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Éditos

« L’oscillation au bord de l’abîme »

 

Zemmour

En parler ou pas ? Pour la classe politique, de gauche à droite, pour la majorité présidentielle, pour les rédactions des médias nationaux ou régionaux, la question du traitement d’Eric Zemmour depuis qu’il grimpe dans les sondages d’intentions de vote à l’élection présidentielle constitue autant un casse-tête qu’un cas de conscience.

En parler, c’est forcément alimenter la machine à polémiques et à clash, aux outrances et aux buzz sans limite savamment entretenue par le polémiste d’extrême droite, qui se complaît dans le confortable rôle du candidat pas encore déclaré ; et donc faire de lui l’épicentre de la campagne qui démarre.

Ne pas en parler, c’est laisser se banaliser une kyrielle de contrevérités, d’approximations, de propos révisionnistes abjects, de mensonges et de provocations permanentes proférés par un bateleur habile, condamné pour incitation à la haine et qui, qu’on le veuille ou non, séduit une part de l’électorat français.

Entre ces deux choix cornéliens – les mêmes d’ailleurs qui se sont posés aux Etats-Unis en 2016 lorsque Donald Trump a affiché des ambitions politiques qui l’ont conduit à la Maison blanche – il convient de tracer une troisième voie pour traiter le cas Zemmour : déconstruire systématiquement son discours radicalisé et ses provocations, pour en souligner le danger pour la démocratie et la République ;  en se rappelant ce que disait Albert Camus, « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

De fait, aux sorties réactionnaires et démagogiques d’Eric Zemmour sur la peine de mort, la laïcité ou l’Europe, le respect de l’Etat de droit et le Conseil constitutionnel, les musulmans et les immigrés, les femmes et les homosexuels, l’affaire Dreyfus et Pétain protecteur des Juifs (sic), le permis à point ou les prénoms étrangers, on doit opposer la réalité historique, des faits vérifiables et/ou l’impossibilité de mettre en œuvre les mesures-chocs simplistes qu’il égrène. La tâche est évidemment immense car comme Trump – les millions en moins, un vernis intellectuel maurrassien en plus – Zemmour se contrefiche de la réalité. On l’a d’ailleurs vu lors du débat l’opposant à Jean-Luc Melenchon : lorsqu’une journaliste lui a fait remarquer qu’il s’était trompé en affirmant sans preuves qu’il y avait 50 milliards d’euros de fraude sociale par an et non un selon le calcul étayé de la Cour des comptes, Eric Zemmour, agacé, avait lancé « votre chiffre est tellement ridicule, que le ridicule est pour vous... »

Grisé par son succès littéraire, son omniprésence médiatique, particulièrement sur les médias du groupe Bolloré, la zizanie qu’il provoque dans la classe politique ou l’affluence à ses dédicaces, le pas-encore-candidat a, d’évidence, basculé dans une réalité alternative, perméable aux complotismes et aux obsessions identitaires nationales-populistes. Éric Zemmour se nourrit de la crise démocratique que traverse le pays sans y apporter la moindre réponse autre que la stratégie du chaos. Le 30 juillet 1914, Jean Jaurès écrivait dans La Dépêche, son avant-dernier article « L’oscillation au bord de l’abîme » appelant au sursaut pour éviter, en vain, la guerre. Aujourd’hui, c’est bien d’un sursaut collectif dont nous avons besoin pour éviter l’abîme du zemmourisme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 31 octobre 2021)

Pollution sans fin

pollution
Philippe Behra effectuant un prélèvement dans la cour d’école de Lastours, en avril 2019./Photo DDM P.C.

La première étude scientifique indépendante sur la pollution en métaux et métalloïdes dans la vallée de l’Orbiel, qui vient de paraître, ne constitue, hélas, pas le premier signal d’alerte des conséquences de l’exploitation minière de la région de Salsigne, ni une surprise pour les connaisseurs du dossier ou les populations concernées qui se battent depuis des années pour davantage de transparence et d’informations. Mais elle représente, incontestablement, une terrible confirmation et le nouvel épisode d’une histoire sans fin qui mêle manquements des autorités, inquiétude des populations, enjeux de santé publique et de protection de l’environnement.

