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Éditos

Le nucléaire : retour en grâce mais...

nucleaire

C’est un vieux débat que celui de l’énergie nucléaire qui revient dans l’actualité avec une nouvelle donne provoquée par une crise sanitaire inédite qui a fait bondir la demande et donc les prix de l’énergie, et une crise climatique majeure qui pousse le monde à revoir ses mix énergétiques en privilégiant ceux qui permettent de lutter contre la pollution et le réchauffement du climat.

Ce débat nucléaire entre pro et anti, radical et parfois brutal, a longtemps été celui de bloc contre bloc. Né après la fin de la Seconde Guerre mondiale et les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, le mouvement anti-nucléaire s’est intensifié dans les années 70 lorsque, après le choc pétrolier, le programme français est monté en puissance pour construire les quelque 54 réacteurs que nous connaissons. Les pro et les anti-nucléaire se sont alors affrontés entre considérations énergétiques et industrielles d’un côté – soutenir une filière d’excellence française et fournir de l’électricité au meilleur prix aux Français – environnementales et de santé publique de l’autre – dénoncer l’accumulation de déchets radioactifs et les risques d’accidents susceptibles de polluer irrémédiablement l’environnement et d’attenter à la santé des Français. Bataille de chiffres, accusation de dissimulation ou de manipulation, intrusion de militants dans les centrales lors d’actions coup de poing, intense lobbying des sphères politiques, etc. Pas de place à la nuance…

Ces dernières années, le débat paraissait pourtant s’être émoussé face aux promesses des énergies renouvelables, photovoltaïques et surtout éoliennes. Démanteler les centrales vieillissantes paraissait logique et l’accident de Fukushima en 2011 a tenu le nucléaire en piètre estime dans l’opinion publique. Dix ans plus tard, la situation a radicalement changé : les éoliennes font l’objet de vives polémiques, accusées d’enlaidir le paysage ou d’être plus coûteuses qu’efficaces, et le nucléaire apparaît comme l’énergie décarbonée par excellence et le garant de notre indépendance énergétique et de notre souveraineté économique.

Ce retour en grâce du nucléaire n’est d’ailleurs pas propre à la France, il est mondial : l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) vient même de relever ses projections pour la première fois depuis 2011 en prévoyant un doublement de la puissance installée d’ici à 2050. Et alors qu’Emmanuel Macron veut relancer les projets nucléaires, notamment les petits réacteurs, la Commission européenne doit dire en janvier si elle classe le nucléaire… comme énergie verte.

Ce retournement de situation ne doit toutefois pas faire oublier une réalité beaucoup plus complexe : d’un côté le coût de la surveillance des centrales vieillissantes va augmenter, les EPR à venir seront eux aussi très coûteux et surtout, on ne peut pas miser uniquement sur le nucléaire. Dans son dernier rapport « Futurs énergétiques 2050 » où étaient étudiés six scénarios de mix énergétiques pour l’avenir (dont le 100 % renouvelables et 0 % nucléaire), RTE estime que pour répondre aux besoins de demain, nous aurons besoin et du nucléaire et des énergies renouvelables.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 décembre 2021)

Dramatiser sans démoraliser

 

omicron

Ce lundi 27 décembre aurait pu être un jour de fête, en tout cas de célébration puisque hier, cela a fait un an que la campagne de vaccination contre le Covid-19 a commencé. Chacun se souvient de Mauricette, cette pimpante retraitée de 78 ans qui s’était dite « émue » devant les caméras en devenant la première personne en France à être vaccinée contre le coronavirus, à l’hôpital René-Muret de Sevran, en Seine-Saint-Denis. Entamée avec retard et une logistique qu’il a fallu faire monter en puissance avec les vaccinodromes, la campagne vaccinale française a depuis rattrapé bien des pays qui nous distançaient, notamment le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Un an après, plus de 52 millions de Français ont reçu une première dose, dont plus de 51 millions les deux doses, et la France compte plus de 21 millions de personnes vaccinées avec la dose de rappel.

Mais, las ! Hier l’heure n’était pas à la fête. L’exécutif, qui a un temps escompté le retour prochain de jours heureux entre perspective de fin de l’épidémie et reprise économique, a dû revoir ses plans face à la fulgurance du variant Omicron, véritable vague dans la vague du variant Delta qu’il va bientôt supplanter. La contagiosité d’Omicron est, en effet, telle qu’il pourrait en janvier paralyser le pays avec un nombre record de milliers de cas positifs et donc d’arrêts de travail.

