Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

L'hubris et les retraites

Macron

« En grec, il y a un mot qui s’appelle hubris, c’est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter. Il y a une phrase qui dit que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre, donc il ne faut pas que nous soyons dans la cécité ». En livrant cette analyse en septembre 2018, l’ancien ministre Gérard Collomb, premier des Marcheurs, s’était irrémédiablement brouillé avec Emmanuel Macron, qui avait peu goûté les propos de son ministre de l’Intérieur. Quatre ans plus tard, François Bayrou, autre allié historique du président de la République, a fait une analyse quasi-similaire quand il a considéré que lancer sans précautions ni explications la très clivante réforme des retraites via un simple amendement au projet de loi de finance de la Sécurité sociale constituerait un inacceptable « passage en force », bien éloigné de la promesse d’une nouvelle méthode de gouvernance faite de concertation, d’écoute et de recherche du compromis. Mais avec une majorité relative à l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron, tout aussi agacé soit-il, ne se séparera pas, cette fois, de son contradicteur…

Si une nouvelle modalité devait ainsi être arrêtée hier lors d’un dîner à l’Elysée avec les ministres concernés et les caciques de sa majorité, Emmanuel Macron n’entend en revanche pas renoncer à une réforme des retraites qu’il juge indispensable et urgente. Contre les réserves de sa majorité ou de ses alliés, contre les mises en garde des syndicats de salariés ou du patronat, contre l’avis des Français sondage après sondage, Emmanuel Macron, seul et jupitérien, veut « prendre son risque », selon l’une de ses expressions préférées, convaincu qu’il n’y aura de toute façon pas de bon moment pour faire cette réforme.

Le voilà prêt à affronter la rue avec un texte dont personne par ailleurs ne connaît le contenu. L’âge de départ sera-t-il reculé à 64 ans, 65 ans ? La durée de cotisation sera-t-elle allongée ? Les régimes spéciaux seront-ils supprimés ? La pénibilité et les carrières longues seront-elles mieux prises en compte ? Et à quoi serviront les économies ainsi dégagées : financer le système des retraites ou d’autres dépenses ? Mystère…

Seule certitude, on sera bien loin de la précédente réforme à points stoppée par le Covid et davantage dans une énième réforme paramétrique semblable aux précédentes. Seul point commun : le bras de fer avec les oppositions au Parlement et entre gouvernement et syndicats dans la rue.

Un premier test a lieu ce jeudi avec une mobilisation sociale organisée essentiellement par la CGT. Le gouvernement fera sans surprise le pari de la lassitude et de la fatalité. La dernière fois où des manifestations syndicales ont infléchi une position gouvernementale remonte à 2006, avec le retrait du contrat première embauche (CPE). Les syndicats espèrent au contraire une mobilisation à la hauteur du ras-le-bol qui couve, avivé par l’inflation galopante. Une mobilisation qui ferait tache d’huile comme celle des grandes grèves de 1995 contre – déjà – une réforme des retraites.

À moins que la grogne ne prenne un autre chemin. Un mois après l’alerte de Gérard Collomb sur l’hubris présidentiel naissaient les Gilets jaunes…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 septembre 2022)

Retournement

Putin


Lorsque le 21 septembre dernier, Vladimir Poutine a annoncé à la télévision une « mobilisation partielle » de 300 000 réservistes pour appuyer son « opération militaire spéciale » en Ukraine, chacun a bien compris qu’un tournant se produisait dans la guerre déclenchée le 24 février par la Russie. Confronté à une contre-offensive victorieuse de Kiev dans l’est et le sud de l’Ukraine contre une armée russe qui a connu de multiples revers en sept mois, Vladimir Poutine a choisi la fuite en avant, brandissant une nouvelle fois la menace nucléaire contre l’Ukraine et l’Occident et précipitant en catastrophe l’organisation de pseudos-référendums pour annexer quatre régions occupées. Après ce tournant dans une guerre qui lui échappe, le maître du Kremlin va-t-il subir le retournement de l’opinion russe ?

On n’en est pas encore là mais la « mobilisation partielle » a d’ores et déjà fait chuter les certitudes et la communication de Moscou, dans la population et jusqu’à l’élite du pays.

Dans la population, l’idée que l’on avait affaire à une simple opération militaire selon le récit du Kremlin a vécu. Avec la mobilisation partielle, l’opinion a bien compris qu’il s’agissait d’une vraie guerre aux enjeux de plus en plus obscurs. Les manifestations de Russes refusant de se faire enrôler, organisées spontanément dans les rues de dizaines de villes à travers le pays, les images de ces rassemblements et des arrestations musclées qui ont suivi et qui ont tourné en boucle sur les réseaux sociaux, les erreurs commises par les autorités dans des centres de recrutement enrôlant sans discernement des gens atteints de maladies chroniques ou des médecins, ou la violence du recrutement dans certaines régions : tout cela commence à ébranler l’opinion. Surtout, la fuite de milliers de Russes refusant de servir de chair à canon vers la Géorgie, le Kazakhstan ou la Finlande, s’agglutinant massivement aux postes frontières, fragilise le récit poutinien d’un soutien massif de la population à sa guerre en Ukraine. Certes, ceux qui ont tout quitté pour fuir la Russie sont souvent les jeunes les plus éduqués et les mieux informés sur la situation. Ils ne sont que quelques milliers mais ils peuvent être l’étincelle d’une plus forte mobilisation contre la guerre – et donc contre Poutine – au sein de l’opinion russe.

