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Éditos

Engagez-vous !



« En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout », disait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Emmanuel Macron aurait pu faire sienne la phrase du grand écrivain tant c'est par sa seule volonté que va être mis en place le service national universel. Mais le président de la République a dû singulièrement réduire la voilure par rapport à ses ambitions initiales et pris le risque d'être incompris de la jeunesse.

Durant la campagne, il assurait «Nous créerons un service militaire obligatoire et universel d'un mois. Il s'adressera aux jeunes femmes et hommes aptes de toute une classe d'âge et devra intervenir dans les 3 ans suivant leur 18e anniversaire.» L'armée française, qui consacre un effort important à la lutte contre le terrorisme sur le territoire national, s'était montrée très tôt réticente à devoir gérer le retour d'une conscription qu'elle avait abandonnée en 1997 pour devenir une armée de métier. En février dernier, le président de la République avait revu sa copie, abandonnant le caractère «militaire» pour ne garder que l'appellation «service national universel» mais pour une durée de trois à six mois obligatoires. Bronca cette fois dans les couloirs de Bercy face aux coûts financiers et logistiques faramineux qu'imposerait un tel projet. Face à ce casse-tête, l'Élysée s'est donc rangée à l'avis du groupe de travail sur le sujet qu'elle avait constitué pour retenir un mois de service national universel obligatoire pour les filles et garçons âgés de 16 ans.

La séquence illustre en tout cas deux faits saillants qui marquent notre époque. D'un côté, le pays est travaillé par la nostalgie du service militaire, dont les origines remontent à la Révolution française avec les armées de l'an II, puis à la loi Jourdan-Delbrel qui institua la «conscription universelle et obligatoire» le 5 septembre 1798. Le service national véhicule encore dans l'opinion l'idée exclusive d'un creuset où les jeunes de toutes origines fraternisaient entre eux au service de la Nation. Qu'importe que derrière cette image d'Épinal nourrie d'anecdotes et de légitimes souvenirs, il y ait eu, aussi, une kyrielle de pistonnés ou de petits malins qui évitaient de faire leur service ou l'effectuaient sous les lambris ministériels. Qu'importe que beaucoup de jeunes espéraient être réformés à l'issue des «trois jours». En voulant réinstaller un tel «rendez-vous avec la Nation», Emmanuel Macron, qui n'a pas fait son service militaire, sait combien ce mythe a nourri le roman national dans lequel le président veut inscrire sa marque.

Le retour d'un service universel illustre aussi toute la difficulté de la France à parler à sa jeunesse et à la comprendre. Était-il vraiment nécessaire d'instaurer un mois au milieu de leur scolarité pour inciter les jeunes à s'engager pour leur pays ? Emmanuel Macron s'était récemment adressé à eux en reprenant la célèbre phrase de Kennedy : «Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.» Pourtant beaucoup d'entre eux sont déjà impliqués dans le monde associatif qui vivifie, lui aussi, le lien entre le peuple et la Nation. Les jeunes pourraient alors assurer au Président qu'ils sont déjà engagés et lui rétorquer, eux aussi, «Engagez-vous» pour la jeunesse… autrement qu'en lui imposant un service national.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 28 juin 2018)

Nouvelles frontières

SpaceX
Le lanceur Space X


Emmanuel Macron et Angela Merkel, on s'en doute, n'ont guère dû apprécier de recevoir le courrier comminatoire de Tom Enders, le président exécutif d'Airbus, leur réclamant une vision spatiale claire en Europe pour les années à venir. Pas davantage l'Agence spatiale européenne et toutes les institutions publiques de l'Union européenne qui travaillent depuis des années à l'édification de l'Europe spatiale. Chercheurs, techniciens, scientifiques, astronautes, etc. ont peut-être vécu comme un affront la position de «Major Tom», qui semblerait visiblement bien vouloir se passer d'eux. Ne les accuse-t-il pas en filigrane de brider l'innovation ? Le président de la République et la chancelière allemande tout comme les directeurs des institutions spatiales auraient tôt fait de rétorquer à l'impétueux grand patron qu'on n'a pas attendu son arrivée pour bâtir des programmes spatiaux ambitieux.

