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Éditos

Brexit sans fin

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À soixante jours de la date officielle de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, on a l'impression chaque jour de vivre un Brexit sans fin… où les certitudes de la veille sont remises en cause dès le lendemain au gré de volte-face aussi spectaculaires qu'incompréhensibles. Après avoir subi une défaite historique et humiliante mi-janvier sur un accord de Brexit dont elle ne cessait d'expliquer qu'il était «le meilleur possible» et n'était «pas renégociable», voilà l'insubmersible Theresa May qui est parvenue à obtenir du parlement de Westminster… un nouveau vote pour renégocier le «backstop», ce fameux «filet de sécurité» devant éviter le retour d'une frontière physique entre le nord et le sud de l'Irlande. Une renégociation qui serait la condition à la signature britannique de l'accord de divorce d'avec l'Union européenne. Et la Première ministre d'assurer repartir à Bruxelles pour encore négocier des aménagements «alternatifs», dont personne ne voit en quoi ils pourraient bien consister et dont les 27 de l'Union européenne ne veulent pas entendre parler.

Car après deux ans d'intenses négociations, la lassitude pour ne pas dire l'exaspération a gagné Bruxelles. Aucun chef d'Etat ou de gouvernement – Emmanuel Macron et Angela Merkel en tête – n'entend revenir sur ce que Michel Barnier a méticuleusement négocié. Seule la forme de l'accord, c'est-à-dire la déclaration politique accompagnant l'accord de retrait, pourrait comporter quelques évolutions qui n'auraient de toute façon aucune valeur juridique.

Le vote de mardi à la Chambre des Communes illustre en tout cas, à nouveau, le labyrinthe dans lequel se débat le Royaume-Uni depuis le référendum de 2016 et la volonté des Britanniques de rejeter la responsabilité d'un «no deal» sur la seule Union européenne. Un coup de bluff qui ne trompera personne, car la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui le Royaume-Uni relève exclusivement des erreurs politiques britanniques. À commencer par celle de David Cameron. Par un calcul cynique de politique intérieure, l'ex-Premier ministre a enclenché le référendum du Brexit en étant persuadé que jamais le choix du Brexit ne l'emporterait. Première erreur. Au cours d'une campagne truffée de fake news, les promoteurs du Brexit vantaient la simplicité d'un divorce pour obtenir davantage de souveraineté, se gardant bien d'évoquer la situation inextricable qui allait être celle de l'Irlande du Nord… Deuxième erreur. Soit on rétablissait la frontière entre les deux Irlande et on ruinait l'accord de paix si difficilement conclu, soit on déplaçait la frontière en mer d'Irlande est on séparait de fait le Royaume-Uni de l'Ulster… D'où le compromis du «backstop» qui impose à la Grande Bretagne de quitter la gouvernance européenne tout en restant dans l'union douanière deux ans durant. Tout le contraire d'un gain de souveraineté.

À quatre mois des élections européennes, ce Brexit sans fin sonne comme un avertissement à tous les citoyens européens et montre combien les solutions simplistes et mensongères proposées par les formations populistes conduisent dans des impasses au détriment des peuples dont elles se réclament.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 31 janvier 2019)

Equlibre

casseurs


Le sens de l'Etat demande, on le sait, beaucoup de sang-froid, et s'accommode mal de la précipitation. On se souvient qu'aux plus belles heures du quinquennat de Nicolas Sarkozy, le moindre fait divers tragique ayant ému l'opinion se traduisait les semaines suivantes par l'annonce d'une nouvelle loi… En voulant répondre aux violences – contre les commerces, les bâtiments publics et les forces de l'ordre – qui émaillent les manifestations de Gilets jaunes chaque samedi depuis le 17 novembre dernier, le gouvernement est bien évidemment dans son rôle. Mais il aurait sans doute dû y réfléchir à deux fois avant de reprendre à son compte – pour gagner du temps et rassurer les Français – une proposition de loi de la droite sénatoriale, rédigée par des parlementaires tenants de la ligne du «toujours plus» en matière sécuritaire. Voté par le Sénat en octobre 2018, ce texte, qui se voulait une réponse aux «Black blocs», a été écrit par Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains et l'un des plus virulents opposants à Emmanuel Macron. La proposition de loi avait à l'époque été considérée à gauche comme attentatoire aux libertés publiques, et les sénateurs marcheurs avaient d'ailleurs voté contre.