Vladimir Poutine a beau avoir signé un décret alourdissant les sanctions à l’égard des déserteurs et limogé le général Boulgakov, chef de la logistique militaire, ce véritable point noir de l’offensive russe en Ukraine, le doute s’est instillé aussi dans les sphères dirigeantes. Sur les médias d’État, certains chroniqueurs ont déjà évoqué la perspective de négociations de paix, et la présidente du Sénat, Valentina Matvienko, comme son homologue de la Douma, Viatcheslav Volodine, s’ils soutiennent toujours la guerre, ont dénoncé les excès et les erreurs de la campagne de recrutement de l’armée.

« La meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples » disait Machiavel. Aujourd’hui, une partie du peuple russe a décidé de bouger…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 28 septembre 2022)

Le piège des retraites

euro

Chaque automne, l’examen par le Parlement du projet de loi de finances – le budget de la Nation – pour l’année suivante est un rendez-vous politique important. C’est là que le gouvernement fixe ses priorités, détaille ses choix, sa vision de l’avenir pour le pays. C’est là aussi que députés et sénateurs se positionnent quant à leur appartenance ou non à la majorité présidentielle. Cette année est toutefois exceptionnelle car l’examen du budget intervient dans un contexte totalement inédit.

D’une part, la majorité présidentielle n’est que relative à l’Assemblée nationale, ce qui suppose pour le gouvernement d’aller chercher des voix au-delà des formations qui le composent s’il veut éviter d’avoir à utiliser l’arme du 49.3… qui peut se retourner contre lui si une motion de censure est votée. D’autre part, ce budget a été préparé dans un contexte sans précédent marqué par la guerre en Ukraine qui a avivé la crise de l’énergie et provoqué un retour de l’inflation et par une crise climatique qui impose d’accélérer la transition énergétique. Enfin ce budget 2023 doit aussi tenir compte de la sortie de la crise sanitaire pour laquelle avait été acté un salutaire « quoi qu’il en coûte », soit des dépenses massives, mais qui ont fait déraper les comptes publics, et dont il est toujours très difficile de sortir.

On mesure dès lors toute la difficulté que le gouvernement a eue pour construire un budget qui réponde à toutes ces urgences. Sur ce chemin de crête, où l'exécutif s’est montré très optimiste sur la croissance à venir, Bruno Le Maire et Gabriel Attal ont présenté hier un projet de finances marqué du sceau du en même temps macronien : « protéger les Français et aller vers le plein-emploi ». « La France est à l’euro près », a prévenu le ministre de l’Économie qui veut « tracer une ligne rouge » : qu’aucune nouvelle dépense ne soit introduite au cours du débat parlementaire si elle n’est pas financée. Une vraie gageure. Car le gouvernement, qui a tenté en vain de trouver, via ses « Dialogues de Bercy », des compromis avec des oppositions qui ne votent habituellement pas le budget, sait bien que la surenchère sera davantage de mise que la retenue.

À l’examen déjà très compliqué de ce budget vient s’ajouter une sacrée épine : la réforme des retraites, qui risque de phagocyter tous les débats en électrisant le Parlement. Imposée à l’agenda politique par Emmanuel Macron, cette réforme – dont on ne connaît par ailleurs ni le détail, ni les finalités réelles – cristallise les critiques des oppositions, la colère des syndicats et l’inquiétude voire le rejet des Français. Le chef de l’État a même réussi l’exploit d’instiller le doute au sein de sa majorité jusque chez son allié historique François Bayrou.

Le Président, qui avait promis au soir de sa réélection une nouvelle méthode de gouvernance faite de dialogue et d’horizontalité, renoue ainsi avec la verticalité abrupte et solitaire de son premier quinquennat pour préserver son ADN de « réformateur ». Passer en force ou temporiser ? S’en remettre à une analyse économique du dossier ou mesurer les conséquences politiques ? Pour Emmanuel Macron, il n’y a pas de bonne solution pour se sortir de ce piège des retraites.

Révolution numérique

smartphone

La question n’est pas nouvelle et apparaît à chaque rentrée scolaire pour les parents d’élèves entrant au collège ou étant encore à l’école élémentaire : faut-il doter son enfant d’un téléphone portable, ou plus sûrement d’un smartphone, connecté en permanence à internet ? À partir de quel âge est-il raisonnable qu’un jeune dispose d’un tel appareil ? Quels sont les risques de son utilisation prolongée sur sa santé physique et mentale, sa vision, son attention, sa capacité à réfléchir ? Quelles sont les dérives auxquelles les jeunes peuvent être exposées, entre pornographie toujours très facilement accessible, dépendance aux réseaux sociaux qui déploient des algorithmes perfectionnés pour capter et garder l’attention et cyberharcèlement de la part de camarades malintentionnés ?

Toutes ces questions reviennent depuis déjà plusieurs années mais avec encore plus d’acuité ces deux dernières années, marquées par l’épidémie de Covid-19. La crise sanitaire, en effet, a accéléré la numérisation de la société tout entière comme de l’éducation – qui a expérimenté « l’école à la maison » en visioconférence pendant les confinements. La croissance du temps d’écran au sein des familles a logiquement augmenté. Et cela devrait se poursuivre.

