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Éditos

Le devoir de vérité

 

marion

 

C’est un visage que personne n’a oublié. Celui d’une fillette enjouée dans sa robe bleue, souriant à l’objectif comme elle souriait à la vie avant de disparaître sans laisser de trace. Le 14 novembre prochain, cela fera trente ans que Marion Wagon, alors âgée de 10 ans, a disparu à Agen, entre son école et sa maison. Trente ans de tristesse, de doutes, de découragement, de colère et d’espoir pour les proches de la toute jeune fille, à commencer par ses parents, Michel et Françoise, dont on ne peut qu’imaginer la douleur sans pouvoir réellement la mesurer.

Trente ans après, l’affaire n’est pas résolue mais reste profondément ancrée dans la mémoire collective des Français. Car au-delà du drame, elle avait déclenché une mobilisation hors normes. À une époque où n’existaient ni les réseaux sociaux, ni le système d’Alerte enlèvement, inspiré de l’affaire Amber aux États-Unis – du nom d’Amber Hagerman, enlevée le 13 janvier 1996 –, ni même les chaînes d’information en continu, un élan de solidarité exceptionnel s’était levé, d’abord dans le Lot-et-Garonne, dans le Grand Sud puis dans la France entière. Les initiatives se sont succédé pour retrouver la fillette, d’une opération « Ruban blanc » à la diffusion du portrait de Marion sur 10 millions de packs de lait, de l’impression de 15 millions d’affiches au fil des années à l’organisation d’une émission de « Perdu de vue » sur TF1 qui reçut plus de 1 000 appels. Tout un pays s’était mobilisé, reconnaissant à travers Marion, une fille, une petite-fille, une camarade, une amie.

Cette mobilisation sans précédent n’aura hélas pourtant pas suffi. Malgré les millions de portraits diffusés, les milliers de témoignages et la mise sur pied d’une « cellule Marion » par la gendarmerie nationale, qui mobilisa une quarantaine d’enquêteurs, la petite Agenaise est restée introuvable. Comme si l’élan de tout un pays s’était heurté à l’opacité d’un mystère.

Le temps qui passe n’a pas effacé le souvenir ni amoindri la détermination à obtenir la vérité sur ce qui est arrivé à Marion. La piste du tueur en série Michel Fourniret a un temps redonné espoir dans cette quête de vérité avant de se refermer. Mais trente ans d’impasse judiciaire ne sauraient condamner une famille à renoncer. L’absence de réponse ne peut devenir une fatalité.

Aujourd’hui, les espoirs de la famille se tournent vers le nouveau pôle national des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre, dont les magistrats se sont déplacés chez les parents de Marion en 2023. Créée en 2022, cette juridiction spécialisée a déjà permis des avancées significatives dans plusieurs affaires longtemps restées sans réponse. Les progrès de la science, les nouvelles méthodes d’investigation ou simplement un regard neuf porté sur des dossiers anciens permettent aujourd’hui de rouvrir des pistes que l’on croyait définitivement fermées. Un indice négligé ramené au premier plan, un témoignage réexaminé, une analyse génétique devenue possible grâce à de nouvelles technologies : parfois, il suffit d’un fil retrouvé pour les renouer tous. Rien ne garantit que ce sera le cas dans l’affaire Marion bien sûr, mais tout justifie de continuer à chercher, d’autant plus que la piste d’un suspect pourrait être retravaillée.

Trente ans après, personne n’a oublié Marion, cette enfant devenue le symbole des enfants disparus. Et si la justice ne peut promettre de retrouver tous les enfants disparus, elle a au moins un devoir envers eux et leurs familles : ne jamais renoncer à chercher la vérité.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 novembre 2026)