Dès lors le texte qui est arrivé hier dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale impose un délicat exercice d'équilibrisme : au sein même de la majorité présidentielle d'abord, où nombreux sont ceux qui, mal à l'aise, ont souligné les limites et les risques d'inconstitutionnalité du texte. De leur côté, les députés de gauche le jugent liberticide et la droite reste, forcément, sur sa faim. Car le texte a été méticuleusement détricoté ces derniers jours en commission des Lois à majorité LREM. Reste que ce texte polémique comporte encore de nombreuses dispositions qui posent question : les interdictions préventives de manifester qui pourront être prises par les préfets sur la simple base de soupçons, la création d'une sous-catégorie au fichier des personnes recherchées (FPR), celui-là même qui comprend les fichés S, ou encore la création de périmètres de sécurité. Autant de sujets aussi sensibles que difficiles à mettre en œuvre : quels seront les recours, le rôle des magistrats, la faisabilité de mise en œuvre par les forces de l'ordre ?

Le Premier ministre s'est défendu à plusieurs reprises de vouloir porter atteinte à la liberté de manifester et on peut bien évidemment lui en donner acte, Edouard Philippe étant un démocrate avéré. Mais la loi, fut-elle de circonstance, s'inscrit dans le temps long. Quel usage pourrait en faire, par exemple, face à ses opposants politiques, l'extrême-droite si elle parvenait au pouvoir ? Cette question s'était déjà posée lors de l'examen des législations antiterroristes durant le quinquennat de François Hollande. Aujourd'hui, il appartient aux députés de trouver le point d'équilibre entre sécurité et liberté, sachant comme le disait Benjamin Franklin qu'« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 janvier 2019).

Turbulences

aeroport toulouse-blagnac


La décision du groupe chinois Casil Europe de mettre en vente ses parts dans l'aéroport Toulouse-Blagnac, révélée mardi par La Dépêche du Midi, constitue un nouveau rebondissement dans la saga de la privatisation de l'aéroport toulousain. Surtout, les turbulences économiques et politiques qu'elle engendre vont bien au-delà de la Ville rose et deviennent un épineux dossier national dont le gouvernement se serait sans doute bien passé.

À Toulouse, d'abord. La décision de l'actionnaire chinois – majoritaire avec 49,9 % – de se désengager du 3e aéroport français de province, plonge tous les acteurs dans l'incertitude, même si depuis l'arrivée de Casil, doutes et rumeurs courraient sur les projets réels des Chinois. En tout cas, cette décision confirme a posteriori les sévères remarques émises par la Cour des Comptes en novembre dernier sur les conditions de cette privatisation partielle, qui fut la première du genre en France. Dans leur rapport, les magistrats de la Rue Cambon soulignaient de nombreuses incohérences tant sur le profil de Casil, la gouvernance, que sur le processus de privatisation lui-même, qui prévoyait la cession des 10 % restants de l'Etat, avant que ce dernier n'y renonce sous la pression des collectivités locales actionnaires minoritaires. «L'aéroport de Toulouse reste dans une situation ambiguë et instable, celle d'une société dont le capital est majoritairement public, mais dont le contrôle appartient à l'actionnaire privé», pointait la Cour des comptes. Le départ de Casil devra permettre de sortir de cette ambiguïté.

En attendent, ce nouvel épisode toulousain pourrait avoir un impact sur les autres privatisations programmées par le gouvernement et notamment celle d'ADP (Aéroports de Paris), propriétaire et opérateur des aéroports Charles-de Gaulle, Orly et Le Bourget. Officiellement, il faudra attendre le vote définitif de la loi Pacte, au mois de février, pour démarrer le processus, mais l'Etat se prépare bel et bien à vendre sa participation de 50,6 % valorisée 9 milliards d'euros. Les candidats, dit-on, se bousculent au portillon pour acquérir un fleuron français qui est aussi une poule aux œufs d'or. Premier hub aérien européen, Paris est le passage obligé de toutes les compagnies du monde qui veulent venir en France et apporte donc à son actionnaire une rente assurée.

