès lors presque parler d'un « vote de classe » comme jadis celui opposant les gaullistes aux communistes s'il n'y avait cette troisième force apparue dimanche : EELV, qui, selon notre sondage, a su attirer massivement les jeunes et s'inscrit dans un vaste mouvement européen qui veut faire de l'écologie l'axe central des politiques à mener. Cette force aujourd'hui se retrouve en tête des partis de gauche et face à la responsabilité de créer l'union pour imaginer un désir d'avenir commun – en se gardant des ego et en préservant les susceptibilités des uns et des autres. Pas simple. Les Verts, qui nous ont souvent habitués à des débats internes byzantins et des guerres picrocholines ubuesques peuvent-ils être à la hauteur de la tâche pour faire émerger, avec d'autres, une telle alternative politique ?

Le chemin est étroit, mais il existe…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 mai 2019)

Ambition partagée






Le hasard aura voulu que trois jours après des élections européennes marquées par le questionnement sur l'avenir de l'Union, l'on fête ce mercredi les 50 ans d'Airbus. Certes, la date anniversaire du groupe aéronautique a été sélectionnée parmi d'autres possibilités, mais le choix de célébrer la signature, le 29 mai 1969, de l'accord gouvernemental entre Paris et Berlin pour lancer le premier programme de l'avionneur, l'A300 B, est intéressant car il permet de souligner combien la grande aventure d'Airbus est à la fois humaine, technique, industrielle et politique. Et combien, dès lors, cette aventure constitue un triple exemple inspirant pour l'avenir.

Exemple d'abord de la capacité de l'Europe à s'unir autour d'un grand projet. Dans un monde où la guerre commerciale et économique fait rage entre les États-Unis et la Chine, où les Gafam ont la puissance d'États, seule l'Union européenne constitue le cadre qui peut permettre à ses pays membres de jouer un rôle dans la cour des grands pour peu que de grands projets voient le jour. Airbus est à cet égard une réussite de collaboration et ce n'est évidemment pas un hasard si aujourd'hui on parle de lancer un Airbus du rail, un Airbus des batteries ou de l'intelligence artificielle.

Exemple ensuite de l'alliance entre le savoir-faire des ingénieurs et le pragmatisme des dirigeants. Airbus a été maintes fois innovant pour ses avions, ses cockpits, sa vision de l'aéronautique et le groupe s'est donné les moyens de mettre en œuvre une organisation qui relevait de la gageure. Faire travailler ensemble plusieurs pays, assembler des avions dont les pièces sont fabriquées en différents lieux en Europe : ce mécano inouï est devenu une réalité puis une réussite.

Enfin, Airbus est un exemple de développement économique dans le sens où, sur les territoires où se situent ses usines, il entraîne dans son sillage tout un écosystème. Toulouse, patrie de Latécoère et de l'Aéropostale, a ainsi acquis la dimension de capitale européenne de l'aéronautique grâce à Airbus et à tous ses sous-traitants.

Aujourd'hui à midi, alors qu'Airbus a livré il y a quelques jours son 12000e avion, les Toulousains lèveront les yeux au ciel pour regarder toute la flotte des avions d'Airbus accompagnée par la patrouille de France. Mais c'est bien toute l'Europe qui va saluer avec fierté 50 ans d'ambition partagée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 mai 2019)

Cinéma vérité



« La Grande bouffe » de Marco Ferreri en 1973, « Sous le soleil de Satan » de Maurice Pialat en 1987, « Crash » de David Cronenberg en 1996, « Antichrist » de Lars von Trier en 2009 : à chaque décennie, le festival de Cannes a été marqué par des films polémiques. Sans parler des à-côtés… Entre strass et paillettes, entre starlettes et caprices de stars, entre Bardot et Marceau, Adjani et Madonna, entre déclarations sulfureuses et accidents de tapis rouge, entre soirées arrosées et montées des marches, entre moments sublimes et farces ridicules, entre palais des festivals et palaces glamour de la French Riviera, en quinze jours sous le soleil et les palmiers de la Croisette, Cannes devient le précipité de tout ce qui fait le cinéma, sa beauté, ses excès, ses fulgurances, ses provocations, ses réflexions et, donc, ses polémiques.

