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Éditos

La guerre des drones

 

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Lorsque la Russie décide d’envahir son voisin en février 2022, nombre d’observateurs ne donnent pas cher de l’Ukraine. Face à l’une des armées les plus puissantes du monde – du moins le croyait-on –, tout laisse alors penser que "l’opération spéciale" de Vladimir Poutine va tourner à la guerre éclair. Las ! C’était compter sans la détermination et l’ingéniosité d’un peuple ukrainien qui s’est immédiatement levé. En quelques jours, puis quelques semaines, une résistance s’organise, dont Volodymyr Zelensky devient rapidement l’incarnation, tandis qu’apparaissent au grand jour les faiblesses d’une armée russe aux matériels parfois fatigués et aux soldats mal coordonnés.

Tel un judoka utilisant la force de son adversaire contre lui, l’Ukraine, pourtant en position de faiblesse, a trouvé dans les drones l’une des armes de l’asymétrie. D’abord bricolés à partir d’appareils grand public, les drones ukrainiens ont gagné en portée, en précision et en puissance. Utilisés d’abord sur la ligne de front, ils ont progressivement été capables de frapper au cœur même du territoire russe. On garde notamment en mémoire l’opération Pavutina menée en juin 2025, au cours de laquelle des drones kamikazes dissimulés à bord de camions ont été activés à distance pour frapper plusieurs bases aériennes stratégiques russes.

Depuis, l’expertise ukrainienne n’a cessé de se renforcer. Une véritable industrie du drone est née, accompagnée d’une maîtrise opérationnelle militaire devenue une référence. On en a eu un aperçu lors de l’exercice de l’OTAN Hedgehog en Estonie en mai 2025, lorsqu’une petite équipe ukrainienne de pilotes de drones a "détruit" deux bataillons de l’Alliance en quelques heures sous les yeux d’états-majors occidentaux médusés. L’Ukraine est devenue une école de guerre.

Car la "dronisation" du conflit ukrainien – dans les airs, sur terre et sur mer – redessine désormais les guerres modernes. Toutes les grandes armées intègrent ces appareils dans leur panoplie et leur doctrine. L’Ukraine est devenue une référence mondiale et, lors de la récente guerre en Iran, plusieurs pays du Golfe ont explicitement sollicité son expertise.

Mais l’avantage ukrainien ne pouvait rester sans réponse. La Russie a, elle aussi, compris l’intérêt de ces armes produites en masse, capables de saturer les défenses pour une fraction du coût de nombreux missiles. Longtemps dépendante notamment des Shahed iraniens, elle développe désormais ses propres appareils et les utilise massivement contre l’Ukraine. Moscou frappe villes et infrastructures civiles tandis que Kiev vise en retour des installations militaires, énergétiques et économiques en territoire russe.

Un renversement est ainsi en train de s’opérer. La guerre russo-ukrainienne bascule progressivement d’une logique centrée sur la conquête territoriale, aujourd’hui quasi-gelée, vers une guerre de profondeur, industrielle et permanente dans laquelle les drones deviennent l’un des principaux instruments de pression stratégique. Selon l’ISW, la Russie a construit 59 nouvelles installations de lancement de drones afin de multiplier les axes d’attaque et de mener une guerre de saturation susceptible de déborder largement du territoire ukrainien, jusque vers les pays voisins de l’OTAN.

C’est là tout le paradoxe. L’Ukraine avait fait du drone l’arme du faible, qui lui permettait de compenser son infériorité face à une puissance militaire supérieure. En démontrant son efficacité, elle a aussi contribué à imposer un modèle dont la Russie peut désormais s’emparer à une échelle industrielle.

En 2022, les drones ont aidé l’Ukraine à résister à une armée plus puissante. Quatre ans plus tard, ils sont en train de transformer la manière même de combattre. En Ukraine comme ailleurs, l’ère de la guerre des drones ne fait que commencer…

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêcher du Midi du mercredi 19 août 2026)