Certains s’offusquent, dénoncent à longueur de tribunes les dangers qui guetteraient les enfants, imputent au smartphone en particulier et au numérique en général une responsabilité dans la baisse du niveau scolaire et font sans cesse l’éloge du « c’était mieux avant ». Pourtant le numérique est déjà présent dans nos vies depuis plus de vingt ans et la « Petit poucette », ce personnage inventé par Michel Serres pour représenter les digital natives, cette génération née avec internet, rivés sur leur smartphone, a été l’héroïne d’un livre publié en 2012…

Comme l’invention de l’écriture, puis celle de l’imprimerie, l’avènement d’une société numérisée provoque des bouleversements qu’il faut avoir l’intelligence de regarder en face, pour en déceler les dangers et les dérives – ils existent – mais surtout pour en mesurer les opportunités et les apports considérables quant à l’accroissement des connaissances, désormais à portée de l’homo numericus que nous sommes potentiellement tous.

Cet exercice ne peut être laissé à l’école, aux parents seuls face aux géants du numérique. Il doit concerner toute la société pour que soient mis en place des garde-fous, des règles claires et éthiques de protection, de transparence et si besoin de sanction.  Dans la dernière enquête « Parents, enfants et numérique » réalisée par l’Observatoire de la parentalité et de l’Éducation numérique (Open) et l’Union nationale des associations familiales, il apparaît que les parents ne se sentent pas assez accompagnés et déclarent avoir besoin d’aide. Le gouvernement avait entendu le message et fait du site jeprotegemonenfant.gouv.fr un portail unique d’informations sur la parentalité numérique.

Parallèlement, pour ne pas subir la révolution numérique, il faut aussi en comprendre les ressorts. L’apprentissage du code, la compréhension des algorithmes ou du métavers sont aussi importants à enseigner que la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans sa bulle devant son écran mais de sortir voir la beauté du monde. C’est à cette condition que l’on fera des jeunes homo numericus d’aujourd’hui les citoyens de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 septembre 2022

Mic mac sur MidCat

gazoduc

La polémique qui oppose la France et l’Espagne a propos de la relance du projet de gazoduc MidCat (Midi-Catalogne) entre nos deux pays illustre finalement assez bien l’état actuel de l’Union européenne, les limites de la solidarité entre États membres, la difficulté à conduire des projets d’infrastructures à l’échelle du continent ou encore la capacité à agir rapidement et en même temps à penser le temps long.

De prime abord, alors que le continent subit de plein fouet la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine, et doit plus particulièrement trouver des réponses à l’épineuse question de l’approvisionnement et des stocks de gaz après l’arrêt des livraisons de gaz russe, le projet MidCat semblait tomber sous le sens. Stoppé en 2019 car considéré par les régulateurs français et espagnol comme trop coûteux par rapport aux avantages escomptés, mais aussi vilipendé par les associations de défense de l’environnement des deux côtés des Pyrénées, le retour en grâce de ce projet paraissait logique au regard de l’urgence énergétique actuelle. Dès lors, le refus de la France de réactiver ce projet est apparu incompréhensible, y compris dans l’Hexagone.

Et pourtant, si Emmanuel Macron a pris le risque d’ouvrir une crise diplomatique avec nos voisins, c’est bien parce que les raisons qui avaient conduit à stopper MidCat sont toujours valables. Il existe déjà des connexions gazières entre la France et l’Espagne et ces dernières ne sont pas utilisées à pleine capacité. La France considère ensuite que, plutôt que de construire des gazoducs très chers – plus de 3 milliards d’euros pour MidCat avec une mise en œuvre qui prendrait des années – il vaut mieux miser sur de nouveaux terminaux de gaz naturel liquéfié dans le nord et l’est de l’Europe et notamment en Allemagne qui en manque cruellement. Enfin, Emmanuel Macron estime qu’avec la transition énergétique et la part croissante des énergies renouvelables dans les années à venir, la consommation de gaz en France, en Espagne et en Allemagne diminuera et que par conséquent il n’y a pas besoin de surinvestir dans les capacités gazières, cette énergie fossile… Fortement soutenue par une Allemagne qui cherche par tous les moyens à se défaire de sa dépendance au gaz russe, l’Espagne évidemment a une lecture inverse du dossier. Quant à l’Europe, qui avait disqualifié le gazoduc MidCat comme projet commun en 2019, elle s’est bien gardée d’intervenir dans ces discussions qui, d’évidence, semblent être dans l’impasse.

Ce mic mac entre pays membres ne relève toutefois pas uniquement que de considérations techniques et énergétiques entre experts. Le dossier est éminemment politique, chaque pays cherchant à préserver ses intérêts. L’Espagne a su profiter au début des années 2000 de la volonté de l’Europe de financer des interconnexions pour accentuer la dérégulation du marché et espère pouvoir faire jouer la concurrence entre pétrole algérien et pétrole norvégien. La France mise, elle, davantage sur l’électricité que le gaz et n’entend pas être finalement un pays de transition gazier entre la péninsule ibérique et l’Europe du Nord.