Depuis l’arrêt en 2004 de l’exploitation de la mine de Salsigne – qui fut la principale mine d’or de France et la première mine d’arsenic du monde – des signaux d’alarme ont, en effet, été maintes fois tirés. En janvier 2006, notre journal révélait déjà les conséquences de la pollution : les scientifiques constataient alors plus de 11 % de mortalité par cancer, tous types de cancers confondus. 10 000 personnes, écrivions-nous, étaient concernées dans un rayon de 15 kilomètres autour de Salsigne… Depuis, études et rapports se sont succédé, comme celui du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), classé confidentiel jusqu’en 2039, qui confirmait fin janvier 2018 que le Pech de Montredon, où sont stockés les déchets miniers, ne présentait pas les garanties d’étanchéité prévues, alors que l’on estimait que sept tonnes d’arsenic étaient rejetées chaque année dans l’Orbiel…

Après les inondations d’octobre 2018, une nouvelle étape semblait avoir été franchie. La pollution à l’arsenic de la vallée de l’Orbiel consécutive à ces violentes crues historiques qui ont frappé l’Aude et dont La Dépêche avait révélé des taux jusqu’à 1 000 fois supérieurs à la norme, a montré que la vallée n’en avait pas fini avec l’héritage de Salsigne, et sans doute pour longtemps.

Fin août 2019, dix mois après les crues de 2018, des analyses des urines d’une trentaine d’enfants avait montré que 18 d’entre eux avaient plus de 10 microgrammes d’arsenic par gramme de créatinine, seuil de référence fixé par l’Agence régionale de santé (ARS), qui de son côté se bornait à assurer que ces doses "ne sont pas dangereuses" et que "les chances (sic) d’être contaminé à l’arsenic sont infimes"…

Cette pollution majeure et persistante de la vallée de l’Orbiel, attestée par la nouvelle étude scientifique, appelle une nouvelle fois des mesures plus fortes de protection et de surveillance des populations, de sécurisation des sites d’enfouissement et une exigence de vérité et de transparence totale qui doit s’imposer aux pouvoirs publics et qui a malheureusement trop souvent fait défait ces dernières années. Au-delà, l’histoire de la pollution de Salsigne doit servir de leçon et déclencher une prise de conscience collective. Il y aurait près de 7 000 anciens sites industriels pollués ou potentiellement pollués en France, et quelque 300 000 friches, polluées par des hydrocarbures, des solvants, des métaux lourds, voire parfois des traces de radioactivité, restent encore à répertorier… Un défi qu’il faut relever pour les générations futures.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 25 octobre 2021)

Nouveau monde

 

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Pendant les confinements de la crise du Covid-19, cette pandémie qui a mis l’économie mondiale à genoux comme jamais auparavant, nous nous sommes mis à rêver du jour d’après. Nous avons imaginé qu’allait advenir un monde nouveau qui corrigerait les excès de la mondialisation, mettrait au cœur de nos sociétés la solidarité dont nous avions fait preuve face au coronavirus, et déclencherait, sinon la décroissance illusoire, du moins une croissance raisonnée, verte et vertueuse, pour mieux lutter contre le réchauffement climatique et les inégalités sociales. Las ! Force est de constater que nous en sommes loin et que comme disait Antonio Gramsci, le penseur marxiste italien, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »…

Face à toute nouvelle avancée technologique, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’un enthousiasme débridé, il convient bien sûr de prendre de la hauteur pour en mesurer les enjeux : « Le progrès de la vitesse réduit la grandeur du monde », estimait l’urbaniste Paul Virilio, qui avait créé la dromologie, l’étude de la vitesse dans la société. Mais il faut se garder de prendre du champ car le métavers est tout sauf une affaire de geeks ou de gamers. Les sommes colossales actuellement investies dans les infrastructures et le matériel, le nombre d’entreprises qui se mobilisent, la concurrence acharnée entre Chine et Etats-Unis que l’on retrouve ici aussi montrent que le métavers peut constituer un futur terrain de jeu, entre affrontements et développement économiques, chocs des cultures et géopolitique, cyberguerre et cybercommerce.