Comment freiner ce variant et éviter que les hôpitaux – déjà en tension avec des personnels aussi admirables qu’épuisés – ne soient submergés tout en préservant l’activité économique ou l’éducation des enfants ? Comment endiguer la vague sans enfermer la société ? Comment trouver cet impossible chemin de crête entre les rassuristes et les alarmistes ? Comment dramatiser sans démoraliser ? C’est à la poursuite de cet « en même temps » qu’Emmanuel Macron et ses ministres ont travaillé hier lors d’un conseil de défense sanitaire puis d’un conseil des ministres extraordinaire : au premier de décider de nouvelles mesures restrictives en poussant le plus loin possible le curseur vers la ligne rouge du confinement ; au second d’acter la transformation très sensible du pass sanitaire en pass vaccinal – une « obligation vaccinale déguisée » selon Olivier Véran – via un projet de loi qui arrivera devant le Parlement en janvier avec des débats houleux.

Avec ces deux leviers, l’exécutif croit pouvoir franchir la 5e vague Delta et affronter la 6e vague Omicron en s’accrochant à l’espoir formulé la semaine dernière par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). « Nous avons les outils pour faire rendre gorge à la pandémie : si on les utilise correctement, nous avons le pouvoir d’y mettre fin en 2022 », estimait Maria Van Kerkhove, chargée de la lutte contre le Covid à l’OMS.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 28 décembre 2021)

Le jeu de l'amour et du hasard

 

amour

Sorti en 2013, le film « Her » (Elle) de Spike Jonze, romance de science-fiction se déroulant en 2025, préfigurait-il le devenir des applications de rencontre ? L’histoire est celle d’un écrivain public divorcé, incarné par Joaquin Phoenix, qui installe sur son smartphone une intelligence artificielle, baptisée Samantha, qui va tellement coller aux attentes de son propriétaire qu’il finit par en tomber amoureux à la grande inquiétude de ses amis. Le héros, qui pensait ainsi s’éviter la souffrance qui peut naître d’une relation avec une personne humaine, ne se rendra compte que bien plus tard de la réalité froide et mercantile qui se cache derrière l’avatar numérique si parfait.

Nous n’en sommes pas encore là mais force est de constater que depuis la mise en ligne, il y a bientôt vingt ans, de la première version du site de rencontres Meetic, la recherche d’une relation affective – ou sexuelle ne soyons pas naïf – est de plus en plus soumise à des algorithmes.

La personnalité des utilisateurs et utilisatrices et/ou leurs désirs les plus intimes sont ainsi passés au tamis informatique afin de remplir la promesse ultime de faire correspondre – matcher – deux profils aux caractéristiques plus que compatibles, similaires. L’ingéniosité des applications consistant à donner l’illusion du contrôle à celui ou celle qui, de clic en swipe, reste finalement enfermé, comme sur les réseaux sociaux, dans une bulle de filtre où le hasard n’a évidemment plus guère sa place.

La majorité des utilisateurs – et notamment les plus jeunes de la génération Z – ne sont dupes de rien et ont heureusement conscience de ces limites, savent les surmonter et en jouer pour redonner aux rencontres un marivaudage numérique que n’aurait pas renié Marivaux et dans lequel les femmes se retrouvent, aujourd’hui, sur un pied d’égalité avec les hommes. 

Dans le paysage hyperconcurrentiel des applications de rencontres qui ciblent de plus en plus des créneaux spécifiques de la population (les jeunes, les seniors, etc.), la pandémie de Covid-19 a parachevé cette numérisation des relations. Confinements et couvre-feux ont d’ailleurs eu deux conséquences mesurées par l’Ifop. D’une part, une recherche de sérieux : les applications de rencontre ont été davantage activées dans l’optique d’une relation sérieuse (62 %) que pour une relation d’un soir (56 %). Et d’autre part une virtualisation plus poussée des relations. La plus forte tendance de l’étude de l’Ifop montre « l’explosion du nombre d’individus admettant avoir recherché sur ces plateformes une personne avec qui flirter en ligne mais sans chercher à se rencontrer en vrai » mais aussi l’explosion des rapports sexuels virtuels, qui ont été multipliés par cinq sur les six dernières années. Qu’en sera-t-il lorsque le Metavers, l’univers virtuel de Facebook sera en place ? « Her » était décidément bien visionnaire…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 décembre 2021)

Ancien monde, nouveau monde

 

banque

La faillite de Swoon, qui proposait un compte de paiement sur mobile et, en produit d’appel, un compte rémunéré à 3 % à partir de prêts aux PME, et qui laisse aujourd’hui sur le carreau quelque 500 clients, ou encore les clients de la néobanque allemande N26 qui ont vu leurs comptes bancaires fermés du jour au lendemain et attendent pour certains toujours la restitution de leur argent, sont deux affaires récentes bien différentes. Mais elles permettent de tirer deux leçons en ce qui concerne les fintech, ces start-up spécialisées dans la finance qui bousculent le secteur bancaire.