Celle qui entoure le film d'Abdellatif Kechiche, « Mektoub my love. Intermezzo » – comme celle qui touchait la semaine dernière la palme d'or d'honneur d'Alain Delon – s'inscrit évidemment dans cette longue histoire des « scandales » de Cannes.

Si la scène de sexe dans le film de Kechiche fait autant parler – géniale pour les uns, pornographique pour les autres – et crée un malaise, c'est, d'évidence, parce qu'elle intervient dans un contexte nouveau : celui d'après l'affaire Weinstein qui a secoué le monde du cinéma. L'objetisation, l'hypersexualisation à l'excès de la femme devant la caméra, tout comme le harcèlement sexuel allant parfois jusqu'au viol en coulisses ne sont plus tolérables et on ne peut que se réjouir que des actrices, et des acteurs, aient eu le courage de lancer le mouvement #MeToo.

Mais cette prise de conscience qui devenait essentielle ne doit pas être le faux-nez de tous ceux qui – gardes-chiourmes puritains en tête – veulent limiter, brider, empêcher la créativité des artistes.

Car ces films trublions, qui électrisent aujourd'hui les réseaux sociaux, ne sont pas tous gratuitement sulfureux. En s'affranchissant du consensus ou de la norme politiquement correcte, ils amènent au contraire souvent des débats essentiels, questionnent le cinéma, et sont le miroir de notre époque. Bref, ils répondent à la définition que donnait Jean Renoir du septième art : « L'art du cinéma consiste à s'approcher de la vérité des hommes, et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 mai 2019)

Ne pas se tromper d'élection

urne


On aura suffisamment déploré que la campagne électorale pour les élections européennes de dimanche n'ait jamais vraiment décollé – boudée par les Français, enlisée dans des polémiques, des punchlines, des slogans qui se veulent chocs, des bourdes à répétition, bref des batailles picrocholines politiciennes typiquement françaises – pour admettre, in fine, qu'il y a pourtant bel et bien des idées sous le brouhaha. Extrémistes, souverainistes, progressistes, environnementalistes, socialistes, communistes, fantaisistes et même animalistes : oui, il suffit de se plonger dans les professions de foi des candidats pour constater un foisonnement de propositions dont nous publions aujourd'hui une synthèse. Certes, l'opération, convenons-en, peut être rébarbative. Mais on ne peut pas à la fois se plaindre, de salons feutrés en ronds-points repeints en jaune, qu'il y a un déficit de démocratie en France et refuser de faire a minima son devoir de citoyen en s'informant avant de voter quand un scrutin arrive…

Ceci posé et à désormais deux jours des élections, il y a deux façons d'aborder ces européennes. Soit on ne les regarde qu'avec le petit bout de la lorgnette, dans l'entre-soi du débat franco-français, sans se soucier de ce qui se passe chez nos voisins et partenaires. On ne conforte alors son choix que par des considérations de politiques nationales, on se positionne d'abord et avant tout sur la politique de l'exécutif et on souscrit à l'idée de faire du scrutin un référendum pour ou contre Emmanuel Macron. C'est une possibilité d'autant plus forte que le président de la République comme ses opposants ont tous largement cédé à la tentation de la polarisation du débat sur ces questions nationales.

Soit on prend un peu de hauteur… pour mieux redescendre sur terre. Et on se rend compte que les européennes sont une élection à la proportionnelle et pas le remake du duel de la présidentielle ; que les thématiques qui électrisent le débat ici en France ne sont parfois même pas abordées dans les autres pays ; que les têtes de listes, aussi pugnaces ou gaffeuses soient-elles, ne seront une fois élues que des eurodéputées parmi d'autres, qui ne pèseront pas plus que d'autres ; que les élus Français vont rejoindre des groupes politiques multinationaux qui devront conclure des alliances, trouver des compromis, bâtir concrètement des politiques, très loin des seuls enjeux nationaux, des seules stratégies politiques nationales françaises. Enfin, que la poussée des extrémismes qui affichent sans fard leur volonté de briser 60 ans de construction européenne, mérite qu'on mesure toute l'importance du vote à venir...