Pour l’heure, difficile de dire si le métavers – ou les métavers – sera un eldorado ou un mirage. Mais l’émergence de ce concept ne peut pas être ignorée. Par l’Europe d’abord, qui, malgré l’excellence de ses ingénieurs, a raté le virage de l’internet et de la 5G. Mais aussi par les citoyens, où qu’ils se trouvent, qui doivent être vigilants face à un métavers préempté par le privé et pensé comme un outil mercantile fermé et non comme un espace démocratique ouvert.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 octobre 2021)

Comprendre pour protéger

 terrorisme


Le 9 janvier 2016, lors d’un hommage rendu aux victimes de l’attaque terroriste de l’Hyper Kacher, survenue un an auparavant, le Premier ministre Manuel Valls avait lâché avec l’aplomb dont il est coutumier : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » Une petite phrase qui avait suscité un tollé auprès des chercheurs qui travaillent de longue date sur le terrorisme. Car évidemment, expliquer, ce n’est en rien excuser mais c’est chercher à comprendre quels sont les ressorts, les réseaux, les filières, les modalités, les moyens de radicalisation et leur évolution qui conduisent à des attentats. Et ce travail de décryptage permet justement de prévenir les attaques. « Connaître les causes d’une menace est la première condition pour s’en protéger », relevait d’ailleurs, à raison, un rapport du CNRS publié en mars 2016 (Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent)…

Ce travail d’analyse et de compréhension, indispensable pour faire face à la menace terroriste, est aussi celui mené par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) qui vient de publier sous la direction de Dominique Reynié la mise à jour d’une remarquable étude « Les attentats islamistes dans le monde 1979-2021 ».

Quantifier le terrorisme islamiste, en repérer les formes qu’il a pu prendre au fil de ces décennies, en recenser les actes qu’il a pu inspirer ou initier, en estimer le nombre de ses victimes, en identifier les organisations les plus meurtrières et les pays les plus touchés, donne, d’évidence, des clés de compréhension mais aussi des faits permettant de contrer certains discours extrémistes ou complotistes. Ainsi il est important de rappeler que « la majorité des attentats islamistes (89,5 %) touchent des pays musulmans et que les victimes sont principalement des musulmans, dans les mêmes proportions ». Cela n’enlève rien de l’horreur des attentats qui ont été commis en France, et notamment en Occitanie, notre pays étant le plus frappé de l’Union européenne avec au moins 82 attentats islamistes et 332 morts…

En refaisant l’historique du terrorisme mondial, 20 ans après les attentats du 11-Septembre, l’étude de la Fondapol permet de mesurer combien le terrorisme islamiste a mué passant d’organisations structurées en un terrorisme low cost émergeant d’un « jihadisme d’atmosphère » pour reprendre l’expression de Gilles Képel. Un terrorisme porté par des individus radicalisés, en prison, parfois, et sur internet, souvent. Détecter ces individus avant qu’ils ne passent à l’acte est dès lors un travail de longue haleine mené par les services de renseignements.

La menace terroriste est toujours là, élevée et multiple. Y faire face demande des moyens, du sang froid mais aussi la conviction qu’il faut toujours agir dans le cadre de nos valeurs démocratiques, celles-là mêmes que les terroristes ne supportent pas.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 18 octobre 2021)


La fin d'un monde

glacier

Comment déclencher la prise de conscience des conséquences du réchauffement climatique ? Les rapports du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, se succèdent depuis 20 ans, toujours plus alarmants… mais trop souvent encore ignorés ou minimisés par les décideurs et une bonne part de l’opinion publique. La jeunesse se mobilise depuis plusieurs mois, défilant au gré des Marches pour le climat, faisant de Greta Thunberg sa porte-parole… mais elle reste, là encore, insuffisamment écoutée. Presque 200 Etats se sont engagés en 2015 à Paris à réduire, entre autres, leurs émissions de CO2 pour empêcher une hausse globale de la température de la Terre, lors de l’historique Cop21 organisée par la France… mais la mise en œuvre concrète peine toujours à se mettre en place ou reste à tout le moins insuffisante. Les initiatives locales se multiplient pour mobiliser les bonnes volontés autant que les solutions innovantes pour l’indispensable transition écologique – le Fourum Le Monde nouveau organisé récemment à Montpellier par le Groupe La Dépêche est en la parfaite illustration –… mais il manque encore une dynamique d’entraînement massive de la société.