La première est que, comme pour n’importe quel produit financier, il convient de faire preuve de prudence, de fuir les promesses de rendements trop alléchants ou de services inclus gratuits mais vite limités, et de se renseigner sur le pedigree des sociétés à qui l’on va confier son argent. On ne compte plus le nombre de fintech arrivées sur le marché avec de belles vitrines… mais qui cachent des fondations très fragiles ou dont le business plan se révèle bancal. Les futurs clients – particuliers comme professionnels – doivent passer outre le matraquage marketing et se renseigner sérieusement auprès des comparateurs spécialisés, des forums internet dédiés ou des associations de défense des consommateurs avant franchir le pas.

La deuxième leçon est que ces affaires, qui donnent d’évidence une mauvaise image des néobanques, ne sauraient masquer leur incontestable succès bâti avant tout… sur les mauvaises pratiques des banques traditionnelles. Les frais exorbitants de tenue de compte, les conseillers bancaires difficilement joignables, le coût du moindre virement interbancaire, les dates de valeurs pour les chèques, les frais supplémentaires lorsque l’on est à l’étranger, etc. : tout cela a contribué à ce que de plus en plus de clients quittent leur banque ou ouvrent un autre compte dans une néobanque qui propose tous ces services gratuitement ou à prix serrés, le tout pilotable en temps réel sur son smartphone. Ciblant prioritairement les digital natives, ces jeunes qui ont toujours connu internet, les néobanques ont su trouver leur public en profitant notamment de la faiblesse de la numérisation des banques traditionnelles, devenant parfois de grands acteurs bancaires comme N26 ou Revolut.

L’émergence de ces fintech a poussé les banques traditionnelles à investir massivement dans le numérique pour rattraper leur retard et conserver leur clientèle, soit en développant des services identiques en interne soit en rachetant tout simplement des fintech. Boursorama banque est ainsi devenue la propriété de la Société générale, Eko by CA est celle du Crédit agricole, Nickel de BNP Paribas, etc. Toutes mettent en avant deux atouts qui leur permettent de s’assurer une meilleure fidélité de leurs clients que ceux, plus versatiles des néobanques. Le premier, ancien est la notoriété de leur maison mère et la confiance qu’elle inspire. Le second, plus récent et en plein essor depuis la pandémie de Covid-19, est le besoin des clients d’avoir des conseils sur le patrimoine, les investissements, etc.

Les banques traditionnelles n’ont pas dit leur dernier mot pour compter dans le monde d’après…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 décembre 2021)

Jamais plus jamais ?

 

confinement

Après bientôt deux années d’épidémie, le Covid-19 nous aura appris une chose : il ne faut jamais dire jamais. Car cette pandémie insaisissable est, d’évidence, toujours prête à rebondir avec un nouveau variant alors qu’on pensait en avoir fini. Le Covid-19 épuise les scientifiques qui apprennent chaque jour un peu plus comment fonctionnent le coronavirus et ses mutations, fatigue les soignants qui font dignement et courageusement face à la 5e vague Delta et la 6e vague Omicron qui arrive, et exaspère chacun d’entre nous, professionnels ou particuliers, qui rêvons de retrouver, sinon la vie d’avant, du moins une vie plus normale où les relations sociales ne seraient pas conditionnées par une multitude de contraintes, nécessaires mais exténuantes, où la vie sociale, culturelle, économique ne se déroulerait pas sous une chappe de restrictions entre gestes barrière et pass sanitaire.