Dès lors, ce dimanche, il conviendrait de ne pas se tromper d'élection, et de voter intelligemment en pensant non pas à la politique française qu'on voudrait, mais à l'Europe que l'on souhaite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 mai 2019)

Petits princes du rap

bigfloetoli


Il est toujours émouvant de voir se concrétiser un rêve de gosse. Pour Florian et Olivio Ordonez, alias Bigflo & Oli, 26 et 23 ans, c'est vendredi et samedi que le «miracle» aura lieu au Stadium de Toulouse. Pour les deux frangins de la Ville rose, ce qui n'était qu'une boutade va se transformer en deux concerts événements. Deux concerts qui couronnent – provisoirement bien sûr – une carrière fulgurante d'à peine huit ans dont les titres des albums – tous disques de platine – semblent marquer leur marche vers le succès : «La cour des grands», puis «La vraie vie», et l'an passé «La vie de rêve».

Durant ces deux jours, ce sont d'abord les enfants du pays que l'on va célébrer, les pitchouns des Minimes qui, d'évidence, mettent leurs pas dans ceux de leur illustre prédécesseur Claude Nougaro dont ils ont d'ailleurs participé au Prix éponyme. Eux aussi castagnent avec les mots, avec les rimes, avec des flows.

On fêtera aussi deux artistes désormais accomplis qui multiplient les collaborations : Orelsan, Joey Star, Petit Biscuit, Black M, Soprano, IAM, etc. On s'arrache ces Toulousains qui donnent du rap une tout autre image que celle, violente et provocatrice, affichée par un Booba ou un Kaaris musculeux. Aux coups de poing, Bigflo & Oli préfèrent les coups au cœur, aux coups de sang, les coups de foudre.

C'est sans doute cette bienveillance alliée au talent qui séduit un large public. Un public avec lequel le duo s'est toujours montré aussi reconnaissant que proche, via les réseaux sociaux comme sur scène, lorsqu'il s'agit de lui dédier leurs Victoires de la musique.

Un public qui sera présent en masse demain et vendredi pour célébrer nos petits princes du rap.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 mai 2019)

Question de respect

hospital


Le coup de théâtre survenu lundi soir dans l'affaire Vincent Lambert, où la cour d'Appel de Paris a demandé que les soins interrompus le matin même soient rétablis afin qu'un comité de l'ONU se penche sur onze années de procédure, impose de poser, plus encore que la question de la dignité ou de la décence, celle du respect de l'être humain.

D'abord le respect de Vincent Lambert lui-même. Est-ce que diffuser sur les réseaux sociaux une vidéo de ce tétraplégique volée à son intimité sur son lit d'hôpital est respectueux de sa personne ? Est-ce que faire hurler une foule militante « on a gagné » est respectueux de ce patient en état végétatif irréversible ? Est-ce respectueux des personnels soignants qui se relaient à son chevet et seraient donc considérés comme des ennemis, des criminels, des « nazis » ? Est-ce qu'entendre les parents parler de « victoire » et voir leur avocat jubiler et parler de « remontada » comme s'il s'agissait d'un match de foot est respectueux et à la hauteur d'une affaire aussi sensible ? Assurément non. On peut comprendre la douleur – forcément légitime – de parents qui refusent de voir l'un de leurs enfants partir ; on ne peut accepter qu'eux-mêmes et un aréopage de militants catholiques intégristes aient confisqué le corps d'un homme dans l'incapacité de communiquer, le transformant en un objet de propagande. Et ce d'autant plus que tout tend à prouver qu'avant son accident, le jeune infirmier avait à plusieurs reprises dit son opposition à tout acharnement thérapeutique.

Respect ensuite de la loi. Depuis onze ans, les différentes parties de cette famille qui se déchire ont pu faire appel à toutes les instances judiciaires françaises et européennes. À aucun moment leurs droits n'ont été déniés et les juges ont examiné avec beaucoup de minutie les multiples recours déposés par les parents depuis une décennie. Les procédures ont toujours été respectées et l'arrêt des soins qui était entamé lundi était bel et bien conforme à la loi Claeys-Leonetti, quels que soient les manques qui la caractérisent. Et ils sont nombreux puisqu'à peine 13 % des Français ont rédigé leurs directives anticipées qui sont capitales dans de tels cas, et que l'arrêt des soins tel que défini par cette loi – la «sédation profonde et continue jusqu'au décès» – reste trop floue. Mise en œuvre trop tôt et ce serait de l'euthanasie active interdite par la loi, trop tard et ce serait des jours de calvaire pour les patients… c'est-à-dire l'acharnement thérapeutique.