L'État a-t-il raison de se séparer d'ADP, qui est en bonne santé, et lui verse chaque année des dividendes non négligeables ? Le gouvernement, qui tablait sur l'exemple d'une privatisation toulousaine réussie, est désormais dans l'embarras quoi qu'il en dise et, à l'instar des remous sur la privatisation des autoroutes, risque de se retrouver accusé de vendre les bijoux de famille. La vice-présidente de la Région Occitanie, Nadia Pellefigue l'a résumé en un tweet « La puissance publique doit rester majoritaire dans ses infrastructures stratégiques. » Les Etats-Unis ont tranché la question, la quasi-totalité des aéroports sont dans le giron public. En France, la question mérite débat, peut-être même un grand débat…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 janvier 2019)

Parcoursup du combattant

parcourus


Depuis hier, des centaines de milliers de lycéens français doivent exprimer leurs vœux pour la suite de leurs études sur la plateforme Parcoursup qui inaugure là sa deuxième année de fonctionnement. Après avoir succédé à Admission post-bac (APB) – qui connaissait son lot de dysfonctionnements – sans avoir toutefois fait la preuve qu'elle fonctionnait mieux, Parcoursup a été modifié afin d'éviter les écueils de la première mouture, marquée par de longues listes d'attente pour certaines des quelque 14 000 formations proposées. Des modifications pour rendre le système plus rapide, moins discriminant géographiquement, avec un calendrier plus resserré mais qui restent à la marge. Le gouvernement entend bien, en effet, maintenir les principes qu'il s'était donnés : pas de tirage au sort et priorité aux meilleurs élèves et aux meilleurs dossiers quand la demande excède les capacités d'accueil dans une formation.

Dès lors les mêmes critiques se font entendre cette année.

D'abord un manque de transparence en ce qui concerne les algorithmes qui classent les demandes des élèves. Celui de Parcoursup ne procède à aucune affectation quand celui d'APB prenait en compte la hiérarchie des vœux des lycéens. Face aux critiques l'an passé, le gouvernement avait donné les clés de l'algorithme national de Parcoursup… mais les algorithmes locaux utilisés dans chaque établissement étaient restés secrets. C'est ce secret qui pourrait bien tomber après que le défenseur des Droits Jacques Toubon a préconisé cette semaine que les critères de tri, potentiellement discriminatoires, doivent être rendus publics. C'est, d'évidence, la meilleure réponse à apporter pour lever le sentiment d'injustice ressenti par de nombreux lycéens, notamment ceux de quartiers populaires.

La seconde critique concerne les conditions même dans lesquelles les lycéens effectuent leurs choix. Car Parcousup reste un parcours du combattant. Plusieurs études publiées ces derniers jours montrent que les élèves – et avec eux leurs parents – sont stressés, perdus voire paniqués face à une procédure complexe qui engage leur avenir. La peur d'aller in fine dans une filière par défaut est bien là et elle est parfois source de découragement, voire d'abandon. Dès lors se pose la question de la préparation des élèves à la procédure, des moyens donnés à l'orientation.

Une enquête du Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco) montrait dernièrement qu'un jeune sur deux déclare ne pas avoir été bien accompagné par son établissement au sujet de l'orientation, et 18 % des 18-25 ans considèrent qu'ils n'ont pas eu le choix de leur orientation. Dès lors, il devient urgent de mettre en place des politiques qui permettent aux jeunes d'apprendre à s'orienter plutôt qu'être orienté, en bénéficiant d'un accompagnement réel et personnalisé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 janvier 2019)

Passion française

Michelin
Les chefs étoilés par le Guide Michelin 2019./ Photo Michelin.


Année après année, depuis plus d'un siècle, la sortie d'une nouvelle édition du Guide Michelin reste un événement sur la planète de la gastronomie. Le Guide illustre, en effet, combien la bonne chère encensée depuis Rabelais, ses Gastrolâtres et son Gargantua, reste toujours cette passion française qui fait notre fierté et notre réputation partout dans le monde.

Événement pour le grand public d'abord qui conserve pour le célèbre Guide une affection parfois nostalgique d'un temps où ce livre rouge était la seule et unique référence pour qui voulait bien manger, dans les grandes villes ou au bord des nationales. Le Guide – qui avait au faîte de sa gloire inspiré le film de Claude Zidi L'Aile ou la cuisse avec Louis de Funès patron d'un guide… Duchemin – a par ailleurs toujours su se renouveler, notamment pour faire face à la concurrence d'internet et ses multiples sites web où chacun peut laisser son avis sur le restaurant où il vient de manger.

