Derrière les écrans
Dans la voiture sur la route des vacances, à table en famille, au bord de la piscine ou sur la plage se joue cet été une bataille : celle du temps passé par les adolescents sur leur smartphone. Instagram et TikTok y tournent à plein régime, parfois plusieurs heures par jour. Et la rentrée promet de donner à ce conflit domestique une dimension politique nouvelle.
Cette dépendance, qui peut aller jusqu’à prendre les traits d’une addiction, n’est pas nouvelle. Mais elle va se heurter à deux mesures présentées comme protectrices : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, qui gagne du terrain dans plusieurs pays, et le durcissement de l’interdiction du téléphone dans les établissements scolaires.
Ces décisions entendent protéger les jeunes des effets néfastes des écrans sur leur santé et leur développement psychologique. De nombreuses études établissent un lien entre un usage excessif des réseaux sociaux, la perte de contrôle et des conséquences négatives sur la santé mentale des adolescents. L’Organisation mondiale de la santé a ainsi alerté sur la progression de l’usage problématique des réseaux sociaux chez les 11-15 ans, avec des effets sur le sommeil, la réussite scolaire et le bien-être psychologique. En France, un rapport de l’Anses publié à la fin de l’année 2025, après cinq années de travaux, a également identifié des effets multiples sur les 11-17 ans : perturbation du sommeil, anxiété, symptômes dépressifs, isolement. Les mécanismes de captation de l’attention et les systèmes de recommandation peuvent encore accentuer ces fragilités, avec des conséquences particulièrement préoccupantes chez les jeunes filles.
Ces risques sont connus. Ils sont même reconnus par une partie des adolescents, qui ont bien conscience du poids parfois effarant que prend leur smartphone dans leurs journées et des dérives qui peuvent se produire sur les réseaux sociaux.
Mais le téléphone est aussi devenu un compagnon indispensable du quotidien, un outil de socialisation, d’information et parfois de création. Tout n’est pas à jeter dans les pratiques numériques des jeunes, loin de là. Et l’usage des écrans chez les enfants et les adolescents – comme chez les adultes, qui ne donnent pas toujours l’exemple de la sobriété – mériterait une réflexion plus profonde que la seule addition d’interdictions.
*Car interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs est devenu un totem politique, une mesure simple à annoncer et rassurante à inscrire dans un bilan. Son application sera pourtant redoutablement complexe. Vérifier l’âge des mineurs suppose, d’une manière ou d’une autre, de vérifier celui de l’ensemble des utilisateurs. Surtout, ce débat laisse trop souvent au second plan la question essentielle : celle de plateformes conçues pour capter l’attention, de systèmes de recommandation opaques et d’un modèle économique qui transforme chaque minute passée à faire défiler un écran en source de profit.
À force de demander aux adolescents et à leurs parents de résister seuls à des outils précisément conçus pour retenir leur attention, on finit par oublier de regarder ceux qui les fabriquent. Le débat politique privilégie l’âge d’accès, le contrôle parental et les sanctions, mais interroge encore trop peu la responsabilité des géants du numérique, leur modèle capitalistique, le récit qu’ils imposent au débat public et l’absence d’alternatives européennes plus vertueuses et souveraines.
Il ne doit certes pas être interdit d’interdire. Mais protéger les adolescents suppose davantage que de leur fermer une porte : il faut aussi avoir le courage de transformer ce qui se trouve derrière.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 août 2026)