Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Adroit, à droite

Attal


Ceux qui estimaient qu’Emmanuel Macron avait quasiment fait une déclaration de politique générale de Premier ministre lors de sa conférence de presse du 16 janvier et que Gabriel Attal ne serait finalement que le porte-parole des mesures détaillées par son mentor, en auront été pour leur frais. Hier à la tribune de l’Assemblée nationale, Gabriel Attal a voulu montrer que tout n’avait pas été dit, tout n’avait pas été explicité et qu’il entendait bien exercer pleinement ses prérogatives de chef du gouvernement et de la majorité.

Percuté par la colère paysanne, son discours – qui intervenait 21 jours après sa nomination, un record, et sans que son gouvernement ne soit au complet – a fait référence à plusieurs mesures spécifiquement destinées aux agriculteurs, mais c’est bien tous les thèmes qui font une politique globale qui ont été abordés : autorité, sécurité, emploi, école, logement, déserts médicaux, lutte contre la drogue, Service national universel, transition écologique, fin de vie… Rien ne semble avoir été oublié, et même de cibler sans le nommer le Rassemblement national.

Sans fioritures ni lyrisme, sauf une touche plus personnelle en conclusion – « Être Français en 2024, c’est pouvoir être Premier ministre en assumant ouvertement son homosexualité » – le rythme de mitraillette avec lequel Gabriel Attal a enchaîné les annonces par thématique laissait à peine le temps à sa majorité de l’applaudir et à ses oppositions de le contester.

En jeune homme pressé, lui qui a toujours maîtrisé sa communication aurait voulu illustrer la façon dont il entend dompter « l’enfer de Matignon » qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Car à l’heure des réseaux sociaux qui ont considérablement accéléré le temps politique, le nouveau Premier ministre a voulu montrer aux Français que sa « méthode » ne se concevait que sans temps morts ni procrastination et que les phases de « dialogue » qu’il souhaite mener avec tous seraient suivies rapidement de décisions. « De l’action, de l’action, de l’action… » comme il l’avait promis au soir de sa nomination.

Dans notre baromètre politique Odoxa-La Dépêche publié mardi, ce « dynamisme », cette « ouverture au dialogue » sont autant de qualificatifs qu’attribuent les Français à Gabriel Attal. Mais 69 % voient aussi en lui un Premier ministre qui n’est pas « de gauche. » Et, de fait, au-delà de l’exercice plutôt maîtrisé sur la forme, sur le fond, le plus jeune Premier ministre de la Ve République s’est clairement ancré dans une droite conservatrice et libérale.

La suppression de l’allocation spécifique de solidarité (ASS) pour les chômeurs en fin de droits, l’annonce d’une nouvelle étape de la réforme du droit du travail, la semaine en quatre jours sans réduction du temps de travail, la généralisation du conditionnement du RSA à 15 heures d’activité d’ici 2025 et celle du SNU d’ici 2026, la réforme de l’Aide médicale d’État par voie réglementaire, sans oublier la « désmicardisation » ou la « débureaucratisation » : autant de marqueurs qui signent bien la fin du « en même temps » de 2017 et un net virage à droite.

Reste maintenant à savoir de quelles marges de manœuvre disposera réellement Gabriel Attal pour réaliser sa feuille de route. Car s’il s’est présenté hier en homme neuf adroit missionné pour « régénérer » le macronisme, il n’en reste pas moins le dépositaire de bientôt sept années de pouvoir de celui-ci…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 31 janvier 2024)

Lueur d'espoir

cold case

La série télévisée américaine « Cold cases », qui met en scène une équipe de policiers spécialisés dans les affaires classées non résolues, a contribué à sensibiliser le grand public à cette problématique. Mais la réalité dépasse souvent la fiction. Car, aux États-Unis comme en France, ils sont des centaines à attendre, depuis des années, parfois des décennies, que la vérité éclate sur le sort de leur enfant, de leur frère ou sœur, de leurs proches, victimes de crimes non élucidés. Ces familles, parfois oubliées, ont un impérieux besoin de savoir, de comprendre pour pouvoir, peut-être, espérer faire leur deuil. Et elles comptent sur la justice pour que, justement, justice soit rendue.