Après le premier confinement du 17 mars au 11 mai 2020, chacun s’accordait à dire – et le gouvernement au premier chef – plus jamais ça ! Et pourtant cette épidémie de Covid nous a contraints à organiser un deuxième confinement du 30 octobre au 15 décembre 2020. Plus jamais ça redisions-nous alors encore. Las ! Un troisième confinement, certes moins strict que le premier, a dû être décidé du 3 avril au 3 mai 2021. Plus jamais ça martelions-nous encore une fois…

Face au variant Omicron dont la progression fulgurante effraie le monde, allons-nous renouer avec un nouveau confinement ? La question est dans toutes les têtes. Pour l’heure aucun pays touché par Omicron ne se résout à l’extrémité d’un confinement généralisé, total, strict, car si le principe du confinement a bien prouvé son efficacité sanitaire, il s’accompagne aussi de terribles et lourdes conséquences socio-économiques et psychologiques sur les populations.

Alors face à la multiplication des cas dus à Omicron – un doublement tous les 1,5 à 3 jours selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – chaque pays pioche dans la palette des restrictions déjà éprouvées : ici un confinement limité pour les fêtes ou localisé sur un territoire très impacté, là un couvre-feu, ailleurs un pass sanitaire élargi à de plus en plus de lieux voire au travail, plus loin des fermetures de frontières aux pays les plus à risques, etc. Et partout la volonté d’accélérer la vaccination, la meilleure arme contre le virus, celle qui pourrait permettre d’en finir avec l’épidémie l’année prochaine si, comme le dit l’OMS, 70 % de la population de chaque pays est vaccinée d’ici à mi-2022… Le bout du tunnel semble encore loin, incertain même, mais il existe et constitue cet espoir qui, depuis deux ans, fait tenir l’Humanité qui ne veut pas renoncer. Jamais.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 décembre 2021)

Pari sanitaire, effet politique

pass

En annonçant vendredi soir la volonté du gouvernement de transformer d’ici fin janvier le pass sanitaire en pass vaccinal, c’est-à-dire accessible aux seules personnes vaccinées contre le Covid-19 ou guéries de celui-ci, c’est peu dire que le Premier ministre Jean Castex a surpris son monde. Mais face à la 5e vague de l’épidémie et, surtout, face au variant Omicron, véritable vague dans la vague à la progression fulgurante, l’exécutif a pris un pari sanitaire aux effets très politiques.

Pari sanitaire car face aux menaces, le simple rappel du respect des gestes barrière en famille autour de la table de Noël ne suffisait évidemment pas. Alors que la France, pays parmi les plus vaccinés au monde, semble pour l’instant mieux tirer son épingle du jeu, l’exécutif a choisi de faire monter en puissance la principale arme dont nous disposons face au coronavirus : la vaccination, qui atténue les transmissions et évite de développer une forme grave de la maladie.

Après la dose de rappel puis l’élargissement imminent de la vaccination aux enfants, le gouvernement a choisi d’accentuer encore la pression sur les quelque 5 à 6 millions de Français toujours pas vaccinés, avec l’outil du pass vaccinal. Que l’on y voit « une obligation vaccinale déguisée » comme le concède Olivier Véran ou « une forme de semi-confinement des personnes qui ne sont pas vaccinées », comme le dit le Pr Alain Fischer, le résultat est le même : il est temps d’en finir avec les mauvaises raisons du refus de la vaccination qui, par égoïsme, fragilise la santé de tout un pays. Après des millions d’injections partout dans le monde, des centaines d’études sur les effets secondaires potentiels, les doutes légitimes et les théories complotistes des débuts n’ont plus lieu d’être : les vaccins ont montré toute leur efficacité contre le Covid-19. L’écrasante majorité des patients en réanimation dans les hôpitaux – dont certains regrettent amèrement leur refus passé – sont d’ailleurs des non-vaccinés, au grand désespoir de soignants épuisés par bientôt deux années d’épidémie.

L’avènement d’un pass vaccinal en France, mais aussi vraisemblablement dans de nombreux autres pays, apparaît inéluctable et recueillera sans doute l’approbation des populations fatiguées par le Covid. Mais le projet de loi devra aussi préciser les contours de l’application du pass vaccinal et sa compatibilité avec les libertés individuelles, certes amoindries mais au nom de l’intérêt général. Le Conseil constitutionnel que certains rêvent de supprimer est là pour s’en porter garant.

