La souveraineté à l'épreuve
Knutange, Pompey, Longwy, Denain, Decazeville, Hayange-Florange, Billancourt, Gandrange… Autant de noms de communes dont les usines ont fait l’histoire industrielle de la France. Autant de sites de la sidérurgie, du charbon ou de l’automobile qui ont connu de douloureuses fermetures dont les ouvriers et leurs familles, mais aussi des territoires entiers, gardent la mémoire et, parfois encore, les séquelles.
Saint-Gaudens peut-il s’ajouter à cette triste liste si l’usine de pâte à papier Fibre Excellence, suspendue à une décision de justice dans quelques jours, venait à fermer ? On ne l’espère pas et, surtout, on ne doit pas s’y résoudre. Non seulement parce que cette usine fait partie depuis plus de soixante-dix ans du patrimoine industriel de la région ; non seulement parce que des centaines d’emplois sont concernés, et avec eux tout un bassin de vie commingeois ; non seulement parce qu’il s’agit désormais du dernier producteur français de pâte marchande vierge ; mais tout simplement parce que cette usine concentre un savoir-faire industriel dont la France ne saurait se passer sans accepter d’accroître sa dépendance envers des producteurs étrangers.
Saint-Gaudens n’est pourtant pas dans la situation désespérée qu’a connue une partie de la sidérurgie dans les années 1970. L’usine est en difficulté, certes. Non parce que son cœur de métier, la pâte à papier, aurait perdu toute raison économique, mais en raison d’un modèle fragilisé par ses coûts énergétiques, la flambée du prix du bois, la concurrence de producteurs mondiaux gigantesques et, surtout, le refus de son actionnaire d’injecter de nouveaux capitaux. Fragile, donc, mais pas condamnée. Et c’est précisément ce qui rendrait sa disparition encore plus incompréhensible. Car Saint-Gaudens est désormais bien davantage qu’un dossier industriel régional : le site est devenu un enjeu national de souveraineté.
Pour donner aux industriels intéressés par sa reprise le temps de finaliser leur offre, Carole Delga a réitéré hier sa demande à Emmanuel Macron d’intervenir en faveur d’une nationalisation temporaire de Fibre Excellence, avec une participation de l’État au capital de l’entreprise. « Quand il ne reste plus qu’une usine en France, on ne la regarde pas disparaître. On se bat pour la garder », martèle la présidente de la Région Occitanie.
L’idée n’a rien d’extravagant. L’État a déjà su intervenir lorsqu’un actif industriel stratégique était menacé. En 2009 puis 2017, face aux incertitudes entourant l’avenir des chantiers navals STX de Saint-Nazaire, il avait exercé son droit de préemption et pris temporairement le contrôle de l’entreprise. Non pour administrer éternellement des chantiers navals, mais pour protéger un savoir-faire stratégique, gagner du temps et négocier une solution industrielle dans de meilleures conditions. Pourquoi ce qui était légitime pour les paquebots de Saint-Nazaire ne le serait-il pas pour la pâte à papier de Saint-Gaudens ?
Le 22 avril dernier, Emmanuel Macron présentait 150 « grands projets stratégiques » destinés à accélérer la réindustrialisation du pays. Il les qualifiait même de « cathédrales industrielles de l’indépendance française ». L’ambition est bienvenue, mais une politique industrielle ne consiste pas seulement à préparer, financer ou inaugurer les usines de demain. Elle consiste aussi à empêcher de disparaître celles dont la France aura encore besoin demain.
La souveraineté industrielle ne se proclame pas mais se défend. Et aujourd’hui, elle se défend aussi à Saint-Gaudens.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 septembre 2026, photo Nathalie Saint-Affre)