Leur détresse et la nécessité de retrouver les coupables de crime ont conduit la justice française à se doter d’un dispositif spécial, lancé après l’adoption de la loi pour la confiance dans la justice promulguée en décembre 2021. Depuis bientôt deux ans, un pôle judiciaire dédié aux affaires criminelles non résolues est ainsi en place au tribunal judiciaire de Nanterre. Ce pôle « cold cases », unique en France, est chargé d’instruire les dossiers les plus complexes, impliquant des crimes en série, des disparitions inquiétantes, des meurtres sans cadavre ; autant de dossiers non élucidés après 18 mois d’investigations infructueuses et parfois vieux de plus de 20 ans. Ce pôle dispose de moyens humains – trois magistrats, trois greffiers, un vice-procureur dédiés – et techniques renforcés, notamment grâce à la collaboration avec la Division des Affaires Non Élucidées (Diane), créée au sein du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale, à la suite de l’affaire Nordahl Lelandais.

Le bilan du pôle « cold cases », qui a lentement démarré, se heurtant aux insuffisances et au manque de savoir-faire du système judiciaire français – est encourageant. Il a été saisi de 77 procédures et a étudié 222 dossiers la première année. Au 9 novembre 2023, le pôle était saisi de 99 procédures. Plusieurs affaires ont déjà été résolues, grâce à des recoupements, des témoignages, des analyses ADN et le récent procès de Monique Olivier, devant la cour d’assises des Hauts-de-Seine, est le premier qui a découlé du minutieux travail du pôle judiciaire de Nanterre.

Ces succès constituent une lueur d’espoir pour les autres familles, qui n’ont pas renoncé à obtenir des réponses. Elles sont aussi le signe que la justice ne baisse pas les bras, qu’elle continue de chercher la vérité, même quand les pistes semblent épuisées, même quand le temps a effacé les traces.

Le dispositif mis en place peut encore monter en puissance, en augmentant le nombre de magistrats et d’enquêteurs affectés à ces dossiers, en développant les échanges avec les autres juridictions, en renforçant la coopération internationale. Il faut aussi favoriser la participation citoyenne, en incitant les témoins potentiels à se manifester, en créant des plateformes numériques dédiées, en organisant des journées d’information et de sensibilisation. Car le temps reste l’allié des criminels qui sont derrière les cold cases pour échapper à la justice.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 27 janvier 2024)

L'épreuve du feu

Attal


Le moins que l’on puisse dire est que Gabriel Attal n’aura pas profité du moindre état de grâce après sa nomination surprise comme Premier ministre le 9 janvier dernier et qu’en moins de 15 jours il a déjà pris la mesure de cet « enfer de Matignon » expérimenté peu ou prou par tous ses prédécesseurs. Mais peu d’entre eux ont eu à affronter si rapidement après leur prise de fonction une crise aussi majeure que celle née en Occitanie ce mois-ci : la colère du monde paysan.

Pour le très parisien jeune Premier ministre, qui n’a aucune expérience du monde agricole ni ne dispose d’un solide réseau d’élus locaux – et qui, depuis 2017, s’est davantage illustré par son aisance dans la communication et le maniement d’éléments de langage que par la construction d’un solide bilan politique – résoudre cette crise s’apparente à une redoutable épreuve du feu… qui peut toutefois lui donner l’occasion de dessiner une « méthode Attal ».

Ce chemin de crête l’a amené hier en Haute-Garonne, épicentre de la contestation agricole, pour un déplacement au plus près terrain, dans une ferme commingeoise, à Montastruc-de-Salies, puis sur le symbolique barrage érigé sur l’A64. Après un échange à huis clos avec une quarantaine d’agriculteurs, le Premier ministre a ensuite pu dérouler – notes posées sur une botte de foin – les mesures d’urgences concoctées cette semaine au gré de multiples réunions ministérielles. Face aux revendications protéiformes du monde agricole, qui orchestrait hier quelque 85 points de blocages dans tout le pays, Gabriel Attal a ainsi présenté ses « preuves d’amour » aux agriculteurs.

S’en remettant au « bon sens paysan », le Premier ministre leur a assuré que « la France sans l’agriculture n’est plus la France », qu’il voulait « mettre l’agriculture au-dessus de tout », en faire la priorité des priorités de son gouvernement. À l’heure où droite et extrême droite tentent grossièrement des opérations de récupération du mouvement en vue des élections européennes, le Premier ministre est, à dessein, resté dans le très concret, annonçant un « mois de la simplification » administrative avec 10 mesures, la suppression de la taxe sur le GNR, la réduction des délais des versements des aides, notamment de la PAC, ou informant de prochaines sanctions contre la grande distribution qui ne respecte pas la loi Egalim. « Je ne vous lâcherai pas, on va se battre », a promis Gabriel Attal.