Respect enfin de la volonté des Français. Sondage après sondage, ils réclament à une écrasante majorité une loi claire en faveur de l'euthanasie active. Emmanuel Macron a évidemment eu raison de ne pas intervenir dans le dossier individuel de Vincent Lambert ; en revanche, il lui appartient maintenant de faire émerger une nouvelle loi, comme l'ont fait certains de nos voisins européens sans qu'ils ne soient confrontés à d'hypothétiques dérives que dénoncent par anticipation les opposants à l'euthanasie.

Cette loi apparaît de plus en plus comme inéluctable. Elle offrira de nouveaux droits sans rien enlever à ceux qui, par convictions religieuses ou philosophiques, n'en veulent pas. Cette loi, celle de l'ultime liberté, permettra à chacun, pour reprendre l'expression de Rachel Lambert, l'épouse de Vincent, de « partir en homme libre ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mai 2019)

Mobilité durable

voiture


Bis repetita, retour à la case départ : les prix des carburants à la pompe atteignent en ce moment de nouveaux records, plus élevés encore qu'en novembre dernier, où la flambée des prix avait alors déclenché le mouvement des Gilets jaunes. Une hausse qui tombe évidemment très mal pour le gouvernement même si, comme l'avait dit trivialement Emmanuel Macron, «c'est pas Bibi» qui en est responsable. De fait, cette hausse est avant tout due aux nombreuses tensions géopolitiques en Iran, en Libye, ou encore au Venezuela. Des tensions avivées par la politique étrangère de Donald Trump – le président américain profitant de voir les Etats-Unis et leur dollar fort redevenir premier producteur mondial de pétrole – et par les choix des pays de l'Opep qui réduisent leur production pour faire grimper le prix du baril. Un prix qui pourrait d'ailleurs continuer à grimper selon les spécialistes.

Face à cette nouvelle donne, la France – où les taxes représentent plus de 60 % du prix – et plus largement l'Europe, peuvent avoir trois attitudes.

La première consiste à mettre en place des mécanismes régulateurs qui conduisent à amoindrir les taxes, mais ils atteignent vite leurs limites. La taxe flottante qu'avait mise en place le gouvernement Jospin entre 2000 et 2002 avait coûté près d'1,3 milliards à l'Etat pour une baisse très modeste de 2,2 centimes par litre. Emmanuel Macron, qui a déjà annulé fin 2018 la hausse de la taxe carbone prévue pour cette année, n'entend pas prendre de «mesure d'exception» cette fois.

D'où la seconde option : il faut réduire notre dépendance au pétrole et inciter les Français à changer de voiture. Imparable sur le papier. Mais cette simple évidence se révèle être pernicieuse lorsqu'il s'agit de dégager des aides à la conversion pour des Français qui ont longtemps été incités à rouler gazole et pour des constructeurs d'automobiles qui ont beaucoup misé sur le diesel. De fait, les aides gouvernementales pour acquérir un véhicule moins polluant profitent majoritairement à des véhicules d'occasion… diesel. Autant dire que la dépendance au pétrole reste toujours de mise.

Dès lors, seule la troisième solution – la plus difficile – apparaît être la bonne : des investissements massifs dans les véhicules électriques ou à hydrogène, et en même temps le développement de transports en communs efficaces. Cette solution suppose une vraie révolution autant psychologique qu'industrielle assortie d'un vrai volontarisme politique. Les Européens sont prêts à acquérir des véhicules électriques pour peu que les constructeurs proposent des modèles attractifs et au juste prix ; et que les infrastructures de recharge soient mises en place. Atteindre cette mobilité durable devrait être l'un des grands chantiers de l'Union européenne.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 mai 2019)

Respect

armee
Photo Marine nationale

Ce n'est malheureusement pas la première fois que des militaires meurent au cours d'une mission conduite dans le cadre d'une opération extérieure (Opex) de la France. De l'Afghanistan au Mali, de Chammal à Barkhane, de nombreux régiments ont été endeuillés, et notamment ceux de notre région. Si la mort des maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, deux commandos très expérimentés, hier lors de l'opération de libération des otages enlevés au Bénin, nous touche encore davantage, c'est en raison de l'unité à laquelle ces militaires appartenaient : le commando Hubert.

Descendant direct du commando Kieffer, première unité spéciale de la France libre créée en 1942 en s'inspirant des unités britanniques, ce commando d'action sous-marine (CASM) est devenu au fil des ans le summum des forces spéciales françaises – homologue de la SEAL Team Six américaine – dont l'histoire accompagne l'Histoire avec un grand H.