Au final, on mesure toute la difficulté de l’Europe à bâtir des projets sérieux et solides avec des pays qui, tous, conservent des agendas nationaux. Le Covid nous a pourtant appris qu’une solidarité admise par tous était efficace. Il ne reste plus qu’à l’appliquer à l’énergie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 24 septembre 2022)

Fuite en avant

putin

C’est un dessin de presse au trait épais mais parfaitement ciselé, dont les couleurs délavées sont soulignées par un rai de lumière. Vladimir Poutine est assis, accablé, dans un fauteuil surmonté d’un aigle bicéphale, symbole de la Russie, à côté d’un téléphone rouge, le bouton nucléaire en pendentif. Dans sa main, un pistolet comme s’il était prêt à se suicider dans ce bunker, allusion à Hitler qui s’est donné la mort 30 avril 1945 dans son Führerbunker à Berlin. En lettres capitales jaunes au-dessus de la scène : « La Russie est en train de perdre ». Voilà la une de l’hebdomadaire tchèque « Respekt », cette semaine, qui annonce une victoire de l’Ukraine dans sa guerre contre la Russie et la fin prochaine du maître du Kremlin. Une défaite ou l’impossibilité pour la Russie d’arriver à ses fins est d’ailleurs un scénario auquel se rattachent de nombreux experts. C’est sans doute cette humiliante perspective de perdre la guerre – cette « opération militaire spéciale » lancée le 24 février qui devait conquérir l’Ukraine en quelques jours et renverser le régime « nazi » de Volodymyr Zelensky avant de s’enliser – qui a poussé hier Vladimir Poutine dans une inquiétante fuite en avant.

En appelant à la mobilisation de 300 000 réservistes et en brandissant la menace de recourir à l’arme nucléaire, le président russe franchit, d’évidence, un nouveau cap. Ce n’est pas la première fois que Poutine évoque l’utilisation d’armes nucléaires contre l’Ukraine et ses soutiens occidentaux – raison sans doute pour laquelle il a cru bon de préciser « ce n’est pas du bluff » – mais ces annonces belliqueuses doivent être prises au sérieux. Relayées par sa garde rapprochée qui estime que la Russie est désormais « en guerre contre l’Occident » et proche « de la troisième guerre mondiale », elles dramatisent à dessein la situation pour obtenir un sursaut de mobilisation, mais elles illustrent aussi combien la situation semble échapper à Vladimir Poutine, qui fait face aux premières fissures visibles dans le soutien russe à son « opération ». Car plus les semaines passent, plus les pertes et les déboires s’accumulent pour son armée et plus les Russes s’interrogent sur le bien-fondé de cette guerre, sur les réseaux sociaux – où la star Alla Pougatcheva a pris position contre le conflit – comme sur les médias d’État où le doute s’est désormais installé.

Pour tenter de reprendre la main et sauver la face, Vladimir Poutine montre les muscles et entend réitérer le scénario déjà mis en œuvre en Crimée. Cette fois, quatre régions vont organiser des référendums d’intégration à la fédération de Russie du 23 au 27 septembre. Dès que les républiques populaires de Donetsk (RPD) et de Louhansk (RPL) et les régions de Kherson et Zaporijjia, partiellement conquises par les forces russes, auront répondu « oui », elles deviendront des territoires russes. Toute agression contre eux sera alors considérée par Moscou comme une attaque directe contre la Russie. Cette dernière pouvant dès lors riposter par tous les moyens, y compris nucléaires.

Poutine veut-il aller jusque-là ? Osera-t-il franchir la ligne rouge et déclencher le feu nucléaire à l’heure où même ses « amis » chinois l’appellent au cessez-le-feu ? Ou alors est-ce une énième intimidation, un nouveau chantage, un coup de bluff ? Pour l’heure personne ne sait ce qu’il y a dans la tête de Vladimir Poutine.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 22 septembre 2022)

Fissures

Vladimir Poutine

Dans l’est de l’Ukraine, alors que les troupes russes subissaient de spectaculaires revers face à une contre-offensive ukrainienne qui a permis à Kiev de regagner plus de 6 000 kilomètres carrés occupés par les Russes depuis six mois, à Moscou, Vladimir Poutine inaugurait… une grande roue dans le cadre des festivités du 875e anniversaire de la fondation de la ville. Comme si de rien n’était. Pour le maître du Kremlin, tout va bien et l’ « opération militaire spéciale » qu’il a lancée le 24 février pour « dénazifier » l’Ukraine suit son cours. Elle avance « à un petit rythme » a relevé Vladimir Poutine, pas question donc de changer les objectifs initiaux. Le président russe a même averti qu’il réagirait avec plus de force si ses troupes étaient soumises à une pression supplémentaire, menaçant une nouvelle fois de recourir à l’utilisation d’armes non conventionnelles, nucléaires ou chimiques.

