Faire humanité
« Le Soleil a rendez-vous avec la Lune. Mais la Lune n’est pas là et le Soleil attend », fredonnait Charles Trenet, qui enregistra sa célèbre chanson en octobre 1939, précisément le mois où eut lieu une éclipse solaire totale. Comme un clin d’œil pour rappeler que, parfois, le rendez-vous entre le Soleil et la Lune est bel et bien honoré. Il le sera le 12 août prochain avec une éclipse solaire totale qui suscite déjà en France un réel engouement. Il est vrai que la dernière éclipse totale remonte au mois d’août 1999 ; La Dépêche s’amusait alors de constater que ce jour-là, José Bové, lui, avait « éclipsé » le McDonald’s de Millau.
L’enthousiasme populaire autour de l’éclipse de mercredi prochain contraste, en tout cas, avec l’effroi qu’inspirait autrefois le phénomène. Dans l’Antiquité et dans de nombreuses sociétés, l’éclipse était un mauvais présage, annonçant l’imminence d’une crise ou l’intervention d’un dieu en colère prêt à foudroyer les peuples ou leur roi. Très tôt, des Babyloniens aux Mayas, il s’agit donc de surveiller le ciel et de prédire les éclipses. Ce n’est qu’avec la Grèce antique que l’éclipse commence à ne plus être seulement perçue comme un message des dieux, mais comme un phénomène explicable par la position de la Lune entre la Terre et le Soleil. La légende veut même que Thalès de Milet ait prédit l’éclipse de 585 avant notre ère, qui aurait interrompu une bataille entre Lydiens et Mèdes…
L’intérêt scientifique, lui, ne se démentira plus. Si les éclipses continuent longtemps à être interprétées comme des signes religieux ou politiques, elles deviennent aussi des phénomènes astronomiques prévisibles qui passionnent les savants. De Copernic à Halley, en passant par Kepler et Newton, les progrès de l’astronomie changent définitivement le regard porté sur elles : l’éclipse n’est plus seulement un événement effrayant et mystérieux, mais un rendez-vous prévisible et une occasion de faire avancer la recherche. Celle du 29 mai 1919 est à cet égard emblématique. Des expéditions dirigées notamment par Arthur Eddington permirent de photographier des étoiles proches du Soleil pendant l’éclipse et de vérifier la déviation de leur lumière prévue par la théorie de la relativité générale d’Einstein.
Aujourd’hui, les éclipses sont prévues avec une extraordinaire précision et l’on sait exactement où se placer pour les observer au mieux. Et pourtant, si l’on connaît désormais tout du phénomène, il reste une part de mystère, d’émerveillement et de poésie à voir le Soleil disparaître en plein jour derrière la Lune.
Le temps d’une éclipse, toutes les frontières, entre pays comme entre catégories sociales, semblent s’estomper. Le temps d’une éclipse, on retient son souffle tandis que les animaux font silence. Le temps d’une éclipse, on mesure notre petitesse face à l’immensité de l’Univers. Le temps d’une éclipse, enfin, sur laquelle nous n’avons absolument aucun pouvoir, nous vivons, ensemble, l’un de ces moments devenus rares où nous faisons, tout simplement, humanité.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 9 août 2026)