Évènement ensuite pour les chefs eux-mêmes. Entrer dans le Guide Michelin avec un Bib et c'est une première consécration, une impulsion pour aller plus loin. Gravir ensuite les échelons pour décrocher une, deux puis trois étoiles et c'est comme obtenir le Graal, entrer dans la légende et dans le petit cercle de ces grands chefs qui ont marqué et marquent l'Histoire

Mais cette guerre pour obtenir – et conserver – ses étoiles, cette course effrénée qui se joue derrière les pianos comme en salle, financièrement coûteuse et psychologiquement éprouvante impose une pression immense aux chefs et à leurs brigades. Et cette «tyrannie» des étoiles peut parfois épuiser jusqu'au drame. Chacun garde en mémoire le suicide du chef étoilé Bernard Loiseau en 2003 au moment où il était en passe de perdre l'une de ses trois étoiles. Pour ne plus vivre sous cette pression constante, certains chefs renoncent aux étoiles comme Sébastien Bras, le chef aveyronnais triplement étoilé, qui a demandé il y a deux ans au Guide Michelin de ne plus le référencer.

Se libérer de la pression de la compétition permet alors de retrouver une pleine et entière liberté de création au service d'une clientèle qui a beaucoup évolué ces dernières années. Entre l'émergence de la bistronomie, des food-truck, des concours télévisés, des grands rendez-vous comme les Toqués d'Oc de La Dépêche, et le poids des réseaux sociaux, la gastronomie explore aujourd'hui de multiples chemins. Les étoiles du Michelin en sont un, toujours remarquable. Il y en a désormais bien d'autres et tous font vivre cette passion qui continue à faire de la France une référence dans une gastronomie mondiale sans cesse changeante.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 22 janvier 2019)

Système(s)



Le procès du scandale de la viande de cheval qui s'ouvre aujourd'hui devant le tribunal correctionnel de Paris va bien au-delà d'un simple dossier d'escroquerie classique. Par son retentissement, son ampleur européenne – 13 pays concernés –, il dépasse la simple affaire audoise. Ce procès va devoir, en réalité, décrypter différents systèmes, industriels, médiatiques et politiques qui ont été au cœur d'un scandale agroalimentaire qui a marqué et choqué les Français ; et blessé aussi les professionnels de la région.

Système industriel d'abord, bien évidemment. Si quatre hommes soupçonnés d'avoir participé à cette escroquerie comparaissent à la barre, ce procès va permettre de revenir sur la façon dont les circuits de la viande fonctionnaient il y a six ans – et fonctionnent peut-être toujours encore. À la faveur des lasagnes à la viande de cheval, on a, en effet, découvert que le marché international de la viande, par certains aspects, faisait penser à celui des armes avec de multiples intermédiaires, l'intervention de «traders» opérant à Chypre, aux Pays-Bas ou en Roumanie, dans un contexte d'intense guerre des prix. L'opinion a de plus découvert l'existence du «minerai de viande», terrible expression désignant un aggloméré de bas morceaux hachés pour plats préparés, tellement éloigné de l'idée qu'on se fait de la bonne viande de qualité. Dans cet entrelacs de protagonistes aux profils parfois haut en couleur, l'affaire de la viande de cheval a montré l'opacité d'un système et le manque de contrôle qui a permis une valse des étiquettes faisant passer du cheval pour du bœuf…

Système médiatique ensuite, avec un emballement sur une fraude qui n'était pas un scandale sanitaire. Les différentes marques de surgelés affectées par le scandale, comme Findus, ont très tôt mis en place des stratégies de communication de crise pour rassurer les consommateurs et préserver leur réputation. A contrario, l'entreprise Spanghero s'est retrouvée quasi seule au cœur d'une tempête qui allait emporter des dizaines de salariés. En faisant la lumière sur le scandale, le procès devra aussi apporter une part de réhabilitation à ces salariés.

Système politique enfin. Tétanisée depuis le scandale de la vache folle, la classe politique se range désormais derrière le principe de précaution. Très vite. Trop vite ? L'agrément retiré à l'entreprise Spanghrero a-t-il été déclenché trop précipitamment, au risque de jeter la société vers une faillite certaine ? C'est l'analyse de Laurent Spanghero, qui a confié à La Dépêche son amertume (lire page 3). Les débats du procès apporteront peut-être des éléments de réponse.