Pour le Premier ministre, ce déplacement au cœur de la contestation était absolument nécessaire, mais sera-t-il de nature à calmer la colère, à répondre réellement au désarroi qui étreint depuis des semaines, des mois, parfois des années, des agriculteurs qui ont connu par le passé tant de promesses non tenues ? Les mesures présentées hier, dont la mise en œuvre incombera aux préfets, seront-elles perçues comme des « mesurettes » comme certains l’ont dit d’emblée sur les barrages, ou sont-elles les premières lignes du « nouveau chapitre pour l’agriculture française » qu’appelle de ses vœux le Premier ministre ?

En obtenant la levée du barrage de l’A64, Gabriel Attal a fait bouger les lignes, mais il n’a pas encore convaincu la FNSEA et les JA qui ont appelé à poursuivre le mouvement. Le bras de fer continue, l’épreuve du feu aussi…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 27 janvier 2024)

Photo DDM, Nathalie Sainte-Affre.

Se faire entendre de Paris

agriculteurs

Dans un pays aussi centralisé que le nôtre, où le jupitérien président la République s’est montré, depuis sa première élection en 2017, bien plus jacobin que girondin, chacun sait que les colères sociales qui grondent en province ne se font bien entendre – et bien comprendre – que lorsqu’elles résonnent aux portes des préfectures ou dans les rues de la capitale. Et cela est particulièrement vrai pour les manifestations agricoles qui, à côté du déversement de fumier ou de lisier, à côté des barrages routiers et des opérations escargot dans les « territoires », ont fait de la « montée sur Paris » le point culminant à même de faire basculer leurs revendications.

La marche des bergers sud aveyronnais contre l’extension du camp militaire du Larzac qui avaient fini, en 1978, avec leurs brebis sous la Tour Eiffel, les grandes manifestations à Paris en 1982 ou en 1991 contre la réforme de la politique agricole commune (PAC), celles plus récentes, en 2014, pour demander « un nouveau plan loup efficace » : à chaque fois, Paris reste le terminus logique de revendications forgées sur le terrain et criées au plus près des lieux de pouvoir parisiens.

Le mouvement de colère démarré en Occitanie il y a une semaine ne déroge évidemment pas à la règle et, hier, les syndicats d’Île-de-France de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs ont appelé au « lancement du blocus de Paris » pour ce vendredi. Si le blocage de la capitale « doit être un des derniers recours », a tempéré le président des JA Arnaud Gaillot, l’idée fait tout de même son chemin sur les barrages, d’autant plus que, d’une part, la base n’est, par endroits, pas forcément contrôlée par les syndicats et, d’autre part, chacun a en tête la spectaculaire action des agriculteurs allemands. Le 15 janvier dernier, quelque 5 000 tracteurs avaient défilé à Berlin vers la très symbolique porte de Brandebourg pour protester contre la fin annoncée de plusieurs subventions et allégements fiscaux décidée par le chancelier Scholz.

Tétanisé par une intensification des mobilisations et leur élargissement à d’autres catégories comme les pêcheurs, le gouvernement espère pouvoir éviter une « giletjaunisation » du mouvement de grogne paysanne et le blocage de Paris. Le Premier ministre doit ainsi dévoiler aujourd’hui lors d’un déplacement en Haute-Garonne les premières mesures qui doivent montrer que l’exécutif a entendu le désarroi des agriculteurs, massivement soutenus par les Français. Gabriel Attal – qui n’a jamais eu une connaissance approfondie du monde agricole – a multiplié les réunions pour arriver à présenter des mesures concrètes et de simplification qui soient rapides et faciles à mettre en place. Les taxes sur le GNR, l’élevage et la rémunération des agriculteurs étaient ainsi au cœur des arbitrages hier.