Pour autant, la tonitruante sortie de Tom Enders a le grand mérite à la fois d'attirer l'attention sur les bouleversements que connaît le secteur spatial depuis quelques années, et de rappeler à une Europe, toujours prompte à se perdre dans des conclaves sans fin, l'urgence qu'il y a à agir dès à présent.

Le nouveau monde dans lequel on est déjà entré est celui du new space, dont le Toulouse Space Show fait, cette année, l'un de ses thèmes centraux. Ce «nouvel espace» n'est pas un renouveau de l'existant mais il est, d'une part, l'ouverture du secteur à de nouveaux acteurs et, d'autre part, l'extension du champ d'application des technologies spatiales. Face aux acteurs historiques (la NASA, les Russes, les Européens) on trouve désormais les géants d'internet. Forts de trésoreries qui se chiffrent en milliards de dollars, ces sociétés de la Silicon Valley apportent de réelles innovations en même temps qu'elles renouent avec l'esprit d'aventure et de conquête des débuts du spatial. Cet esprit-là se retrouve d'ailleurs dans les autres nouveaux acteurs que sont la Chine et l'Inde, l'une voulant installer une base lunaire, l'autre se concentrant sur des lanceurs.

Les États-Unis comme la Russie ont bien compris les dangers que représentent les nouveaux entrants. Et les deux puissances pionnières entendent bien rétablir dans l'espace leur domination, notamment militaire : dès 2015, la Russie a doté son armée d'une branche spatiale ; Donald Trump a annoncé le 18 juin qu'il allait faire de même. «Nous devons dominer l'espace», a martelé le président américain, martial.

Face à la privatisation et à la marchandisation rampantes de l'espace par les nouveaux entrants et les risques évidents de militarisation – qui vont à l'encontre du Traité de l'Espace de 1967 qui stipule que l'activité spatiale ne peut être poursuivie qu'à des fins pacifiques – l'Europe doit agir, comme le suggère Enders :

- Parce que les enjeux économiques, technologiques et industriels sont colossaux. Selon une étude de la banque d'affaires Morgan Stanley, le marché spatial devrait tripler de taille et passer de 350 milliards de dollars actuellement à 1 100 milliards de dollars d'ici 2040 ;

- Mais aussi parce que l'Europe n'est jamais autant elle-même que lorsqu'elle oublie ses querelles de clocher et se mobilise sur de grands projets qui portent ses valeurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 27 juin 2018)

Hypocrisie



Régulièrement, depuis des années, le débat sur la dépénalisation ou la légalisation du cannabis revient en France. Partisans ou opposants d'une telle mesure, médecins, politiques, magistrats, responsables associatifs s'affrontent par médias interposés, à coups de tribunes – dont certaines ont fait date comme «l'appel du 18 joint» en 1976 –, à coups d'arguments de santé publique tantôt justes et de bonne foi, tantôt spécieux et caricaturaux. La France s'emballe l'espace de quelques jours avant de refermer le débat jusqu'à la prochaine fois, retombant dans une hypocrisie qui, d'évidence, n'a que trop duré.

Car le monde change et la réalité rattrape de plus en plus la France. Des millions de Français, jeunes et moins jeunes, ont déjà fumé du cannabis. Des millions de Français en consomment régulièrement, voire quotidiennement, au vu et au su de tous. Des millions de Français se mettent donc en dehors de la loi du 31 décembre 1970 qui punit les consommateurs de «stupéfiants». Une loi qui devient de plus en plus inadaptée sinon inapplicable, tant par la police qui se retrouve face à une charge de travail considérable, que la justice dont les tribunaux correctionnels sont engorgés. La législation française, l'une des plus répressives d'Europe, est devenue une prohibition qui s'avère vaine, puisqu'elle n'empêche en rien la consommation, ni, en corollaire, le développement de l'économie souterraine du trafic.