Ce qui pourrait faire bouger l’opinion c’est tout simplement ce qu’elle peut concrètement voir des effets du changement climatique sur son quotidien. La multiplication des catastrophes climatiques ces derniers mois permet déjà de mesurer l’ampleur des changements : méga feux en Grèce, en Californie en Sibérie où l’on constate la fonte du permafrost ; canicules et sécheresses plus fréquentes et plus intenses ; inondations d’ampleur en Allemagne, en Belgique ou phénomènes cévenols violents en France ; tempête de sable en Chine ; apparition de zones invivables pour l’Homme, au Pakistan ou aux Émirats arabes unis. Cette succession de drames qui font de nombreuses victimes et des réfugiés climatiques bousculent les consciences.

Mais il y a aussi les changements à petit feu, ceux qui se font lentement, mois après mois, année après année sans provoquer de catastrophes. La fonte des glaciers en est l’illustration. Des Pyrénées aux Alpes, les paysages deviennent méconnaissables. Les glaciers des Pyrénées, les plus méridionaux d’Europe se réduisent comme peau de chagrin. Et que dire de la célèbre mer de glace près de Chamonix. Le plus grand glacier français est à l’agonie : depuis les années 90, la mer de glace a perdu… 100 mètres d’épaisseur ! Les scientifiques pronostiquent sa disparition d’ici 2050 ou 2070. Autant dire demain. C’est donc bien tout un monde de paysages et de souvenirs qui disparaît. Il en reste d’autres qui sont eux aussi menacés mais qui peuvent encore être préservés. Cela ne dépend que de nous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 octobre 2021)

Tournants

testPCR

La fin de la gratuité des tests de dépistage du coronavirus sans prescription médicale constitue un tournant dans l’épidémie de Covid-19 en France. Depuis mars 2020, en effet, les tests naso-pharyngés et leurs angoissants écouvillons étaient devenus le symbole de l’épidémie et de toutes les étapes de la crise sanitaire, de la pénurie mondiale de réactifs pour les réaliser à l’imbroglio bureaucratique pour autoriser les laboratoires vétérinaires à participer à l’effort de guerre des campagnes de dépistage ; des couacs dans l’organisation des tests salivaires à l’école aux difficultés de mettre en œuvre la contraignante stratégie tester-tracer-isoler…

Après des débuts poussifs, au fil des mois, la France est pourtant devenue l’un des pays les mieux organisés, celui où l’on a le plus testé et surtout l’un de ceux qui ont toujours rendu gratuits les tests, pour ses citoyens et même pour ses visiteurs. Les Français se sont ainsi familiarisés avec les tests, lorsqu’ils avaient des symptômes, lorsqu’ils étaient cas contact d’une personne contaminée, lorsqu’ils devaient voyager à l’étranger et, depuis l’été, lorsqu’ils voulaient obtenir le fameux pass sanitaire, étendu à de nouveaux lieux, parce qu’ils ne voulaient pas se faire vacciner… Ce dernier cas a ainsi fait exploser le nombre de tests réalisés chaque semaine et donc le coût pour la Sécurité sociale, qui avoisinera les 6 milliards d’euros cette année. Il convenait d’y mettre un terme à l’heure où le vaccin pour tous, gratuit et efficace, est la meilleure arme contre le virus et le choix le plus rationnel pour obtenir son pass sanitaire.

En annonçant le 12 juillet pour cet automne la fin des tests gratuits dits « de confort », Emmanuel Macron a pris une décision logique, budgétaire autant que sanitaire pour pousser les Français encore récalcitrants vers le vaccin. La fin des tests gratuits constitue aussi une nouvelle étape car elle s’accompagne de la fin du fameux taux d’incidence – le nombre de contaminations pour 100 000 habitants – qui a toujours guidé le gouvernement dans ses choix de restrictions sanitaires. Ce changement de pied interroge et parfois inquiète les spécialistes sur l’impact que cela aura sur le suivi de l’épidémie de Covid qui pourrait toujours rebondir en une 5e vague, pour l’heure hypothétique.

