Le temps des fissures
On a si souvent parlé de tournant au cours de ces quatre années de guerre en Ukraine, espérant déceler à chaque fois le moment de bascule qui conduirait à une paix durable, qu’on se gardera d’en convoquer l’image. Pour autant, l’accumulation, ces dernières semaines, d’événements qui mettent Vladimir Poutine dans une mauvaise passe pourrait constituer l’inflexion du conflit que tout le monde attend. Rien n’est fait évidemment, mais le maître du Kremlin fait face à de nombreuses déconvenues qui fissurent, auprès de sa population, son récit d’une Russie dominant le conflit.
Ainsi, à la fin du mois de mars, pour la première fois depuis février 2022, la confiance des Russes en Poutine, mesurée par l’institut VTsIOM, est passée sous la barre des 75 %. C’est que les Russes mesurent combien la guerre, mais aussi les sanctions internationales, pèsent sur l’économie et leur quotidien. La bouffée d’oxygène apportée par la crise iranienne et les livraisons de pétrole via la flotte fantôme russe n’a tenu qu’un temps. Les Russes viennent aussi de prendre la mesure de leur vulnérabilité avec la montée en puissance de la stratégie ukrainienne de frappes en profondeur. Depuis plusieurs mois, Kiev multiplie les attaques de drones contre les infrastructures pétrolières, logistiques et militaires russes, y compris loin du front. Ce week-end, c’est Moscou qui a été touchée. Impossible de nier les panaches de fumée noire au-dessus de la capitale.
Sur le front, Poutine est également en difficulté. Si la campagne offensive russe continue officiellement sur plusieurs fronts du Donbass, ses résultats apparaissent de plus en plus limités au regard des pertes subies et des gains de territoires dérisoires par rapport aux moyens engagés – la Russie aurait perdu 120 km2 en avril, une première depuis 2023. Les pertes seraient désormais supérieures au rythme de recrutement, selon l’Institut ISW, alors que l’Ukraine semble avoir retrouvé une certaine capacité d’initiative tactique grâce à l’usage massif des drones, aux frappes de précision et à des contre-attaques locales.
Enfin, sur le plan politique et diplomatique, Vladimir Poutine essuie aussi des revers. L’élection du pro-européen Peter Magyar en Hongrie le prive de son allié Viktor Orban, la tentative de faire de Gerhard Schröder un médiateur a échoué et, la semaine dernière, trente-six pays et l’Union européenne se sont engagés à instituer un tribunal spécial destiné à juger Vladimir Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et ses crimes de guerre. Ultime déboire avec l’anémique défilé de la Victoire du 9 mai sur la place Rouge, pour lequel Zelensky avait pris un décret… de non-bombardement.
Toutes ces déconvenues conduiraient n’importe quel dirigeant à modifier son approche. Pas Poutine. Déconnecté du terrain et bunkérisé dans le Kremlin par crainte d’un attentat ou d’une tentative de putsch, il semble que l’ancien agent du KGB "ne sait pas comment terminer sa guerre d’agression", pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron hier.
À 73 ans, Vladimir Poutine semble désormais prisonnier de sa propre guerre. Reculer serait reconnaître l’échec. Continuer, c’est épuiser encore davantage une Russie déjà fragilisée économiquement, démographiquement et militairement. Les autocraties résistent souvent plus longtemps qu’on ne l’imagine, précisément parce qu’elles organisent la peur, étouffent les oppositions et confondent patriotisme et soumission. François Mitterrand l’avait résumé d’une formule restée célèbre : "Un dictateur n’a pas de concurrent à sa taille tant que le peuple ne relève pas le défi." Toute la question est désormais de savoir si ce défi émergera un jour en Russie… avant que la guerre n’emporte définitivement le pays dans une spirale de déclin.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 19 mai 2026)