Fort de ce constat, le législateur aurait logiquement tout intérêt à revoir sa copie. Mais en dépit de quelques tentatives, rares sont pourtant ceux qui se risquent à aller dans ce sens. L'ex-ministre de l'Intérieur de Lionel Jospin, Daniel Vaillant, qu'on ne saurait soupçonner de libertarisme et de laxisme, plaide pour une légalisation encadrée depuis une dizaine d'années. L'ancien ministre Jean-Michel Baylet s'était lui aussi prononcé pour une légalisation lors de la primaire de la gauche en 2011. Des propositions sérieuses et argumentées, qui n'ont pas fait bouger les lignes face aux tenants d'une ligne dure, coincés entre des impératifs moraux ou religieux et des considérations électoralistes…

Pourtant les choses bougent. Outre-Atlantique, le cannabis thérapeutique est autorisé dans plusieurs États américains, tout comme l'usage récréatif y est réglementé. Les premiers constats effectués par les chercheurs montrent qu'une législation encadrée n'entraîne pas d'augmentation des usages problématiques, ni de hausse de la consommation chez les plus jeunes. Et l'accès au cannabis récréatif réduit la consommation de médicaments antidouleur à base d'opiacés. Et que dire de l'économie vertueuse qui s'y est développée ? Autant de faits qui montrent que la légalisation encadrée est bénéfique économiquement et sanitairement. La France peut-elle rester dans le déni et ignorer ce qui marche à l'étranger et qui fait école ? Il est plus que temps de sortir de l'hypocrisie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 22 juin 2018)

Sang-froid

En apprenant hier que les autorités allemandes avaient déjoué un attentat à « la bombe biologique » à la suite de l'interpellation récente d'un Tunisien – un projet sans précédent en Allemagne – c'est un sentiment d'effroi qui nous étreint. Parce que l'Allemagne est bien sûr notre alliée et notre plus proche partenaire en Europe. Parce que la France et l'Allemagne, comme tant d'autres pays en Europe et ailleurs, restent la cible, sur leur sol, d'organisations terroristes au premier rang desquelles Daech. Parce qu'enfin nos deux pays, depuis la Première guerre mondiale et ses sinistres gaz «moutarde» qui ont tué ou brisé tant de Poilus, savent peut-être mieux que d'autres sur le Vieux continent les ravages que font sur les peuples et les hommes, dans les corps et les esprits l'utilisation des armes chimiques.

L'effroi est d'autant plus vif que la menace chimique, biologique, radiologique ou bactériologique est la plus terrible qui soit. Face à une fusillade, une explosion, on peut toujours espérer fuir devant la menace visible, sonore et en tout cas identifiable. Mais face à un gaz, à un virus aussi invisible que meurtrier ? Nous nous sentons désemparés.

Le terrorisme chimique n'est pourtant pas nouveau. En 1995, la secte Aum perpétrait des attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, tuant douze personnes et en blessant près d'un millier dont cinquante grièvement. Ce même gaz sarin fut utilisé plus tard pour des attentats pendant la guerre en Irak en 2004 et plus récemment en Syrie.

Aujourd'hui, le bioterrorisme prend une autre dimension en tentant de s'inscrire dans le terrorisme low cost prôné par Daech. Après les attentats de grande ampleur, longuement préparés pendant des mois comme ceux du World Trade Center le 11 septembre 2001 à New York, ou ceux du Bataclan le 13 novembre 2015 à Paris, on est passé à des attentats plus rudimentaires réalisés par de petites équipes voire des personnes isolées et parfois inconnues des services de renseignement. Les attaques à la voiture ou au camion bélier, au couteau, au cutter se sont, hélas, multipliées ces derniers mois. Toutefois passer au terrorisme chimique apparaît bien plus compliqué en raison d'un certain nombre de barrières logistiques et techniques très difficiles à franchir, notamment pour militariser un gaz chimique ou un agent biologique, c'est-à-dire le coupler à un système de dissémination.

Depuis l'attaque au Japon, la France comme d'autres pays se sont en tout cas préparés à l'éventualité de telles attaques. Le plan Vigipirate comporte ainsi des volets Piratox, Piratom, Biotox et des exercices de simulation sont régulièrement organisés (dans le métro ou dans des stades) pour que les secours et le grand public acquièrent les bons gestes. D'un autre côté, les services de renseignements tracent autant que possible les circuits d'approvisionnement. Enfin, la science développe de nouveaux outils pour détecter les menaces et mettre au point des antidotes. Autant d'actions qui incitent à garder notre sang-froid. Car la pire caractéristique du terrorisme biochimique est bien la panique qu'il veut installer dans les consciences.