Pour Emmanuel Macron, l’introduction du pass vaccinal, pari sanitaire, aura en tout cas aussi des effets politiques en anesthésiant les autres actualités. Fini les débats ad nauseam sur les questions identitaires et l’immigration, secondaires les bisbilles sur l’union de la gauche, reporté le bilan du quinquennat : à l’heure des réveillons sous masques, le Covid occupera tous les esprits et à quatre mois de l’élection présidentielle et quelques jours des vœux présidentiels, il replace le chef de l’Etat non seulement au centre du jeu politique, mais en surplomb de celui-ci.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 21 décembre 2021)

Nouvelles frontières, nouveaux fronts

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En mars 2003, l’inquiétude avait gagné le plateau du Larzac où se construisait le viaduc de Millau. Le déclenchement de la guerre en Irak laissait craindre que l’armée américaine ne décide de dégrader le signal du célèbre système GPS qui lui appartient pour empêcher les Irakiens de l’utiliser. Problème : le signal GPS était alors utilisé pour faire avancer très précisément l’une vers l’autre les deux parties du tablier du pont multi-haubané le plus haut du monde. Il n’en a finalement rien été et la construction du viaduc a pu se poursuivre normalement. Cet épisode anecdotique montrait déjà combien, en n’étant pas maître de ses outils, l’on peut être soudainement vulnérable. Cette règle, dans le domaine spatial, n’a cessé depuis de se vérifier alors que l’espace est devenu un lieu de potentiels conflits civils mais aussi militaires.

Le New Space, ce nouvel espace où se bousculent agences spatiales américaines, russes, chinoises, européennes, indiennes ou japonaises, et depuis quelques années des sociétés privées comme Space X d’Elon Musk ou Blue Origin de Jeff Bezos, n’est pas encore devenu un Far west, mais il s’éloigne de plus en plus de l’esprit du Traité de l’espace signé en 1967 et qui garantissait que l’espace reste un endroit pacifique, un bien commun au service de la science, où l’intérêt général de l’Humanité prévaut sur les intérêts privés.

Ce Traité, toujours en vigueur, devient de plus en plus incompatible avec ses objectifs initiaux au fur et à mesure qu’il est bousculé par les ambitions de sociétés privées et d’Etats. Ainsi, d’un côté, on voit les entreprises du New space investir l’espace, aujourd’hui pour installer des constellations de nano-satellites de télécommunication, demain pour l’exploration puis l’exploitation des ressources spatiales, notamment sur la Lune. Avec parfois la bénédiction des Etats : en 2015, Barack Obama a signé le Space Act, une loi américaine qui autorise les entreprises des Etats-Unis à s’emparer des ressources de l’espace… De l’autre côté on voit des Etats importer dans l’espace des différends géopolitiques, stratégiques et militaires et se donner les moyens de mener une nouvelle guerre des étoiles bien plus dangereuse que celle des années Reagan. Au point que l’Otan a fait de l’espace en 2019 le 5e domaine d’affrontement, au même titre que la terre, la mer, les airs et le cyberespace.

Face à ces nouvelles frontières, ces nouveaux fronts, l’Europe a intérêt à agir, que ce soit dans le domaine civil ou militaire pour porter sa vision, défendre ses intérêts et acquérir une souveraineté plus que jamais indispensable.

Le Commandement de l’espace créé à Toulouse après la tentative d’espionnage d’un satellite franco-italien par un satellite militaire russe en 2017, la loi de programmation militaire qui prévoit des investissements massifs dans du matériel dernier cri permettent de préparer, de sécuriser même notre avenir tant nos activités sur Terre sont dépendantes de ce qui se passe dans l’espace. De l’autre côté, face à l’innovation portée par les sociétés américaines du New Space, l’Europe et donc la France doivent permettre l’émergence de nouveaux champions et soutenir les acteurs historiques comme Ariane.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 décembre 2021)

Urgente transparence

cerveau

À la lecture de notre enquête et des témoignages ou des prises de position que nous publions dans nos colonnes aujourd’hui, que ce soient ceux des patientes atteintes de tumeurs cérébrales, ceux d’association d’aide aux malades ou ceux de médecins spécialistes, on reste saisi par une désagréable impression de déjà-vu. Un médicament largement prescrit, qui se révèle finalement plus dangereux que bénéfique et dont les patients qui le prennent, au pire ne sont pas informés des terribles effets secondaires, au mieux le sont avec des années de retard. Et on pense à ces scandales sanitaires récents du Mediator, du Lévothyrox, de la Dépakine, avec leurs cortèges de victimes et les longues batailles judiciaires face à des laboratoires qui restent dans le déni, droit dans leurs bottes à l’image de Jacques Servier. On pense aussi à celles et ceux qui ont permis, avec un courage et une force de caractère inouïs que la vérité sorte du brouillard et éclate en pleine lumière : le docteur Irène Frachon pour le Mediator, Marine Martin pour la Dépakine ; et à ceux qui les ont soutenues comme, à Toulouse, l’ancien député PS et médecin, Gérard Bapt, ou l’avocat Me Christophe Lèguevaques.