C’est la raison pour laquelle l’exécutif entend bien conserver le pass sanitaire au-delà de l’échéance initiale du 15 novembre. « Après avoir été dans la réaction et l’adaptabilité pendant la crise, il faut désormais passer davantage à une logique d’anticipation face à l’inédit » a plaidé Emmanuel Macron en Conseil de Défense la semaine dernière. Et l’exécutif de souhaiter un prolongement de l’état d’urgence… jusqu’au 31 juillet 2022, c’est-à-dire au-delà du quinquennat actuel.

Certes, face au Covid-19, la vigilance et la capacité de réagir rapidement doivent rester de mise, mais l’état d’urgence – qui limite les libertés et dont l’efficacité reste difficile à mesurer – bouscule notre fonctionnement normal. Prolonger indéfiniment cet état d’exception – même pour de bonnes raisons – constituerait pour le coup un tournant pour notre démocratie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 octobre 2021)

Question de souveraineté

medicaments

 

La crise sanitaire mondiale de l’épidémie de Covid, on le sait, a bouleversé bien des certitudes et dans de nombreux domaines, plus rien ne sera comme avant. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la santé. On se souvient qu’au début de l’épidémie, on s’est aperçu que la quasi-totalité des masques chirurgicaux étaient produits à l’étranger, hors d’Europe, en Chine principalement. Idem pour des médicaments aussi basiques que le doliprane. La mondialisation était passée par là sans que l’on ne s’en rende compte et pour des raisons de coût de production et donc aussi de rentabilité financière, les stocks ont disparu au profit d’un fonctionnement par flux. Un système qui fonctionnait plutôt bien mais il a suffi d’un grain de sable – en l’occurrence un coronavirus – pour que la belle mécanique se grippe et que l’on mesure l’importance d’être maître de sa production. Il s’agit là d’une question de souveraineté industrielle et médicale, à laquelle les citoyens sont d’autant plus sensibles que les laboratoires pharmaceutiques bénéficient de nombreux crédits de recherche publics…

C’est dans ce contexte que la pénurie de certains médicaments – dont les lignes de production ont été délocalisées en Asie, en Chine ou en Inde – est devenue alarmante ces derniers mois. L’année dernière, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a ainsi recensé près de 2 446 signalements de ruptures de stock, soit 1 000 de plus qu’un an auparavant… quand en 2010, il n’y avait eu que 130 cas. Certes les chiffres ont augmenté depuis 2016 en raison de l’obligation faite aux entreprises pharmaceutiques de signaler plus en amont les risques de pénurie, mais l’explosion des signalements est bien due à une hausse très significative des pénuries, qui aurait touché un Français sur quatre selon un sondage réalisé par France Assos Santé. Et ces pénuries touchent de multiples pathologies : médicaments cardio-vasculaires, anti-infectieux et anticancéreux ont ainsi été victimes de pénuries.

Face à cette tendance de fond qui a démarré bien avant le Covid-19, il y a donc urgence à redresser la barre. Après deux ans de négociations avec les laboratoires, le gouvernement a enfin publié un décret pour que soient constitués des stocks stratégiques de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) – ceux pour lesquels une interruption de traitement peut mettre en danger la vie du patient – de deux mois. Mais c’est bien la relocalisation de la production de médicaments en Europe et en France qui reste le vrai défi à relever. Emmanuel Macron en a fait la promesse, 15 % des 100 milliards d’euros du plan France relance seront consacrés à l’innovation et aux relocalisations. Un chantier qui s’annonce de longue haleine…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 octobre 2021)

Les radars et le plateau

radar


Depuis l’arrivée en 2003 des premiers radars automatiques de contrôle de la vitesse sur les routes françaises, le sujet est toujours aussi explosif, toujours aussi clivant et sujet à toutes les polémiques. Chaque fois que les cabines ont été modernisées et améliorées pour mesurer les excès de vitesse – des radars tronçons aux radars feux rouges en passant par les radars chantiers et les dernières tourelles ultra-perfectionnées – le débat sur le bien-fondé des radars ressurgit de plus belle. L’extension à tout le territoire des voitures-radars privées, dévoilée jeudi soir, ne va pas échapper à la règle, d’autant plus que ces radars mobiles de nouvelle génération fonctionnant 6 heures par jour week-end compris n’ont plus besoin d’un flash pour épingler dans le flux de la circulation les automobilistes pressés… Procédé utile pour renforcer la sécurité routière et faire baisser la mortalité dont la vitesse reste l’un des facteurs prépondérants, diront les uns ; pernicieux et implacable système de traque des automobilistes qui alimente la "pompe à fric" que constituent pour l’Etat les radars, diront les autres.