(Editorial publié dans La Dépêche du 21 juin 2018)

Sous le soleil



S'il est bien un mythe qui traverse l'histoire de l'Humanité, c'est bien le mythe solaire. Râ et Aton dans l'Égypte antique, Hélios dans le panthéon grec, Sol dans la mythologie romaine, ou encore Huitzilopochtli chez les Aztèques : le soleil déifié a accompagné de tout temps les hommes dans leur vie quotidienne, rythmant leurs journées et les saisons, apportant la vie avec son immense énergie, inépuisable, renouvelable. La seule dont a disposé l'humanité avant que celle-ci ne découvre le charbon, le gaz puis l'atome. En ce début de XXIe siècle, c'est donc comme un retour aux sources qu'opère l'Humanité en investissant de plus en plus dans cette énergie solaire millénaire en passe de devenir un enjeu majeur, à la fois énergétique, technologique, environnemental et géopolitique.

Face au réchauffement climatique et à l'urgence de limiter les émissions polluantes de gaz à effet de serre ou de CO2, les pays participants à la COP 21 en décembre 2015 à Paris ont lancé l'Alliance solaire internationale (ASI). Cet organisme vise à créer une plate-forme de coopération entre les pays développés disposant de technologies dans le solaire et les pays en développement situés entre les tropiques du Cancer et du Capricorne. Les 121 États entre ces deux tropiques bénéficient de 300 jours d'ensoleillement par an mais ne produisent pour l'heure que 23 % des capacités photovoltaïques. C'est dire la marge de progression qu'il reste à combler… et qui aiguise les appétits. L'Inde, troisième pollueur de la planète, s'est lancé dans un plan ambitieux de développement de l'énergie solaire, avec l'objectif de multiplier sa production par 25 en sept ans ! New Delhi vise à produire 40 % de son électricité à partir d'énergies renouvelables à l'horizon 2030. En Chine, où les grandes villes étouffent sous la pollution, le photovoltaïque est devenu un secteur de pointe. Et en 2015, l'Empire du milieu a pris la première place en termes de puissance photovoltaïque raccordée avec près de 43 GW, reléguant l'Allemagne à la deuxième place avec 40 GW. Surtout, les chinois ont pris la tête des fabricants de panneaux solaires : six des dix plus grands d'entre eux sont chinois…

Face aux ambitions asiatiques dans l'énergie solaire, il s'agit pour la France de renouer avec un secteur où elle a été pionnière… avant de tout miser sur la filière nucléaire. Et c'est d'ailleurs en Occitanie, en 1970, que notre pays s'était montré le plus en avance avec le four solaire d'Odeillo, près de Font-Romeu, l'un des plus grand du monde. Quatre décennies plus tard, il s'agit de retrouver cet esprit pionnier. Le gouvernement va lancer un groupe de travail sur l'énergie solaire, les Régions veulent jouer le jeu comme en Occitanie. Mais c'est surtout l'engouement populaire qui pourrait être le facteur déclenchant d'un développement massif. À cet égard, l'intérêt pour l'autoconsommation, la multiplication des projets montés avec du financement participatif montrent qu'il y a de l'avenir sous le soleil.

(Editorial publié dans La Dépêche du 15 juin 2018)

Social



Et si le remboursement à 100 % des prothèses dentaires, des lunettes et des appareils auditifs constituait le premier signe très concret d'un marqueur de gauche pour Emmanuel Macron, dont la politique penche singulièrement à droite depuis son installation à l'Élysée selon la perception de l'opinion dans les derniers sondages ? Et si ces mesures, pour lesquelles le président de la République effectue aujourd'hui un déplacement à Montpellier devant le congrès de la Mutualité française, constituaient le signal tant attendu par le pôle « social » de la majorité présidentielle et plus particulièrement de certains députés de La République en Marche ? Et si cette promesse de campagne, qui est en voie de concrétisation dans les trois prochaines années, permettait de donner aux Français, séduits par le candidat du « en même temps » mais déçus par la première année du quinquennat, le sentiment que, oui! le Président n'est pas que celui des riches comme le disent ses adversaires ?