La Toulousaine Emmanuelle Choussy, qui a découvert après une IRM de contrôle qu’elle avait développé une tumeur au cerveau et qui nous livre son témoignage poignant, sera-t-elle de ces lanceuses d’alerte ? Le Lutényl – avec lequel elle a été traitée pendant dix-huit ans – et le Lutéran, ces deux progestatifs très utilisés par des femmes ayant des problèmes gynécologiques, s’ajouteront-ils à un nouveau scandale sanitaire en France ? Il est trop tôt pour le dire. Et même s’il y a des faisceaux d’indices graves et concordants, comme l’on dit en matière judiciaire, il convient de rester prudent, d’attendre les résultats de nouvelles études, de nouveaux examens, de nouvelles investigations menées par des experts indépendants ; et ce faisant d’observer un principe de précaution.

En attendant, cette nouvelle affaire montre combien les questions de bénéfices-risques et de transparence de l’information aux patients sont devenues cruciales et doivent être mieux prises en compte par la communauté médicale. Le temps des mandarins tout-puissants à la science infuse et prétendument infaillibles devant lesquels les patients devaient obéir est révolu depuis longtemps mais il persiste encore trop de poches de résistance, trop de mépris. De la même façon, le poids des lobbys pharmaceutiques sur la bonne marche des autorités de contrôle sanitaire – en France comme en Europe – qui s’est assorti parfois de pratiques corruptives ou de conflits d’intérêts patents, doit être urgemment freiné. Ensuite, les médecins eux-mêmes doivent sans doute être mieux accompagnés dans leurs prescriptions, mieux formés et informés sur l’évolution des connaissances sur les médicaments qu’ils administrent et les nouvelles molécules qui arrivent.

Enfin, et surtout, alors que les fake news en matière médicale explosent – on l’a vu avec la crise Covid sur les vaccins – il convient de renforcer la transparence dans l’information médicale donnée par les médecins à leurs patients. Seule cette transparence dans la chaîne médicale permet de maintenir une indispensable confiance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 décembre 2021)

Nouveau pari


vaccin

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, les enfants ont constitué comme une énigme pour les scientifiques. La compréhension de leur rôle dans la transmission du coronavirus était particulièrement délicate, nombre d’études scientifiques semblant se contredire. Tantôt potentiels supercontaminateurs auprès de leurs proches dans le cercle familial ou scolaire, tantôt quasi-indifférents au Covid-19 ; tantôt ne développant que des formes bénignes de la maladie, tantôt subissant, comme certains adultes, des Covid longs éprouvants, les enfants face au coronavirus restaient un mystère.

Mais au fil des mois et des études scientifiques notre compréhension s’est affinée. Si les jeunes enfants apparaissent moins souvent malades et transmetteurs que les adolescents ou les adultes et si le pourcentage d’enfants infectés et à l’origine de transmission semble moins important que chez l’adulte, en cas de circulation très active du virus et donc d’un nombre de cas très élevé, ce faible pourcentage peut être à l’origine d’un nombre non négligeable de cas, selon la Société française de pédiatrie (SFP), qui compile toutes les études depuis mars 2020.

L’arrivée du variant Delta, très contagieux, confirme ainsi largement cette analyse avec une explosion actuelle des cas : le nombre de contaminations a augmenté de 34 % en sept jours chez les élèves et le taux d’incidence chez les 6-10 ans se rapproche désormais des 1 000 cas pour 100 000 à l’échelle nationale. Du jamais vu.

Étonnamment, ces chiffres alarmants n’inquiètent pas le ministre de l’Education nationale. « On ne peut pas dire qu’il y ait une explosion (de l’épidémie chez les enfants), le mot est trop fort, il y a un taux d’incidence qui est en train d’augmenter », affirmait hier contre l’évidence Jean-Michel Blanquer, qui estime que « ce qui a explosé, c’est le nombre de tests faits pour les enfants. » Derrière ce déni, qui exaspère les enseignants, se trouve la farouche volonté de l’exécutif de tenir l’objectif de ne surtout pas fermer les écoles. D’où le renoncement à fermer les classes dès le premier cas positif ou encore à avancer les vacances de Noël d’une semaine, au grand soulagement de certains parents.