Mais après bientôt sept mois de conflit, ce qui devait être une opération éclair pour l’une des plus puissantes armées du monde confine au fiasco, que la propagande de Poutine peine de plus en plus à cacher. Si les opposants au président russe et à la guerre ont fait profil bas pour éviter d’être jetés en prison, des fissures commencent à apparaître et les voix critiques à devenir audibles hors des conversations familiales. Hier c’est Alla Pougatcheva, reine de la musique pop soviétique, qui a dénoncé la guerre de Poutine. Auparavant, des élus municipaux ont lancé une pétition demandant un départ de Poutine, certains médias, pourtant proches du Kremlin, commencent à exprimer des doutes sur le bien-fondé de la guerre quand des chroniqueurs – encore va-t-en-guerre il y a peu – évoquent désormais des négociations de paix à mots de moins en moins voilés. Si les interrogations prennent de l’ampleur, certains observateurs imaginent, non pas un putsch qui renverserait Vladimir Poutine, mais une révolution de palais comme celle qui était intervenue entre Boris Eltsine et – justement – Vladimir Poutine, pour peu que ce dernier obtienne des garanties quant à sa sécurité.

On n’en est évidemment pas encore là, mais l’Histoire connaît parfois des accélérations imprévues. Le charnier d’Izioum – 450 corps enterrés vraisemblablement après avoir été torturés – découvert par les soldats russes qui ont libéré la zone occupée par les Russes pendant six mois, suscite une telle indignation internationale que celle-ci a forcément atteint la Russie. Après les crimes de guerre de Boutcha, commis entre les 27 février et 31 mars 2022, voilà des exactions qui isolent un peu plus Vladimir Poutine. Les pays « amis » qu’il a rencontrés au sommet de Samarcande et dont il espérait un franc soutien l’ont d’ailleurs mis sous pression en l’appelant à mettre fin au conflit dont les répercussions ont fragilisé toutes les économies mondiales… Reste à savoir si Vladimir Poutine entendra enfin ces messages alors que l’hiver approche et pourrait geler la ligne de front.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 19 septembre 2022)

Vitesse et précipitation

autoroute

Évoquez l’abaissement de la limitation de vitesse sur autoroutes de 130 à 110 km/h et vous avez l’assurance d’obtenir une discussion animée en famille, entre amis ou entre collègues. C’est que dès qu’il s’agit de la « bagnole », passion française s’il en est, les esprits s’échauffent vite. Sans doute car il s’agit de l’un des sujets qui recouvrent de multiples aspects, sociétaux, sécuritaires et politiques.

Sociétaux car chacun, qu’il soit ou non titulaire du permis de conduire, a développé une relation particulière à l’automobile. Pour les uns, il s’agit d’un moyen de transport individuel et égoïste, anachronique à l’heure du dérèglement climatique et de la sobriété énergétique, et qu’il faudrait chasser des villes et remplacer par le vélo ou des transports en commun. Pour les autres, l’automobile reste le symbole de la liberté associé parfois au plaisir de la conduite et de la découverte. Pour de nombreux Français, et particulièrement ceux en zones rurales, il s’agit tout simplement du seul moyen – qui pèse de plus en plus sur leur budget – de se déplacer pour faire les courses ou se rendre au travail, faute de disposer d’alternatives.

Le débat sur l’abaissement à 110 km/h de la limitation de vitesse sur autoroute est aussi évidemment celui de la sécurité routière. La vitesse, toutes les études le montrent, est l’un des facteurs – mais pas le seul – responsable des morts sur la route. Dès lors, la réduire permet bien de faire baisser ce chiffre macabre qui brise trop de familles. Le renforcement des contraintes sur la vitesse avec les radars est efficace mais il serait d’autant plus accepté si l’on prenait aussi en compte les évolutions des infrastructures et des automobiles. Les routes d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec celle des années 70 tout comme les voitures d’aujourd’hui bardées de capteurs, d’airbags et de limiteur qui aident à mieux conduire. Enfin, avant de bouleverser une limitation de vitesse connue et compréhensible de tous, il serait bon de regarder ce que font nos voisins européens entre les autoroutes sans limitations en Allemagne ou celles dont la vitesse limite varie entre l’été et l’hiver. Aux normes européennes qui s’imposent aux constructeurs pourrait ainsi répondre une homogénéité des codes de la route dans l’UE.

Mais c’est bien sûr l’aspect politique de cet épineux dossier qui pourrait in fine fixer l’avenir de la proposition récurrente de rouler à 110 km/h sur les autoroutes, qui représentent 31 % des trajets des Français. À cet égard, l’expérience récente du passage de 90 à 80 km/h sur les routes secondaires va certainement inciter à la prudence. Lancée sans concertation par Edouard Philippe, cette réduction de vitesse vue comme une décision technocratique venant de Paris, a été mal vécue par les élus et incomprise par les automobilistes. La machine arrière effectuée par le gouvernement, marqué par le mouvement des Gilets jaunes, a laissé un paysage morcelé entre des départements à 80 km/h, d’autres plus rares à 90 km/h et d’autres encore avec un mix des deux limitations. Ubuesque…

À l’aube d’un automne social chaud, Emmanuel Macron qui avait été mis devant le fait accompli par Edouard Philippe, devrait cette fois appuyer sur la pédale de frein pour éviter toute précipitation sur la vitesse…

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 18 septembre 2022)