Ces premières décisions d’urgence sont évidemment nécessaires mais seront-elles suffisantes pour répondre à des revendications protéiformes et éteindre une crise profonde ? Une crise dont chacun perçoit bien que la résolution ne se fera qu’au niveau européen et nécessitera de lever les contradictions d’une transition écologique bien plus difficile que prévu à mettre en œuvre et pour laquelle il manque un consensus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 26 janvier 2024)


L'horreur et l'honneur

beltrame

À partir de ce lundi, la France va se replonger dans l’un des pires attentats terroristes islamistes commis sur son sol : les attaques de Carcassonne et Trèbes du 23 mars 2018, qui ont fait quatre morts. Six ans après les tueries perpétrées par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse, l’Occitanie avait suivi avec effroi le périple meurtrier de Radouane Lakdim, abattu par le GIGN à l’issue de la prise d’otage au supermarché Super U de Trèbes, et l’acte de courage du gendarme Arnaud Beltrame, qui s’était substitué à une otage, au prix de sa vie.

Comme lors de précédents procès d’actes terroristes dont le ou les auteurs sont morts, la cour d’assises spéciale de Paris va chercher à comprendre comment le projet barbare de Lakdim a pu se concrétiser en jugeant sept de ses proches, six hommes et une femme âgés de 24 à 35 ans. Pour la plupart libres sous contrôle judiciaire, ils comparaissent pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle », et risquent une peine maximale de 30 ans de réclusion.

Une nouvelle fois, sans doute, les débats apporteront la confirmation qu’en matière de terrorisme, la théorie du « loup solitaire » ne tient pas. On voit bien que ceux qui passent à l’acte – qu’ils soient fragiles psychologiquement ou non – sont influencés, radicalisés, orientés, incités ou téléguidés, sur internet ou dans leur quartier, par un aréopage de contacts qui baignent dans ce que Gilles Képel appelle le « jihadisme d’atmosphère ». Aux probables dénégations attendues des accusés, qui diront n’avoir rien su, ni rien vu, ni rien fait pour concourir à l’entreprise terroriste de Lakdim, répondront la dignité, la colère, la force et la résilience des familles des victimes et des rescapés du 23 mars 2018, qui viendront témoigner à la barre de leur incommensurable douleur, de leurs vies brisées et bouleversées à jamais.

Mais le procès des attentats de Carcassonne et Trèbes sera aussi l’occasion de montrer que face à l’horreur du terrorisme peuvent se lever des hommes d’honneur. À Trèbes, c’est le gendarme Arnaud Beltrame qui, ce jour-là, s’est dressé pour dire non. N’écoutant que son courage, cet homme de 44 ans animé par un sens aigu de l’engagement au service de ses concitoyens, n’a écouté que son courage pour se substituer à une otage. Peu importe que son geste s’écartât des rigides procédures, Arnaud Beltrame a estimé qu’à des circonstances exceptionnelles devaient répondre des actes exceptionnels, héroïques, forgés par la bravoure, le sens du devoir et du sacrifice qu’il avait depuis toujours chevillés au corps.

Nul doute que la mémoire d’Arnaud Beltrame planera sur la salle d’audience, et qu’à la fin du procès, quelle qu’elle soit, il restera ce que le directeur général de la Gendarmerie nationale, Richard Lizurey, avait si bien résumé. « Au terroriste, dont personne n’a retenu le nom, l’ombre de l’opprobre, le noir de ses desseins, la nuit où sa mémoire à tout jamais est reléguée. Au colonel Beltrame, la pureté de son engagement, la gloire de son âme généreuse, l’éclat de son geste et de son courage. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 janvier 2024)

Le choc et la raison

prison

Nordahl Lelandais, condamné à la perpétuité pour le meurtre de la petite Maëlys et à 20 ans de prison pour celui du caporal Arthur Noyer, est devenu père en prison il y a deux mois. L’annonce de cette nouvelle a suscité un choc dans l’opinion et, naturellement, dans les familles des victimes où l’émotion le dispute à la colère. Jennifer de Araujo, la mère de Maëlys, a ainsi fait part de son « écœurement », regrettant que « la castration chimique ne soit pas utilisée en France », tandis que Joachim de Araujo, le père de la fillette, a dit sa légitime incompréhension. « Autoriser un assassin, un tueur d’enfant, un pédophile à donner la vie dans une prison, j’étais loin d’imaginer ça. Je ne comprends pas », a-t-il réagi, bouleversé et s’interrogeant sur l’avenir du petit garçon mis au monde avec « un père qui est en prison, une maman qui n’est sûrement pas très équilibrée ».