Nul ne conteste les ravages provoqués par les confinements passés et les cours à distance sur le niveau des élèves et leur état psychologique. Les effets de l’école à la maison et les décrochages qui s’en sont suivis ont largement été documentés. Mais face à une cinquième vague redoutable devant laquelle les enfants sont les moins protégés, impossible de négliger la priorité sanitaire.

À l’instar d’autres pays, la France va ainsi entamer la vaccination de quelque 6 millions d’enfants de 5 à 11 ans. Une vaccination qui suscite légitimement de nombreuses questions chez les parents mais qui, aujourd’hui, apparaît inéluctable. Pour l’exécutif, un nouveau pari, celui de concilier en même temps les exigences sanitaires et éducatives.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 décembre 2021)

Pointillisme

 

jubillar

Dans quelques jours, cela fera un an que Delphine Jubillar aura disparu. Un an que l’on est sans nouvelles de l’infirmière de 33 ans, de la jeune maman de deux enfants qui s’est volatilisée à Cagnac-les-Mines dans la nuit du mardi 15 au mercredi 16 décembre 2020. Un an que ses amies, qui ont régulièrement organisé des recherches au-delà des lieux examinés par les enquêteurs, veulent garder un espoir dont elles savent qu’il est de plus en plus infime. Un an que les enquêteurs explorent toutes les pistes possibles et referment les hypothèses, les unes après les autres. Un an que l’opinion publique se passionne pour cette affaire qui, semaine après semaine, est devenue hors normes. Un an que le mystère persiste et s’épaissit au point que certains imaginent que « l’affaire Jubillar » ne finisse par rejoindre la longue liste de ces cold cases, ces affaires non résolues qui, à l’instar d’une affaire Grégory, nourrissent des années durant toutes les théories possibles et imaginables.

Et pourtant, régulièrement, de nouveaux éléments apparaissent aux enquêteurs qui viennent ajouter de nouveaux paramètres à ce Cluedo tarnais devenu un vrai casse-tête.

Vendredi 26 novembre, c’est l’audition du fils de Delphine, âgé de 7 ans, qui a apporté de nouveaux éléments troublants sur la dispute qui aurait éclaté entre ses parents le 15 décembre au soir et dont il a été le témoin visuel direct. Fallait-il faire témoigner cet enfant si longtemps après les faits ? Oui ont considéré les juges d’instruction qui ont mis en examen pour meurtre le père du garçonnet, en détention préventive depuis l’été. Non estimaient les avocats de Cédric Jubillar, qui crie son innocence.

Avant-hier, c’étaient ces mystérieux 145 appels passés la nuit de la disparition de Delphine par la compagne de son amant avec lequel elle envisageait de refaire sa vie, qui sont venus grossir le dossier des enquêteurs. Mais un mystère chasse l’autre et on ne connaît pas pour l’heure quel était le destinataire de ces appels…

Un an après, le tableau pointilliste de la disparition de Delphine Jubillar, est loin d’être achevé. Par petites touches, les enquêteurs progressent mais personne n’a trouvé la bonne distance pour que l’ensemble des points réunis puisse former une vérité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 4 décembre 2021)


Les alarmistes et les rassuristes

noel


Noël 2021 ressemblera-t-il à Noël 2020 ? À trois semaines des fêtes de fin d’année, les Français s’interrogent alors que la 5e vague de l’épidémie de Covid-19 avance de façon fulgurante avec près de 50 000 cas en 24 heures mercredi, que les hospitalisations sont en hausse et ont contraint certains hôpitaux à déclencher leur plan blanc, et que le variant Omicron – dont on ignore encore la contagiosité et la dangerosité – vient d’arriver en métropole. Autant d’éléments qui paraissent menacer les retrouvailles tant attendues et nous ramènent un an auparavant quand il fallait songer à séparer la famille. « On coupe la bûche en deux, papy et mamie mangent dans la cuisine et nous dans la salle à manger », osait même le président de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP, le docteur Rémi Salomon, déclenchant un tollé.