Epée de Damoclès

gaz

Les responsables politiques qui ont à gérer la crise énergétique qui frappe l’Europe depuis la fin 2021 et plus encore depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février, semblent avoir tiré les leçons des erreurs commises lors d’une autre crise, celle de la pandémie de Covid-19. Au début du déferlement du coronavirus et de la panique qu’il provoqua en 2020, le chacun pour soi avait prévalu dans les pays membres de l’Union européenne, retardant de fait la prise des bonnes décisions et la mise en place d’une solidarité efficace. Face à la crise de l’énergie, les 27 ont cette fois très tôt réagi de concert, ce qui était d’autant plus délicat que les pays membres étaient dans des situations très différentes, l’Allemagne étant par exemple beaucoup plus dépendante que la France des livraisons de gaz russe. Au final, la solidarité européenne s’est mise en place en tenant compte des particularités de chacun et, hier, après des décisions déjà prises sur la sécurisation des approvisionnements en gaz, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a présenté des mesures fortes pour atténuer les conséquences de la hausse des prix de l’électricité, entre une réforme du marché qu’elle avait poussé à la dérégulation, la taxation des superprofits ou encore le chemin de la sobriété énergétique pour les 27.

A ce cadre européen, qui sera discuté le 30 septembre par les ministres de l’Énergie, s’ajoutent les mesures que prennent individuellement chaque pays. Depuis l’automne 2021, la France est, d’évidence, l’un des pays les plus protecteurs de l’UE avec son bouclier tarifaire qui, en 2022, a bloqué la hausse des tarifs d’électricité pour les particuliers à 4 %, et gelé ceux du gaz au niveau d’octobre 2021. Une telle situation face à la hausse continue des prix de l’énergie était évidemment intenable sur le long terme, mais comment passer en douceur d’un « quoi qu’il en coûte » énergétique à un « combien ça coûte » pour reprendre l’expression du ministre des Comptes publics Gabriel Attal ? Sur ce délicat chemin de crête, Elisabeth Borne a proposé hier une voie, sur laquelle soufflent le chaud et le froid. Le gouvernement s’est ainsi engagé à prolonger le bouclier tarifaire en 2023 pour les ménages, les copropriétés, les petites entreprises et les petites communes, mais les prix de l’électricité et du gaz vont bien augmenter de 15 %… Face à cette hausse – qui serait bien pire sans le bouclier – le gouvernement opte pour des chèques énergie de 100 à 200 euros sous conditions de revenus qui seront versés à quelque 12 millions de foyers modestes.

Ce bouclier et ces aides contre la hausse des prix – illustration d’un État providence dont on ne cesse de retrouver les vertus depuis deux ans – sont évidemment bienvenus pour les Français qui subissent l’inflation galopante, au-delà de l’énergie, sur leurs autres dépenses, notamment alimentaires. Mais ils ne doivent pas retarder l’urgence d’un changement de modèle : retrouver la sobriété énergétique, faire la chasse au gaspi, réfléchir à notre mix énergétique entre part du nucléaire à moderniser et développement des renouvelables, le tout avec un sens aigu de l’équité dans l’accès à l’énergie. Ce chantier colossal est l’épée de Damoclès du défi énergétique qui se joue de tous les boucliers ; un défi qu’il faut relever sans attendre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 15 septembre 2022)

Fatalité

entreprise

La pandémie de Covid-19 a été une crise évidemment sanitaire mais aussi économique avec des conséquences dramatiques pour des millions de salariés et d’entreprises. Au fur et à mesure de la progression du coronavirus, des pans entiers de l’activité économique du pays se sont arrêtés, du secteur aérien qui a subi l’une des pires baisses du trafic mondial au secteur du BTP, de l’hôtellerie-restauration au secteur culturel dont les établissements ont été fermés en raison des confinements et couvre-feux successifs. Heureusement, l’État, mais aussi de nombreuses collectivités territoriales, dont les régions, sont intervenus pour amortir le contrechoc de l’épidémie, instaurant ici du chômage partiel pour les salariés et là des aides pour soutenir les entreprises et leur éviter la faillite. Fonds de solidarité, exonérations de charges, financement de l’activité partielle et prêts garantis par l’État (PGE, 145 milliards d’euros en deux ans).

L’intervention, rapide et massive, de cet État providence qui semblait ne plus être dans l’air du temps face à des options beaucoup plus libérales a été capitale, en France comme dans les autres pays européens. Le « quoi qu’il en coûte », selon l’expression d’Emmanuel Macron, a joué pleinement son rôle pour éviter « l’effondrement » économique qu’évoquait Edouard Philippe au début de l’épidémie. Chacun se doutait cependant qu’une fois la crise sanitaire passée, le « retour à la normale » ne se ferait peut-être pas sans heurts pour nombre d’entreprises notamment les sociétés « zombies » qui étaient en difficultés avant la crise et dont la survie a été artificiellement prolongée par ces aides.

Toutefois, le boom des faillites redouté par certains n’a pas eu lieu à la rentrée 2021 dans un contexte de reprise. Les défaillances d’entreprises sont restées encore à un niveau faible au premier semestre 2022 par rapport à l’avant-Covid. Mais la situation pourrait rapidement empirer car les entreprises doivent rembourser leurs PGE lorsqu’elles en ont souscrit un et, surtout, faire face à un nouveau contexte économique difficile avec l’inflation galopante due à la guerre en Ukraine et une crise de l’énergie jamais vue depuis les derniers chocs pétroliers des années 70. À cela s’ajoutent pour certains secteurs de fortes perturbations sur les approvisionnements en matières premières. Au final, nombre de sociétés, dont l’activité est plus faible qu’espérée, craignent pour leur avenir et voient ressurgir le spectre de la faillite. C’est particulièrement vrai pour les petites voire très petites entreprises, ce qui a conduit le Syndicat des indépendants et des TPE (SDI) à tirer le signal d’alarme et réclamer l’aide de l’État qui pour l’heure temporise.