Presque vingt ans après le Comité Interministériel de la Sécurité Routière qui avait annoncé le 8 décembre 2002 la mise en place d’un système de "contrôle et de sanction automatisés" et l’engagement de Jacques Chirac à faire de la baisse de la mortalité une cause nationale, n’est-il pas temps de sortir de ces oppositions et reconnaître les bienfaits mais aussi les limites des radars.

Les bienfaits sont incontestables puisque les radars ont permis de faire chuter la mortalité sur les routes qui était inadmissible dans un pays comme la France. Même si la diminution du trafic routier, l’évolution des infrastructures ou encore l’amélioration technologique des véhicules ont joué un rôle, ce sont bien les radars qui ont fait changer le comportement des Français au volant, les obligeant à lever le pied.

Mais à l’heure où 4 700 radars automatiques devraient être opérationnels fin 2022, les limites du système apparaissent comme vient de le souligner un rapport fouillé de 300 pages de la Cour des Comptes, sur l’"évaluation de la politique publique de sécurité routière". Les sages de la rue Cambon saluent évidemment l’efficacité des radars qui ont fait passer le nombre de morts par million d’habitants de 69,4 à 52,2 entre 2008 et 2013, mais soulignent qu’à l’instar d’autres pays européens, la France a atteint "un plateau" et surtout que depuis plusieurs années, la France fait moins bien que ses voisins – elle est passée du 7e rang en 2008 au 24e en 2019… Dès lors, la Cour estime que "les grandes mesures nationales visant les comportements devront, de plus en plus, être complétées par un recours à une gamme diversifiée d’autres moyens d’action, portant sur les véhicules, la signalisation et l’infrastructure."

Une approche dite de "système sûr" retenue par plusieurs pays européens et qu’il reste à inventer en France, collectivement et loin des polémiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 9 octobre 2021)

Réalité et ressenti

 

feu vert

Les bons chiffres économiques s’enchaînent depuis quelques jours. Taux de chômage bientôt au niveau inespéré de 2008, prévision de croissance la plus forte de tous les pays européens, reprise économique de nombreux secteurs au fur et à mesure de l’allègement des restrictions anti-Covid : les voyants sont au vert et laissent espérer que l’onde de choc de l’épidémie de Covid-19 sur l’économie française commence enfin à s’éloigner.

Certes, il reste encore beaucoup d’inconnues pour que ce qui ne sont, pour l’heure, que des prévisions ou des frémissements se confirment. En raison des perturbations de production et de logistique en Asie, des pénuries touchent toujours de nombreux secteurs (BTP, automobile, électronique mais aussi jouets, vêtements ou chaussures, agro-alimentaire), reposant la question de la relocalisation et de la souveraineté industrielle. Le niveau de notre dette, conséquence du salvateur « quoi qu’il en coûte », atteint des sommets jamais vus, et la perspective du retour des critères stricts de Maastricht, suspendus pendant la crise sanitaire, pourrait casser la dynamique de la reprise, comme cela s’était passé après la crise des subprimes en 2008. Les difficultés de recrutement dans de nombreux domaines comme l’hôtellerie-restauration et la crainte de voir repartir à la hausse en 2022 les défaillances d’entreprises sont autant de gros nuages qui menacent notre économie. Et que dire de la hausse continue des prix des énergies – gaz, électricité, pétrole – ces derniers mois, qui inquiète à raison les Français.

Pour autant, le gouvernement peut se réjouir de voir les voyants passer au vert après le sombre tunnel des 19 mois d’épidémie et se féliciter que le taux de chômage, sur lequel Nicolas Sarkozy et plus encore François Hollande se sont cassé les dents, retrouve le niveau de 2008 – qui reste toutefois encore haut. À l’heure où s’esquisse le bilan du quinquennat et où les militants LREM trépignent de demander « 5 ans de plus » pour Emmanuel Macron via des milliers de tracts, ces bonnes nouvelles sont les bienvenues et il est logique que l’exécutif mette ces bons résultats économiques du moment à son crédit et les explique par les réformes entreprises depuis 2017. 