Du canal de Suez aux Comores, du Liban au Koweit, de Bosnie en Afghanistan, de Libye au Burkina-Faso, les hommes qui composent cette unité d'élite prestigieuse et très sélective ont souvent joué un rôle aussi déterminant que secret au service des intérêts de la France. Les risques – méticuleusement évalués avant toute action – que ces militaires prennent sont ainsi à la hauteur des enjeux géopolitiques d'un monde en perpétuel bouleversement. Les missions qu'ils réalisent dans l'ombre sont cruciales et participent de la défense de nos valeurs, particulièrement lorsqu'il s'agit de lutter loin de la France contre un terrorisme qui n'a jamais renoncé à nous frapper.

Le décès en opération de ces deux militaires partis délivrer deux otages nous rappelle aussi que chaque jour, des milliers de soldats sont prêts à intervenir au péril de leur vie pour nous protéger, et parfois nous sauver d'une mort certaine. Pour tout cela, ils méritent la reconnaissance de la Nation et le profond respect de chacun d'entre nous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 mai 2019)

Temporalités

macron
Photo compte twitter d'Emmanuel Macron


Des deux premières années d'Emmanuel Macron à l'Elysée, dont il vient de célébrer mardi en toute discrétion l'anniversaire, tout aura été dit.

Certains y voient la «malédiction des deux ans» qui, toutes proportions gardées, a touché tous les présidents de la Ve République. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande ont ainsi chacun accusé une violente chute de popularité deux ans après leur élection en raison de choix, de renoncements, de demi-tours ou d'attitudes personnelles pris aux antipodes des promesses de campagne. Emmanuel Macron n'échappe pas à la règle, lui qui promettait d'en finir avec les pratiques de l' « ancien monde », de présider autrement, de toujours « faire ce qu'il dit et dire ce qu'il fait », de conduire une politique et de droite et de gauche. Les deux premières années montrent au contraire qu'est à l'œuvre une politique sociale-libérale, centriste, « ni de gauche, ni de gauche » comme disait Mitterrand.

D'autres estiment qu'Emmanuel Macron, trop jeune, trop brillant, s'est heurté à la léthargie d'un appareil d'Etat qui lui serait hostile. L'énarque qu'il est en connaît pourtant depuis longtemps tous les arcanes, tous les codes et toutes les limites.

D'autres, pour expliquer la chute de popularité, soulignent la solitude du chef de l'Etat, peu aidé par des ministres trop techniciens, des députés aussi novices que godillots et l'absence d'élus de terrain madrés. Certes Emmanuel Macron, en ne se fiant au mieux qu'à ses conseilleurs «mormons» – ces trentenaires qui lui ont permis de conquérir l'Elysée – et très souvent qu'à son intuition, s'est singulièrement isolé, voire déconnecté. Mais ces prédécesseurs ont aussi subi – ou cédé à – la tour d'ivoire que constitue l'Elysée.

D'autres enfin, attribuent la rupture du charme qui avait tant séduit les Français durant la campagne au « parler cash » du Président. Toutes ces petites phrases clivantes, blessantes, humiliantes qu'Emmanuel Macron a souvent promis de ne plus prononcer mais qui – c'est plus fort que lui ! – ressurgissent régulièrement.

Toutes ces raisons expliquent le désamour actuel ; et il sera difficile à Emmanuel Macron de reconquérir les Français.

Mais une autre raison, plus profonde, aura marqué les deux premières années du quinquennat : le rapport au temps. À l'heure des réseaux sociaux, de la 5G, de la mondialisation, de la vitesse Hyperloop, du tout, tout de suite, Emmanuel Macron – qui est de la génération X, celle qui a connu l'arrivée d'internet – a toujours voulu aller vite. Dans sa vie comme à l'Elysée où il a lancé tambour battant des réformes ; la vitesse permettant aussi d'anesthésier les oppositions. Mais en allant si vite, le Président « maître des horloges » est passé à côté de l'essentiel : l'écoute des Français qui demande, justement, du temps. Cette écoute que lui réclament aujourd'hui et pour les trois années qui viennent ses concitoyens interrogés dans notre sondage BVA-La Dépêche.

