Un air de déjà-vu
Un prix à la pompe qui atteint des sommets ; des Français étranglés financièrement qui ne peuvent plus boucler leurs fins de mois et sont parfois contraints de réduire leurs déplacements ; des professionnels qui voient leur poste carburant s’envoler et mettre en péril leur activité ; un gouvernement qui souligne les limites de son action ; une inquiétude sourde qui se transforme en colère, et une colère qui se déverse sur les réseaux sociaux puis dans la rue en réponse à des appels à manifester… Cela ne vous rappelle rien ? Le mouvement des Gilets jaunes a commencé comme cela, en réponse à un prix des carburants jugé trop élevé : environ 1,50 € le litre de sans-plomb 95 et 1,53 € pour le gazole, mi-octobre 2018. Des prix qu’on rêverait de retrouver aujourd’hui alors qu’on dépasse allègrement les 2 € le litre pour faire le plein…
Bien sûr, la situation n’est plus la même. Les circonstances sont différentes puisque l’envolée des prix des carburants est essentiellement due à une guerre en Iran sur laquelle nous n’avons guère d’influence. Mais le fond, celui du pouvoir d’achat, du coût des transports, de leur poids dans le budget des ménages, de la nécessité absolue d’avoir une voiture lorsque l’on vit dans les territoires ruraux, reste finalement analogue. Et l’on se dit qu’en neuf ans, les réponses politiques n’ont pas vraiment été à la hauteur des transformations que réclamaient les manifestants de 2018.
Certains rêvent de remettre le couvert, de rallumer la flamme des Gilets jaunes pour redire la colère, sur le prix des carburants comme sur bien d’autres sujets sociaux. Une manifestation intersyndicale est prévue le 29 septembre, des messages appelant à une mobilisation le 17 octobre circulent depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux et certaines personnalités politiques ont apporté leur soutien à ces revendications. « Une fois encore, mobilisons-nous sur les ronds-points, devant les préfectures, devant l’Élysée et les ministères ! », a lancé le communiste Fabien Roussel. Les figures historiques des Gilets jaunes, elles, se montrent beaucoup plus prudentes, voire dubitatives. Elles rappellent combien le mouvement des Gilets jaunes a été durement réprimé, mais aussi combien la société a changé, entre radicalisation et lassitude.
Et cette colère surgit dans un pays déjà à vif. À sept mois de l’élection présidentielle, la grande étude Ipsos publiée cette semaine montre combien la France est traversée par trois crises qui se nourrissent les unes les autres : une crise de résultat, une crise de représentation et une crise de l’offre politique. Leur rencontre nourrit un puissant désir de rupture.
Dans ce contexte, la crise du carburant, plus qu’une étincelle, est surtout le révélateur des limites de l’action politique que le gouvernement Lecornu illustre parfaitement… et que les candidats à l’élection présidentielle promettent tous de corriger avec différentes propositions. L’exécutif est pris en tenaille : entre des revendications sociales pourtant légitimes, des marges de manœuvre budgétaires réduites comme peau de chagrin en raison d’un déficit abyssal et du poids de la dette, un cadre européen contraignant et, surtout, une économie mondialisée où la France seule ne peut dicter le prix à la pompe sans s’exposer à d’autres conséquences.
En pleine préparation du Budget, le gouvernement veut expliquer, rassurer et jure entendre la colère. Mais l’écoute-t-il assez ?
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 septembre 2026)