Mais surtout, au-delà du jugement de la justice , la seule question qui vaille est de savoir si les leçons ont été tirées du scandale. Rien n'est moins sûr pour l'ONG Foodwatch, qui estime qu'un autre scandale du même type est toujours possible. Le procès de la viande de cheval doit dès lors envoyer un signal clair : celui du plus jamais ça.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 janvier 2019)

L'avertissement

Theresa May
Theresa May


Une humiliation complète. Une défaite historique. Elle se bat pour sa survie. La presse britannique n'avait hier pas de mots assez durs pour décrire le vote dont le Parlement venait de rejeter l'accord sur le Brexit conclu entre sa Première ministre Theresa May et les 27 pays de l'Union européenne représentés par le Français Michel Barnier. Le Royaume-Uni se retrouve plongé dans l'incertitude la plus totale pour la suite et, de tous les scénarios, le «no deal», cette sortie sans accord, semble de plus en plus probable tant on voit mal comment pourrait émerger un «plan B.» L'hypothèse d'un nouveau référendum évoquée même hier par le pompier-pyromane Nigel Farrage, sinistre figure de proue du Brexit en 2016, relèverait autant de la farce que du déni de démocratie.

Mais à quelque chose, malheur est bon. À quatre mois des élections européennes de mai, le vote de Westminster apparaît, en effet, comme une leçon, un avertissement à tous les citoyens européens et surtout ceux qui seraient tentés par les solutions simplistes et mensongères proposées par les formations populistes. On se souvient de toutes les fake news des promoteurs du Brexit, vantant la simplicité d'un divorce avec l'UE et ou placardant sur un bus rouge «Donnons les 350 millions de livres que nous versons chaque semaine à l'UE à notre système de santé», une somme tout à fait fantaisiste. On voit aussi, en Italie, combien l'alliance rouge-brun entre Luigi di Maio et Matteo Salvini a dû en rabattre sur le budget qui sortait des règles européennes ou sur le projet de revenu universel promis à cor et à cri avant les élections et qui se réduit comme peau de chagrin.

Le vote de Westminster est ainsi la lointaine conséquence du mensonge de ceux qui ont voulu faire croire au paradis d'un Brexit, qui se révèle, au fil des mois, un enfer.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du 17 janvier 2019)

Sortir de sa bulle

debat


Le Grand débat national qui a été lancé hier dans l'Eure par Emmanuel Macron sera-t-il une « invention démocratique » selon l'expression du philosophe Bernard-Henri Lévy, une «agora où peuvent advenir le combat des idées et la conquête de nouveaux droits» ? Ou bien l'Histoire n'en retiendra-t-elle qu'un artifice de communication d'un exécutif aux abois, qui n'aura été le prélude qu'à une nouvelle crise politique et institutionnelle plus dure encore que celle ouverte par les Gilets jaunes il y a deux mois ? Impossible pour l'heure de faire un tel pronostic sur cet outil inédit dans la Ve République. Un outil dont la mise en œuvre soulève presque autant de questions que n'en contenait la lettre aux Français d'Emmanuel Macron.

Qui seront, vendredi, les cinq personnalités qui composeront le collège des garants de l'indépendance et de l'impartialité du Grand débat ? Les ministres Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu – qui ne sont pas à l'abri d'une polémique analogue à celle qui a empêché Chantal Jouanno – pourront-ils animer ce Grand débat en étant finalement juge et partie ? S'il n'y a pas de questions interdites selon le mot du chef de l'Etat, la ligne rouge tracée autour de l'ISF pourra-t-elle être tout de même franchie, comme il l'a laissé entendre hier? Comment se fera le tri dans les milliers de doléances recueillies sur internet ou lors des réunions locales ? Et qu'en retiendra au final le gouvernement dans deux mois ? Autant de questions qui restent en suspens.

Il en est une, pourtant, plus capitale que d'autres : quelle sera la participation des Français ? Répondront-ils à l'invitation du Grand débat pour faire de celui-ci la respiration démocratique qui, d'évidence, manque au système du quinquennat depuis que présidentielles et législatives se suivent sans qu'il n'y ait de vote intermédiaire.