En tout cas, les mesures du « zéro reste à charge », dont les modalités definancement restent à préciser, constituent, d'évidence, un enjeu politique majeur pour Emmanuel Macron. Alors qu'un débat s'est ouvert sur la refonte des aides sociales avec en prime une polémique et un couac de communication gouvernementale, ces nouvelles mesures vont permettre au chef de l'Etat de calmer le jeu, et de répondre à ses opposants. Il a ainsi l'occasion de contester l'analyse de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, qui jugeait il y a quelques jours que la politique française actuelle « penche vers une vision anglo-saxonne, et pas du tout nordique, du modèle social », allant, selon lui, vers un modèle du « chacun pour soi». Le Président va également pouvoir rassurer les trois économistes de son premier cercle – Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry qui ont contribué à la rédaction de son programme économique – et qui, dans une note adressée à l'Élysée début juin, ont déploré un « déséquilibre » de la politique menée et appelé le chef de l'État à prendre des mesures contre les inégalités sociales pour retrouver l'esprit du « libérer et protéger », leitmotiv de la campagne présidentielle.

À côté de ces considérations politiques, le « zéro reste à charge », qui doit s'inscrire dans « une nouvelle manière de prévenir les grands risques sociaux comme le chômage, la maladie et la retraite » selon l'Élysée, constitue surtout une réponse à un vrai problème de santé publique. Le coût final d'une prothèse dentaire, d'une paire de lunettes ou d'un appareil auditif est parfois tel que des Français modestes renoncent à y recourir. En décembre dernier, une étude Odoxa montrait que 60 % des Français avaient, au cours des cinq dernières années, déjà reporté ou renoncé aux soins dentaires, optiques, auditifs, pour des raisons financières – 39 % y renonçant définitivement… Dès lors pas étonnant que la réforme portée par l'exécutif soit massivement soutenue par les Français en demande de justice sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 13 juin 2018)

Espoir

espoir


Le coup de théâtre intervenu hier dans l'affaire des disparus de Mirepoix, Christophe Orsaz, 46 ans, et sa fille Célia, 18 ans, dont on est sans nouvelles depuis le 30 novembre dernier, date de leur disparition vers Lavelanet, illustre à la fois combien les enquêteurs font preuve d'une remarquable ténacité dans ce type de dossier, et combien l'espoir de découvrir la vérité n'est jamais vain dans ces douloureuses affaires de disparition.

La ténacité des enquêteurs de la section de recherches de la gendarmerie de Toulouse est la même que celles des enquêteurs qui remontent actuellement, de fil en aiguille, le sinueux parcours de Nordahl Lelandais, possiblement impliqué dans plusieurs disparitions inexpliquées. La même également que celles des enquêteurs qui veulent percer le mystère de trente ans du meurtre du petit Grégory. La même encore que celle de leurs collègues qui travaillent sur la fuite de Xavier Dupont de Ligonnès il y a sept ans.

La même, finalement, que tous ceux, juges d'instruction, policiers, gendarmes, associations, familles qui ne peuvent se résoudre à ce que des disparitions d'enfants ou d'adultes ne deviennent des «cold cases», ces affaires irrésolues qui restent suspendues, parfois des années, à la découverte d'un fait nouveau de nature à les relancer, à les éclairer d'un jour nouveau.

Pour l'heure, on ne sait pas, dans l'affaire des disparus de Mirepoix, quels éléments ont conduit à l'arrestation d'un couple et de deux de leurs proches. En revanche, on sait que l'enquête de six mois a, d'évidence, été minutieuse. Peut-être un témoin rongé par le remords s'est résolu à se manifester ? Peut-être un élément matériel, infime mais concluant comme une trace ADN ou informatique, a pu être analysé ? Il appartiendra au parquet de donner plus de détails sur les techniques mises en œuvre dans cette enquête. Des techniques qui ont en tout cas sensiblement évolué ces dernières années pour traquer les indices comme les incohérences des dossiers criminels ou de disparition. Techniques scientifiques forcément dont la puissance de détection et d'analyse sur une scène est de plus en plus fine. Technique de profilage et d'interrogatoire aussi comme la méthode canadienne «Progreai» pour «Processus général de recueil des entretiens, auditoires et interrogatoires» qui avait été utilisée avec succès dans l'affaire du meurtre de Lætitia Daval.

