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Le sens de l'Etat demande, on le sait, beaucoup de sang-froid, et s'accommode mal de la précipitation. On se souvient qu'aux plus belles heures du quinquennat de Nicolas Sarkozy, le moindre fait divers tragique ayant ému l'opinion se traduisait les semaines suivantes par l'annonce d'une nouvelle loi… En voulant répondre aux violences – contre les commerces, les bâtiments publics et les forces de l'ordre – qui émaillent les manifestations de Gilets jaunes chaque samedi depuis le 17 novembre dernier, le gouvernement est bien évidemment dans son rôle. Mais il aurait sans doute dû y réfléchir à deux fois avant de reprendre à son compte – pour gagner du temps et rassurer les Français – une proposition de loi de la droite sénatoriale, rédigée par des parlementaires tenants de la ligne du «toujours plus» en matière sécuritaire. Voté par le Sénat en octobre 2018, ce texte, qui se voulait une réponse aux «Black blocs», a été écrit par Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains et l'un des plus virulents opposants à Emmanuel Macron. La proposition de loi avait à l'époque été considérée à gauche comme attentatoire aux libertés publiques, et les sénateurs marcheurs avaient d'ailleurs voté contre.

Dès lors le texte qui est arrivé hier dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale impose un délicat exercice d'équilibrisme : au sein même de la majorité présidentielle d'abord, où nombreux sont ceux qui, mal à l'aise, ont souligné les limites et les risques d'inconstitutionnalité du texte. De leur côté, les députés de gauche le jugent liberticide et la droite reste, forcément, sur sa faim. Car le texte a été méticuleusement détricoté ces derniers jours en commission des Lois à majorité LREM. Reste que ce texte polémique comporte encore de nombreuses dispositions qui posent question : les interdictions préventives de manifester qui pourront être prises par les préfets sur la simple base de soupçons, la création d'une sous-catégorie au fichier des personnes recherchées (FPR), celui-là même qui comprend les fichés S, ou encore la création de périmètres de sécurité. Autant de sujets aussi sensibles que difficiles à mettre en œuvre : quels seront les recours, le rôle des magistrats, la faisabilité de mise en œuvre par les forces de l'ordre ?

Le Premier ministre s'est défendu à plusieurs reprises de vouloir porter atteinte à la liberté de manifester et on peut bien évidemment lui en donner acte, Edouard Philippe étant un démocrate avéré. Mais la loi, fut-elle de circonstance, s'inscrit dans le temps long. Quel usage pourrait en faire, par exemple, face à ses opposants politiques, l'extrême-droite si elle parvenait au pouvoir ? Cette question s'était déjà posée lors de l'examen des législations antiterroristes durant le quinquennat de François Hollande. Aujourd'hui, il appartient aux députés de trouver le point d'équilibre entre sécurité et liberté, sachant comme le disait Benjamin Franklin qu'« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 janvier 2019).

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