Après deux mois de crise des Gilets jaunes, il est capital que cette participation soit massive et que chacun, pour cela, écoute l'autre et sorte, enfin, de sa bulle.

Bulle de filtre des réseaux sociaux pour les Gilets jaunes. Depuis novembre, les manifestants qui s'organisent avec succès sur Facebook se sont comme enfermés dans un monde parallèle où circulent des informations n'allant que dans leur sens et une quantité incroyable de fake news et de théories complotistes. Les Gilets jaunes, dont la majorité porte des revendications légitimes, doivent sortir de leur bulle, accepter la contradiction et la critique. Et, eux qui réclament plus de démocratie directe, se confronter au débat d'idées.

Le gouvernement et la majorité présidentielle doivent, eux aussi, sortir de leur bulle. Et concevoir que la Ve République est une démocratie représentative qui tire sa légitimité du peuple et non pas une épistocratie, c'est-à-dire un régime politique qui puise sa légitimité dans le seul savoir des experts… Emmanuel Macron et sa majorité doivent se défaire des seuls conseils de ces derniers, écouter et surtout entendre les doléances qui s'exprimeront dans le Grand débat.

Seul cet effort partagé de part et d'autre fera du Grand débat un potentiel succès démocratique. Chacun doit aujourd'hui lui donner sa chance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 janvier 2019)

La forme et le fond

speech


La forme, disait Victor Hugo, c'est le fond qui remonte à la surface. Dès lors on comprend mieux pourquoi Emmanuel Macron et le gouvernement s'attachent à organiser le plus méticuleusement, le plus clairement et le plus précisément possible le cadre du Grand débat qui s'ouvre aujourd'hui pour deux mois afin de trouver une sortie à la crise des Gilets jaunes. Car l'exécutif sait qu'après l'épreuve orale – les vœux du Président – et l'épreuve écrite – la lettre aux Français d'Emmanuel Macron publiée hier notamment dans La Dépêche – il n'y aura pas de session de rattrapage… Ainsi, après la défection surprise de Chantal Jouanno du pilotage du Grand débat, Emmanuel Macron et Edouard Philippe jouent cartes sur table. Deux ministres – qui ont mouillé le maillot dans la crise des Gilets jaunes – vont copiloter le débat, un comité de sages sera garant de sa bonne tenue, des référents à l'impartialité indiscutable seront nommés dans chaque département. Un kit d'outils sera disponible pour l'organisation des débats locaux par les Français. Et les maires et les associations, si souvent toisés par Emmanuel Macron par le passé, vont pourvoir jouer un rôle capital. Autant d'éléments qui peuvent permettre de retrouver le chemin d'une discussion démocratique. Autant de jalons pour retisser du lien et débattre «en confiance» comme le souhaite Emmanuel Macron en conclusion de sa lettre.

Mais au-delà de la forme de ce débat, il y a bien sûr le fond. Emmanuel Macron a décidé de tout mettre sur la table, de ne rejeter aucun thème, y compris celui – explosif – de l'immigration, de n'interdire aucune question – lui-même en pose 35 aux Français. C'est une première dans la Ve République qu'un Président en exercice remette ainsi en jeu les sujets qui ont – théoriquement – été soldés par le suffrage électoral de 2017. Et cette démarche inédite de démocratie participative de grande ampleur ne peut qu'être saluée, quand bien même certains n'y voient qu'un exercice de communication, du bavardage, de l'enfumage. Pour autant, en expliquant « Je n'ai pas oublié que j'ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle », Emmanuel Macron fixe les limites qui concernent justement la pierre angulaire de la crise : sa politique fiscale, marquée par la suppression de l'ISF. Il oublie cependant qu'un grand nombre a voté pour lui, non pour son programme, mais par défaut.

Nul ne sait pour l'heure ce qu'il adviendra de ce Grand débat dans deux mois, et, surtout, ce que le gouvernement en retiendra réellement. En ouvrant la discussion sur des thématiques aussi vastes, Emmanuel Macron prend le risque de ne pouvoir satisfaire toutes les exigences et de créer ainsi des frustrations. Le Président fait là un pari sur la suite de son quinquennat, un pari aussi sur la capacité des Français à passer de la colère aux propositions, et, un jour, de la défiance à la confiance...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 15 janvier 2019)