Airbus-Boeing : du duel au trio ?
Le ciel s’éclaircit enfin pour Boeing. L’avionneur américain s’extrait de plusieurs années durant lesquelles il semblait bloqué dans un véritable pot-au-noir. Graves difficultés sur son 737 MAX, marqué par deux accidents en 2018 et 2019, incidents de fabrication récurrents – comme l’arrachement en plein vol d’un bouchon de porte sur un appareil d’Alaska Airlines en janvier 2024 : c’est peu dire que Boeing avait perdu ce qui est le plus précieux dans l’aéronautique, la confiance. Celle des compagnies aériennes comme celle des passagers, dont beaucoup disent encore se sentir plus rassurés en volant sur un Airbus.
Boeing a retrouvé une trajectoire de production plus normale, mais doit encore démontrer qu’il peut tenir durablement ses cadences et résoudre ses problèmes de qualité, de chaîne d’approvisionnement et de contrôle industriel. Financièrement aussi, le groupe se redresse mais reste fragile. Airbus mène toujours largement aux points : avantage dans les commandes et les livraisons, avantage stratégique sur les monocouloirs et avantage encore dans la régularité industrielle.
Avec le retour de Boeing dans le match, le monde aéronautique retrouve donc son traditionnel duel entre les deux avionneurs, qui s’affrontent tout en étant condamnés à se compléter pour répondre à un marché qui ne cesse de croître. Pour 2026, l’IATA prévoit 5,1 milliards de passagers, soit 2,4 % de plus qu’en 2025, et 1 165 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 9,4 %. Mais attention : si l’aérien n’a jamais transporté autant de monde ni autant rempli ses avions, il reste économiquement extraordinairement vulnérable.
L’industrie aérienne demeure globalement bénéficiaire, mais elle est frappée de plein fouet par la guerre au Moyen-Orient et l’explosion du prix du carburant. Et si le carnet de commandes des constructeurs atteint désormais 18 100 appareils, contre 17 000 en 2024, soit l’équivalent de plus de la moitié de la flotte mondiale en activité, les livraisons restent insuffisantes pour résorber le retard accumulé depuis le Covid. Cette pénurie d’avions limite mécaniquement la croissance du trafic. Les appareils volent davantage et affichent des taux de remplissage records, mais il suffit d’un choc énergétique pour diviser les profits par deux. Pénurie d’avions, géopolitique, carburant et transition climatique : l’étau se resserre.
Boeing et Airbus ont donc du pain sur la planche : répondre à la demande mondiale, produire davantage, préparer l’aviation de demain et préserver leur rentabilité. Mais leur vieux duel pourrait aussi finir par être bousculé par un troisième acteur : la Chine. Son Comac C919, concurrent de l’Airbus A320 et du Boeing 737, vient d’effectuer son premier vol commercial international régulier entre Pékin et Oulan-Bator.
À court terme, Comac ne constitue pas une menace directe pour le duopole. Ses cadences de production restent sans commune mesure avec celles d’Airbus et Boeing et le C919 dépend encore largement de technologies occidentales. Surtout, l’appareil ne dispose toujours ni de la certification européenne de l’EASA, dont la procédure est en cours, ni de celle de la FAA américaine, très improbable à court terme dans le contexte des tensions entre Washington et Pékin.
Mais Comac dispose de deux armes considérables : le soutien massif de l’État chinois et un gigantesque marché intérieur sur lequel apprendre, produire et grandir. Cela ne suffira probablement pas à détrôner demain Airbus et Boeing. Mais après avoir retrouvé leur duel, les deux frères ennemis feraient bien de regarder derrière eux. Car le prochain combat de l’aéronautique mondiale pourrait se jouer à trois.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 14 août 2026)