« Le rapport au temps est une question plus large qui m'a toujours obsédé », concédait Emmanuel Macron en décembre 2017. En disciple de Paul Ricoeur, il estimait même, en 2011, que l'action politique est « écartelée entre ces deux temporalités : le temps long qui condamne à la procrastination ou l'incantation et le temps court qui appelle l'urgence imparfaite et insuffisante. » Huit ans plus tard, Macron, président pressé, doit apprendre à agir en donnant «du temps au temps »…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 10 mai 2019)

Sang-froid

raid
Photo compte Instagram de la Police nationale


De la prise d'otages qui s'est déroulée mardi dans un bar-tabac de Blagnac et qui s'est terminée de façon heureuse après sept heures d'angoisse, sans blessés, on peut d'ores et déjà dire qu'elle constitue une leçon de sang-froid.

Sang-froid des victimes tout d'abord. Même si le preneur d'otages, selon leurs propres dires, n'a pas été violent, la séquestration sous la menace d'une arme – fut-elle factice comme on l'a découvert hier – est une expérience difficile, qui peut laisser des traces psychologiquement. Les quatre femmes ont fait preuve – les images du forcené le montrent – d'une admirable maîtrise de soi.

Sang-froid ensuite des forces de l'ordre. Que ce soient les policiers locaux, ceux de la BRI ou de l'unité d'élite du RAID, chacun a montré l'étendue de son professionnalisme alors même que l'on ne connaissait pas les motivations du jeune preneur d'otage. Dans une agglomération toulousaine qui reste marquée par l'affaire Merah, dans un pays qui vit toujours sous la menace terroriste, il est capital de pouvoir compter sur des forces de sécurité sérieuses, solides, mesurées et au final très efficaces dans la gestion des crises.

Sang-froid ensuite des médias. Les leçons de la couverture des attentats depuis 2015 ont été tirées, particulièrement par les chaînes d'information en continu. La prise d'otages de Blagnac a été couverte, d'évidence, avec moins de sensationnalisme facile, moins de précipitation, moins de spéculations hasardeuses. À l'heure des fake news et de la défiance du public envers les médias, cette pondération participe de la crédibilité des journalistes.

Sang-froid enfin du personnel politique, parfois prompt à sur-réagir. Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, sévèrement critiqué pour sa communication fallacieuse sur la prétendue «attaque» de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière par des manifestants le 1er mai, s'est montré cette fois très réservé. Pas de déplacement en urgence sur le terrain et encore moins de tweets écrits à l'emporte-pièce.

Ce sang-froid doit désormais être observé par tous les acteurs afin de laisser l'enquête déterminer les motivations exactes du jeune preneur d'otage, mettre au jour d'éventuelles complicités, pour que la justice fasse son travail, sereinement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mai 2018)

Ethique

ia


Qui n'a pas entendu parler de l'intelligence artificielle (IA ou AI en anglais) ? L'expression revient en boucle dans les médias, dans les publicités, comme argument marketing ou gage de modernité. Si l'IA est parfois exagérée voire galvaudée par certains – marques ou personnalités en manque de médiatisation – elle n'en est pas moins une réalité tout sauf artificielle, une véritable révolution industrielle et sociale plus importante encore que les précédentes que furent la machine à vapeur, l'électricité ou l'informatique.

Car derrière les prouesses technologiques et scientifiques qui combinent algorithmes, données et calculs informatiques de grande ampleur se trouvent des enjeux économiques, géopolitiques, socioculturels colossaux. Et la bataille qui mobilise des milliards d'investissements a déjà commencé avec deux acteurs principaux : les États-Unis et la Chine, qui rivalisent d'innovations dans de nombreux domaines. Santé connectée, voiture autonome, transports, robotique, environnement, médias mais aussi surveillance, contrôle, authentification : aucun domaine n'échappe à l'intelligence artificielle qui s'immisce partout et est déjà une réalité. La recommandation de films sur Netflix ? Le contrôle de sa maison via une enceinte connectée ? Et même l'analyse des contributions du Grand débat national ? Toutes ces activités si diverses font appel, à un moment ou à un autre, à de l'intelligence artificielle. La science-fiction est désormais une réalité, un monde comme celui de 1984 d'Orwell est déjà une possibilité.