Derrière cette situation qui choque, un phénomène et une réalité. Le phénomène, qui n’est pas nouveau, est celui de l’hybristophilie, l’attirance morbide pour les criminels. Ce phénomène, aussi connu sous le nom de « syndrome de Bonnie et Clyde », touche principalement des femmes, qui cherchent à entrer en relation avec des criminels dangereux, violeurs ou meurtriers, souvent en leur écrivant des lettres enflammées et en allant jusqu’à les épouser parfois. Le tueur en série Landru croulait ainsi sous les propositions de mariage avant son procès et a reçu 400 lettres en quatre ans en prison. Certaines de ces femmes sont persuadées de l’innocence de ces criminels qui les fascinent, d’autres fantasment sur la possibilité de les sauver ou de les changer.

Mais il y a aussi la réalité. Celle des unités de vie familiale (UVF), situées dans l’enceinte de la prison, où les relations intimes sont permises. Créés en 2003, ces UVF sont de petits appartements meublés où les détenus peuvent recevoir leurs proches pendant 6 à 72 heures, sans surveillance directe du personnel pénitentiaire. Souvent critiquées par l’opinion publique, qui y voit une forme de privilège accordé aux détenus, ces UVF, qui n’équipent que certains établissements, sont pourtant légitimes car les détenus ont été condamnés à la privation de liberté, pas à la suppression de leurs autres droits fondamentaux, notamment celui d’avoir une vie privée et familiale, reconnu par la Convention européenne des droits de l’homme. Les UVF permettent de maintenir un lien entre les détenus et leurs familles et amis et, au final, participent bien de la prévention de la récidive en facilitant leur future réinsertion sociale.

Aussi choquante soit-elle, la paternité de Lelandais, qui emporte sans doute sa part de détestable provocation, ne saurait remettre en cause un dispositif qui reste conforme à l’État de droit. En revanche, elle doit inciter les pouvoirs publics à davantage soutenir et accompagner les familles des victimes dont la souffrance est toujours ravivée lorsque les condamnés franchissent les étapes de leur détention jusqu’à leur éventuelle remise en liberté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 20 janvier 2024)

« Giletjaunisation »

tracteur

Une grogne qui couve depuis plusieurs mois voire plusieurs années, un ras-le-bol qui s’exprime non plus en aparté mais au grand jour, une colère qui n’est plus contenue mais se traduit par des actions chocs, spectaculaires voire potentiellement violentes. Il y a comme un air de déjà-vu dans les manifestations des agriculteurs qui, depuis plusieurs mois, se déroulent en France – et notamment en Occitanie, encore hier sur l’A64 ou la RN20. Un air de déjà-vu car c’est le même enchaînement qui a prévalu pour donner naissance au mouvement des Bonnets rouges, en octobre 2013, en réaction à la taxe poids lourds et aux nombreux plans sociaux de l’agroalimentaire, ou à celui des Gilets jaunes, en novembre 2018, contre, initialement, la hausse des prix des carburants. Le point commun de ces mobilisations est qu’elles se sont toutes déployées hors des cadres politiques, associatifs et syndicaux traditionnels, donc avec une absence de structuration propre à nourrir la radicalité d’une base qui estime n’avoir plus rien à perdre.

On comprend dès lors que les actions des agriculteurs qui se multiplient – entre panneaux retournés à l’entrée des villages, déversement de fumier devant les bâtiments de l’État et opérations escargot – sont prises très au sérieux par l’exécutif, qui, d’évidence, craint une « giletjaunisation » de la colère paysanne. Très marqué par le mouvement des Gilets jaunes il y a six ans, Emmanuel Macron a demandé à ses ministres de faire preuve de vigilance et d’écouter les « messages » qui viennent des campagnes. Des messages qui résonnent non seulement en France mais aussi dans plusieurs pays européens et notamment en Allemagne où Olaf Scholz fait face à un mouvement de colère inédit des agriculteurs qui ont défilé lundi à Berlin.

Dans l’Hexagone, les raisons de la colère sont nombreuses entre les difficultés liées à l’inflation, l’impact croissant des phénomènes météorologiques sur les cultures, les conséquences collatérales des négociations entre les distributeurs et les industriels de l’agroalimentaire, mais aussi la multiplication des normes environnementales, notamment européennes, et les difficultés de la transmission des exploitations agricoles. Si l’on y ajoute l’agri-bashing, cette détestable critique systématique des pratiques des agriculteurs, on comprend que le ras-le-bol finisse par l’emporter.