La crainte de voir le pays confronté à une explosion de faillites au moment du Covid a, en tout cas, permis de donner un coup de projecteur sur les difficultés des entreprises. En février 2021, la mission « Justice économique » a ainsi fait de nombreuses recommandations : meilleure information, détection précoce des entreprises en difficulté, accompagnement, procédures judiciaires de prévention. Toutes ces pistes restent encore à mettre en place pour redonner des perspectives et faire en sorte que la faillite ne soit pas une fatalité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 14 septembre 2022)

Sortir du déni

tableau

Des professeurs qui ne peuvent plus enseigner correctement l’histoire de la Shoah, de l’Antiquité ou certaines œuvres littéraires, dont les cours sur la liberté d’expression ou la laïcité sont contestés par certains de leurs élèves qui y voient des blasphèmes, des matières scientifiques auxquelles des élèves opposent les dogmes religieux ou les pires théories complotistes, des cours de sport ou de musique qui sont perturbés ou contournés au nom de pratiques religieuses ou en raison d’un sexisme d’un autre âge. Et des parents d’élèves qui s’immiscent de plus en plus pour contester le programme des enseignements et le fonctionnement des établissements, afin de soutenir leur progéniture contre leurs professeurs, réclamant bruyamment des sanctions disciplinaires ici, criant là à l’offense, aux discriminations, à l’islamophobie ou au racisme sur les réseaux sociaux et parfois devant de complaisantes caméras de télévision. Et n’hésitant pas à diffuser des messages haineux à l’encontre des enseignants.

De marginales, ces situations où s’expriment l’islamisme le plus décomplexé, l’antisémitisme le plus crasse, l’homophobie la plus violente se sont multipliées ces vingt dernières années jusqu’à l’impensable : l’assassinat en 2020 du professeur Samuel Paty, qui avait montré à ses élèves des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Un professeur décapité parce qu’il faisait de façon consciencieuse, passionnée et bienveillante son travail : former des citoyens libres et éclairés.

Deux ans après cette tragédie, qui avait soulevé une immense émotion dans l’opinion jusqu’au sommet de l’État, la publication de deux livres de témoignages montre que la situation n’a pas suffisamment évolué et qu’il est plus urgent que jamais de sortir du déni. D’abord pour rappeler fermement les principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité sur lesquels est bâtie notre école publique, qui doit être hermétique à toutes les pressions, à tous les dogmes, à toutes les intimidations religieuses ou politiques. Aucun accommodement, aucune transigeance n’est possible sur ces piliers universalistes.

Ensuite pour soutenir, sans tergiverser, les professeurs quand ils subissent attaques et menaces et auxquels on a trop souvent opposé le « pas de vague » quand ils dénonçaient leurs difficultés. C’est l’affaire du ministère de l’Éducation nationale de leur apporter ce soutien inconditionnel en même temps qu’une formation solide pour qu’ils puissent faire face à ces situations. Mais c’est aussi l’affaire de toute la société, parents d’élèves, citoyens, acteurs institutionnels ou associatifs qui doivent se dresser pour défendre l’école.

Mais sortir du déni c’est aussi rappeler que les difficultés rencontrées par les enseignants face à l’islamisme, si elles sont trop nombreuses, ne sont pas majoritaires, contrairement à l’instrumentalisation qu’en font certains médias d’extrême droite, et certains élus qui dévoient et déforment le principe de laïcité à des fins politiques. Le gouvernement a mis en place un certain nombre de mesures en matière de laïcité et dans la majorité des écoles les enseignements se font normalement et dans la sérénité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 4 septembre 2022)

Anticiper

pipeline

Gouverner c’est choisir. La formule de Pierre Mendès-France a fait florès. Mais gouverner c’est aussi prévoir autant que faire se peut, anticiper les grands bouleversements à venir et mesurer, forcément au trébuchet, toutes les conséquences possibles d’une décision en fonction des différents scénarios. Pour cela le gouvernement ne manque pas d’experts, les siens propres réunis par exemple dans France stratégie, ou d’autres venus de cabinets de conseil que l’actuel gouvernement a très souvent sollicités.

Mais une fois que la décision est prise en fonction d’un contexte particulier, elle ne résiste parfois pas aux événements ultérieurs, plaçant les décideurs dans des situations périlleuses voire inextricables. C’est ce qui arrive actuellement à de nombreux pays européens en matière d’énergie. Le choix d’Angela Merkel de sortir l’Allemagne du nucléaire, après l’accident de Fukushima en 2011, et de privilégier le gaz russe, via de nouveaux gazoducs, semblait courageux et pertinent. Avec la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine et l’arrêt des livraisons de Gazprom, son successeur Olaf Scholz, au pied du mur, est aujourd’hui contraint de faire machine arrière.