Face à un tel enjeu, quelle place peut avoir l'Europe ? Quel rôle peut jouer la France ? Deux questions qui restent en suspens car le débat sur l'IA reste pour l'heure – en France comme en Europe – secondaire et réservé à quelques spécialistes, alors même qu'il devrait être sur la place publique et que les politiques devraient s'en emparer. Ce qui fait dire à Laurent Alexandre – qui vient de signer avec Jean-François Copé L'IA va-t-elle aussi tuer la démocratie ? – que « nous vivons un coup d'Etat numérique » et que la « colonisation numérique » de l'Europe par les Gafam américains ou les BATX chinois moins connues est en marche.

Pour autant tout n'est pas encore perdu. La France, sous l'impulsion du député et mathématicien Cédric Villani, a lancé un plan d'action, qu'on peut trouver modeste mais qui existe. Et un écosystème est en train de voir le jour dans lequel Toulouse, via le projet Aniti, va avoir une place de choix.

La Ville rose, capitale européenne de l'aéronautique et du spatial, est en mesure d'ajouter une corde à son arc avec l'intelligence artificielle. En additionnant aux compétences scientifiques, techniques et industrielles de ses acteurs un aspect essentiel : l'association des citoyens. Car entre l'intelligence artificielle version américaine ou chinoise, il y a la place pour une IA éthique, démocratiquement régulée, que doit porter aujourd'hui l'Europe.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 mai 2019)

Vitesse et précipitation

80kmh


S'il est un domaine où la moindre décision déclenche des débats sans fin et doit impérativement s'accompagner d'un patient travail de pédagogie auprès des Français, c'est bien celui de la sécurité routière. En oubliant cela et en confondant vitesse et précipitation pour la mise en œuvre, le 1er juillet 2018, de l'abaissement à 80 km/h de la limitation de vitesse sur les routes secondaires, le Premier ministre Edouard Philippe – pourtant élu de terrain madré – a sans doute commis une erreur. En envisageant dimanche des « aménagements » sur « la manière dont on peut faire en sorte qu'il n'y ait pas une application brutale, uniforme », selon l'expression de Sibeth Ndiaye, le gouvernement a fini par reconnaître l'évidence : la limitation à 80 km/h est une affaire autant politique que de sécurité routière.

Politique évidemment. Si la mesure, voulue par Edouard Philippe – qui a contraint Emmanuel Macron à l'endosser – est devenue très vite impopulaire au-delà du seul cercle du lobby automobile, c'est parce qu'elle a illustré ces décisions prises d'en haut par Paris et imposées en bas sur tout le territoire sans la moindre concertation. Non seulement elle a froissé les élus locaux déjà chagrinés d'être boudés par l'exécutif depuis mai 2017, mais elle a aussi mis en évidence les écarts considérables des territoires en termes d'aménagement et de mobilités, soulignés d'ailleurs au début du mouvement des Gilets jaunes. Vivre à 80 km/h en Ile-de-France quand l'offre de transport est pléthorique est une chose ; la situation est bien différente lorsque l'on habite dans les départements ruraux, isolés, aux routes parfois vieillissantes, aux transports en commun rares et où la voiture reste le seul moyen de locomotion et souvent l'outil indispensable pour travailler.

Sécurité routière, assurément. Autant la décision imposée des 80 km/h a été maladroitement décidée, autant elle n'est pas dépourvue de sens. Il serait injuste, en effet, d'accuser le Premier ministre d'avoir voulu abaisser la limitation de vitesse dans le seul but de remplir les caisses de l'Etat ou d'embêter les Français et les collectivités locales. Si Edouard Philippe s'est engagé sur les 80 km/h, c'est parce que le nombre d'accidents sur les routes était reparti à la hausse pour la première fois depuis un demi-siècle, que plus de la moitié des accidents mortels ont justement lieu sur ces routes secondaires et que la lutte contre les excès de vitesse – l'un des facteurs principaux de la mortalité routière – a démontré son efficacité, notamment depuis l'installation des radars automatiques il y a plus de dix ans.

Au cours du grand débat, Emmanuel Macron a reconnu qu'il fallait « faire quelque chose qui soit mieux accepté et plus intelligent », ouvrant de fait la voie à des aménagements, par exemple le transfert des décisions de la limitation aux Départements. Le gouvernement doit toutefois se garder de tout recul et trouver un « en même temps » entre le nécessaire renforcement de la sécurité routière et la tout aussi nécessaire prise en compte des difficultés et des particularités des territoires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mai 2019)