À cinq mois des élections européennes, les agriculteurs entendent aussi dire leur inquiétude face au Pacte vert européen, adopté en 2019, et son volet agricole, la stratégie « De la ferme à la fourchette », dont les injonctions écologiques sont vues comme une menace contre la souveraineté alimentaire. « D’un côté, on contraint nos agriculteurs à produire moins, et de l’autre on importe plus de denrées alimentaires, produites dans des conditions qu’on interdit sur notre sol », s’agaçait récemment le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, qui déplore que le sujet intéresse globalement peu les politiques et que la parole d’Emmanuel Macron – qui promettait en 2017 de « relever le défi de la souveraineté alimentaire » du pays – soit si différente des actes de son administration.

Au final, si les agriculteurs expriment leur colère et leur désarroi, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas évoluer mais bien parce qu’ils veulent correctement vivre, aujourd’hui, de leur travail et être accompagnés par l’ensemble de la société pour mettre en place l’agriculture de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 19 janvier 2024)

Combat pour la paix

Terre

Nous avions commencé l’année 2023 plongés dans la guerre en Ukraine dont les combats s’enchaînaient depuis un an, nous commençons l’année 2024 par une autre guerre qui fait rage, au Proche-Orient, entre Israël et le Hamas. Deux guerres à nos portes, différentes mais qui toutes deux questionnent autant nos valeurs démocratiques que notre conception de l’Homme et de ses Droits ; deux guerres qui s’ajoutent à tant d’autres conflits qui traversent le monde en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Deux guerres qui sont en train de bouleverser l’ordre international né de la Seconde Guerre mondiale. Sur l’Ukraine comme sur le conflit israélo-palestinien, on a ainsi entraperçu ce que l’on appelle le Sud Global, cet ensemble hétérogène de pays très différents – Brésil, Inde, Afrique du Sud, Chine, Arabie saoudite, etc. – qui nouent des alliances mais n’ont parfois pour seul point commun que leur volonté de s’affranchir des États-Unis et de l’Occident, on l’a vu lors des votes des résolutions de l’ONU.

Ce nouveau monde multipolaire, archipélisé, plein d’incertitudes va se trouver bousculé en 2024 par de nombreux scrutins puisque deux tiers des électeurs de la planète vont être appelés aux urnes cette année, notamment aux États-Unis, en Inde, en Russie, à Taïwan, en Grande Bretagne ou dans l’Union européenne. Des élections pour beaucoup sous pression des populistes et des nationalistes, qui vont constituer autant de rendez-vous cruciaux pour les peuples, amenés à choisir entre le repli identitaire et l’ouverture, entre le chacun pour soi et la collaboration.

Collaborer justement serait pourtant tellement essentiel pour relever les grands défis de notre temps qui se jouent des frontières : le réchauffement climatique qui constitue année après année une menace de plus en plus concrète pour l’humanité ; l’intelligence artificielle dont les spectaculaires promesses de progrès dans la science, la médecine ou la création artistique s’accompagnent de potentielles sombres dérives ; mais aussi ces défis plus anciens que le monde n’a pas su ou pas voulu relever comme la faim, la misère, les inégalités.

Mais derrière ces bouleversements, derrière ces menaces, derrière ces dangers, il y a aussi l’espoir d’un monde meilleur, solidaire, fraternel. Les Jeux olympiques de Paris – aussi critiquables soient-ils – restent l’un des rares moments où tous les pays se retrouveront, égaux devant les épreuves sportives, et on ne peut que souhaiter que la trêve olympique s’accompagne d’une vraie trêve dans les conflits.

L’espoir aussi s’incarne dans le combat de toutes celles et ceux qui luttent pour la liberté, la paix et ne baissent pas les bras. On pense aux dissidents qui, de la Russie à la Chine, se battent contre l’arbitraire comme aux femmes iraniennes, auréolées d’un prix Nobel de la paix et du prix Sakharov de l’Union européenne, qui portent haut l’universalisme et l’humanisme qui se sont en grande partie forgés chez nous, en France. Comme on pense à tous ceux, élus, bénévoles et citoyens qui font vivre au quotidien dans nos villes et nos villages la fraternité qui cimente notre nation.

Ces combats nous obligent tous parce que comme le disait Jean Jaurès dans son discours à la jeunesse, il y a 110 ans, en janvier 1914, quelques mois avant le fracas de la Grande guerre, « l’affirmation de la paix est le plus grand des combats ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 1er janvier 2024)