Mais il doit se garder de tout triomphalisme car en matière économique, les situations peuvent vite fluctuer et, surtout, la réalité des chiffres se heurte souvent au ressenti de la population. Ainsi lorsque la majorité trompette qu’il y a eu une augmentation du revenu brut disponible global des ménages de 8 % en cinq ans – ce qui est vrai – il ne faudrait pas qu’elle oublie l’extrême hétérogénéité des situations, qui fait que tous les ménages n’ont pas vu leur pouvoir d’achat augmenter de la même façon. Certains semblent même n’avoir rien vu du tout puisque, selon un sondage OpinionWay, 56 % des Français estiment que leur pouvoir d’achat a baissé depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée…

Autrement dit, si les bons résultats économiques sont nécessaires, ils ne sont pas forcément suffisants pour convaincre une opinion toujours plus sensible à l’égalité sociale qu’aux performances économiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 8 octobre 2021)

De l'électricité dans l'air

 

nuclearplant

En laissant entendre qu’il allait se prononcer en faveur des Small Modular Reactor (SMR), ces petits réacteurs modulaires nouvelle génération qui viendraient en appoint dans les centrales classiques, mais aussi qu’il allait prendre une décision sur la construction de futurs EPR, les centrales de 3e génération, sans attendre la mise en service de l’EPR de Flamanville – dont les délais et les coûts ont explosé – Emmanuel Macron rouvre de façon fracassante le débat sur le nucléaire en France et en fait l’un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. Car autour de ce dossier gravitent de multiples sujets, aussi clivants qu’importants pour notre pays : la science, la souveraineté industrielle et énergétique, le pouvoir d’achat, l’environnement...

La science car le futur du nucléaire, dont la très attendue fusion, se dessine dans une course mondiale où la France, pionnière du nucléaire civil et puissance dotée de l’arme nucléaire, ne peut pas se permettre de laisser passer le coche. De cette maîtrise scientifique découlent des développements industriels futurs qui façonneront notre souveraineté, pour nos besoins propres comme pour l’export de notre savoir-faire dans ce domaine. En suivant, c’est bien aussi notre souveraineté énergétique qui est en jeu. Mieux vaut toujours produire son énergie que de dépendre d’importations de pays étrangers dont les prix fluctuants ont tôt fait d’asphyxier le pouvoir d’achat des ménages et la performance de nos entreprises. En produisant majoritairement son électricité grâce à son parc nucléaire, la France dispose aussi d’une électricité parmi les moins chères d’Europe…

Parler nucléaire c’est évidemment parler environnement avec cette épineuse question : les centrales nucléaires, qui n’émettent pas de CO2, sont-elles le meilleur moyen d’atteindre la neutralité carbone en 2050 comme la France s’y est engagée en signant l’accord de Paris, ou constituent-elles une fausse bonne idée compte tenu des déchets nucléaires qu’elles produisent et qui resteront un fardeau pour les générations futures ? Dès lors où placer le curseur du mix énergétique, entre le tout-nucléaire et le 100 % renouvelable ? En faisant le choix d’abandonner le nucléaire pour le renouvelable, l’Allemagne, pays autoproclamé le plus écologique d’Europe, est devenu le plus pollueur en étant contraint de laisser tourner des centrales à charbon polluantes… Peut-on suivre un tel exemple, surtout à l’heure où le pays est traversé par une fronde anti-éoliennes, celles-ci étant accusées de défigurer les paysages et d’être peu productrices ?

Les six mois de campagne présidentielle qui s’annoncent ne seront pas de trop pour répondre à toutes ces questions et déterminer où placer le fameux curseur. Mais déjà, on peut constater qu’il y a eu un basculement de l’opinion. La mauvaise image du nucléaire consécutive à la catastrophe de Fukushima semble bien loin : selon un sondage Odoxa paru la semaine dernière, 51 % des Français ont une image positive de l’énergie nucléaire…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 5 octobre 2021)