En France, l’arrêt en 2020 de la vieillissante centrale nucléaire de Fessenheim après des années de débats semblait, là aussi, épouser le sens de l’histoire : diminuer le poids du nucléaire au profit des énergies renouvelables dans notre mix énergétique. La guerre en Ukraine a rebattu les cartes, Emmanuel Macron a décidé de relancer un programme nucléaire ambitieux mais doit aujourd’hui agir avec le retard des renouvelables en France et les difficultés d’EDF avec un parc de 56 réacteurs dont 32 sont à l’arrêt, ce qui laisse entrevoir de possibles pénuries cet hiver, alors que la France devrait être largement autosuffisante voire exportatrice. De la même façon, l’arrêt en 2019 d’un gazoduc entre l’Espagne et la France, jugé à l’époque trop coûteux et portant atteinte à l’environnement, apparaît aujourd’hui comme une erreur.

La crise énergétique née il y a à peine six mois bouscule ainsi les certitudes qui étaient les nôtres. En disant – de façon abrupte pour tous ceux qui sont dans la précarité – qu’on vivait « la fin de l’abondance », « la fin de l’évidence » et « la fin de l’insouciance », Emmanuel Macron a parlé juste… mais sans aller jusqu’à reconnaître les erreurs du passé. Car la crise énergétique souligne moins l’impréparation à court terme des pays européens – l’UE a réagi plutôt rapidement pour sécuriser ses approvisionnements pour cet hiver – que leur manque d’anticipation sur le long terme. Faute d’avoir anticipé la nécessité d’être souverain – mais solidaire – en matière d’énergie, faute d’avoir suivi les avis éclairés des experts, au profit d’options politiques et parfois démagogiques, les pays européens doivent parer au plus pressé pour éviter les black-out, les coupures de gaz et protéger leurs populations d’une historique flambée des prix.

Gageons que la leçon devrait être retenue et que la transition écologique et énergétique, urgente face à l’accélération du dérèglement climatique, fera l’objet de décisions qu’on ne regrettera pas…

(Editorial publié dans La Dépêcher du Midi du vendredi 2 septembre 2022).

Trompe-l'oeil

essence

L’entrée en vigueur de la nouvelle ristourne du gouvernement sur le prix du litre de carburant sera évidemment bien accueillie par les Français. Alors qu’en cette rentrée, l’inflation galopante flirte avec les 8 % dans l’alimentaire et pourrait atteindre 10 % d’ici la fin de l’année, le passage de 18 centimes d’euros de rabais par litre, en vigueur depuis le 1er avril, à 30 centimes en septembre et en octobre, puis à 10 centimes en novembre et en décembre, sera forcément apprécié par tous ceux qui n’ont pas d’autres solutions que de prendre leur voiture pour aller travailler, faute de disposer de transports collectifs, ce qui est particulièrement vrai dans les territoires ruraux. Cette nouvelle ristourne sera de plus abondée par Total Énergies qui consent ce geste aux Français peut-être par crainte de voir le débat sur la taxation des superprofits des pétroliers – effective en Espagne ou au Royaume-Uni – ressurgir dans le débat public en France…

Pour le gouvernement, cette ristourne est un pis-aller, fruit d’un subtil compromis avec les parlementaires Les Républicains, indispensables force d’appoint d’une majorité présidentielle relative à l’Assemblée. Peu gênés par la contradiction d’appeler de façon obsessionnelle à la maîtrise des comptes publics et de réclamer une nouvelle ristourne qui va coûter quelque 4,4 milliards d’euros à l’État, les Républicains se sont félicités d’avoir fait reculer le gouvernement, qui avait imaginé un dispositif plus ciblé mais plus complexe. À l’extinction progressive de la ristourne de 18 centimes qui profitait à tous les Français sans distinction de ressources, l’exécutif avait imaginé un dispositif de chèque carburant réservé, sous conditions de revenus, à quelque 11 millions de travailleurs modestes, salariés et indépendants. Ce mécanisme apportait un surcroît de justice sociale et une réponse au Conseil d’analyse économique, qui avait montré que la remise sur le prix à la pompe avait jusqu’à présent bénéficié deux fois plus aux ménages aisés qu’aux foyers modestes…

Reste que si cette ristourne soulagera le budget de crise des Français, elle risque bien de ne rien régler et pourrait même devenir explosive pour le gouvernement. Non seulement elle intervient avec retard dans un moment où le prix du baril a diminué, mais qu’adviendra-t-il ensuite lorsqu’elle arrivera à expiration le 1er janvier 2023, alors que la situation internationale sur le prix de l’énergie sera vraisemblablement loin d’être réglée ? Une brusque remontée des prix à la pompe pourrait susciter une grogne sociale comme celle des Gilets jaunes, dont le mouvement avait démarré en grande partie à cause du prix de l’essence…

Enfin, cette ristourne, si bénéfique soit-elle en cette rentrée, s’apparente à un trompe-l’œil qui nous enferme dans une périlleuse procrastination. Car elle repousse le moment où nous devrons faire des choix stratégiques et difficiles pour l’avenir, entre une nécessaire sobriété énergétique dont Emmanuel Macron s’est fait le chantre et le développement de nouvelles infrastructures de transports (trains, voitures électriques, etc.) qui devront être équitablement accessibles à tous les Français.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 1er septembre 2022)