La situation est heureusement bien différente cette année car près de 75 % des Français sont vaccinés. Mais la bataille fait tout de même encore rage entre les alarmistes et les rassuristes. Pour les premiers, pas de doute, « Noël est en danger », car tous les indicateurs sont repartis à la hausse et qu’il reste encore trop de Français non vaccinés. De nouvelles mesures sanitaires – confinement ? couvre-feux ? – pour éviter la saturation des hôpitaux seront inéluctables si on ne réagit pas, prédisent ces Cassandre. Pas du tout disent les autres. « Noël n’est pas en danger si nous faisons tous attention » martèle ainsi le Pr Delfraissy, président du Conseil scientifique. Qui croire entre le père fouettard et le père Noël ?

Comme souvent depuis le début de l’épidémie, il faut faire preuve de mesure et, surtout, d’humilité. Combien de fois les prévisions les plus alarmistes ne se sont pas réalisées ? Et combien de fois aussi une nouvelle vague épidémique est arrivée alors qu’on pensait en avoir fini avec le coronavirus ? Une chose est en revanche sûre, si le virus circule c’est bien que nous le faisons circuler. Aussi pénibles soient-ils, il nous faut donc renouer avec les gestes barrière en diminuant sans doute le nombre de nos contacts, continuer à utiliser le pass sanitaire et poursuivre pas à pas la vaccination avec la 3e dose de rappel.

Telle est la trinité du gouvernement qui veut avancer sur un chemin de crête entre la fermeté des contrôles et l’incitation à se faire vacciner. Pas question de désespérer les uns ou de braquer les autres avec des couvre-feux, des confinements ou une obligation vaccinale dont l’idée gagne de plus en plus de terrain en Europe. À quatre mois de l’élection présidentielle, dont la campagne est déjà percutée par l’épidémie, Emmanuel Macron sait bien qu’il a tout à gagner d’une bonne gestion de l’épidémie qui ne cède ni aux alarmistes, ni aux rassuristes…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 décembre 2021)

Risques

cerveau

Le décès de la technicienne de laboratoire toulousaine de la maladie de Creutzfeldt-Jakcob soulève évidemment de nombreuses questions sur la façon dont la recherche sur les prions, ces agents hautement pathogènes et dangereux, est menée en France, sur les conditions d’exercice de ces travaux ou sur les moyens financiers et humains dont disposent les laboratoires. 

Mais ce décès est avant tout un drame humain. On ne connaît pas encore l’identité de cette retraitée, ni les conditions exactes dans lesquelles elle a pu être contaminée, mais elle est aujourd’hui, assurément, le symbole de tous ces chercheurs, de tous ces scientifiques, de tous ces techniciens, de toutes ces petites mains qui, dans les laboratoires, sur les paillasses ou devant leurs ordinateurs, œuvrent jour après jour pour le progrès de la science avec passion, détermination et abnégation. Et parfois, trop souvent, dans l’indifférence de l’opinion et des responsables politiques. À quatre mois de la présidentielle, la science et la recherche sont, hélas, les grandes absentes des débats… Cette technicienne comme avant elle Emilie Jaumain – dont l’histoire a donné naissance à l’association Emilys qui promeut la sécurité dans les laboratoires de recherche et médical – méritent hommage et considération.

Ces décès liés à des contaminations survenues il y a plusieurs années lancent en tout cas un défi à la communauté scientifique pour conforter une culture du risque assurément insuffisante. Certes, le risque zéro n’existe pas, un accident de laboratoire est toujours possible – rappelons-nous le coronavirus dont il est de plus en plus plausible qu’il ait fuité du laboratoire P4 ultra-sécurisé de Wuhan. Mais il convient de minimiser au maximum le risque en adoptant des protocoles bâtis à partir des connaissances scientifiques dont on dispose et qui évolueront au fil du temps. L’importance accordée à la formation des agents, le suivi médical professionnel, la conduite à tenir en cas d’accident, l’harmonisation des pratiques, la conformité globale des locaux et des équipements… : autant d’éléments à améliorer comme le notait d’ailleurs à l’automne 2020 la mission ministérielle diligentée après le décès d’Emilie Jaumain. La nouvelle mission qui doit rendre son rapport d’ici la fin de l’année, devra non seulement amender les recommandations mais aussi apporter des garanties pour la levée du moratoire.

Car rien ne serait pire que d’arrêter les recherches sur les protéines prions. Ce serait bafouer la mémoire et l’engagement des deux chercheuses. Ce serait aussi se priver d’accroître nos connaissances sur la maladie de Creutzfeldt-Jakob mais aussi les autres maladies neuro-dégénératives comme la maladie d’Azheimer, la maladie de Parkinson, ou certains cancers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 décembre 2021)