Le rebondissement de l'affaire des disparus de Mirepoix constitue ainsi un espoir pour toutes les familles qui souffrent de la disparition d'un proche. Chaque année, le ministère de l'Intérieur enregistre en moyenne plus de 40 000 disparitions. Si 30 000 personnes sont retrouvées, 10 000 disparitions sont classées inquiétantes dont un dixième concerne des mineurs. Certains de ces enfants, comme la petite Marion Wagon, ont disparu depuis plus de vingt ans. La peine est immense, la quête de vérité et l'espoir aussi..

(Editorial paru dans La Dépêche du Midi du 12 juin 2018)

Prévisions et solidarité

orage


Les récentes intempéries qui ont frappé les vignes et les cultures il y a quelques jours, notamment dans le Sud-Ouest, montrent combien les aléas climatiques sont devenus, aujourd'hui peut-être plus encore que par le passé, un élément clé pour les agriculteurs. Des aléas désormais musclés par un réchauffement – ou plutôt un dérèglement – climatique qui joue avec les nerfs des producteurs, provoquant, au fil des saisons, là des sécheresses, ici des inondations, ailleurs des orages de grêle ou des vagues de gel. Des phénomènes météo très intenses et parfois très localisés, qui détruisent tout ou partie des cultures et qu'il reste parfois difficile à prévoir.

Et pourtant, c'est bien la prévision, l'anticipation de ces phénomènes qui est au cœur des préoccupations des agriculteurs. De la sélection de la variété de semences aux méthodes d'irrigation en passant par le choix des traitements phytosanitaires ou agrobiologiques, la majorité des tâches agricoles est régie par les conditions météo, dont le suivi reste pour les paysans un indicateur capital pour assurer le développement de leurs cultures. Un indicateur qui, heureusement, se perfectionne. On est loin des oracles de l'Antiquité où l'on observait simplement le ciel et, selon l'expression d'Homère, on cherchait à « apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des chênes. »

L'agriculture moderne s'est mariée avec la technologie de pointe qui va des satellites de Météo France aux prévisions multimodèles pour les températures, jusqu'aux smartphones des agriculteurs sur lesquels ils reçoivent, avant un épisode violent, des alertes leur permettant de déployer quand cela est possible des protections au bon moment. La surveillance de la météo et plus particulièrement de la pluviométrie, via de petites stations perfectionnées dans les exploitations, permet aussi de mieux gérer les besoins hydriques des plantes.

Mais toute cette technologie, qui ne cesse de s'améliorer au service d'une agriculture de précision, ne peut pas tout. Le risque zéro n'existe pas avec la nature. À côté des outils de prévision, il faut donc des outils d'assurance. Si la protection de l'agriculture contre les risques climatiques relève du secteur privé avec des assurances multirisques climatiques sur lesquelles planche actuellement un groupe de travail gouvernemental pour en adapter la fiscalité, les aléas non assurables doivent faire jouer la solidarité nationale.

Parce qu'au bout de la chaîne, les dégâts des intempéries ont une incidence sur le prix des produits qu'achètent tous les Français sur les marchés ; parce que les agriculteurs qui ont perdu le fruit d'un travail parfois insuffisamment rémunéré méritent assistance ; enfin parce que la France est le premier pays producteur agricole de l'Union européenne et donc son moteur qu'il faut préserver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 9 juin 2018)

La fumée du bruit



La rumeur est la fumée du bruit disait Victor Hugo. Et cette fumée-là, asphyxiante et nauséabonde pour le débat public, a pris de l'ampleur depuis l'époque de l'auteur de la Légende des siècles. Amplifiées par les réseaux sociaux, ces rumeurs sont colportées de tweet en tweet, les thèses complotistes (sur la réalité de la Shoah, les attentats du 11-Septembre, ceux contre Charlie Hebdo ou sur la réalité du récent sauvetage d'un enfant par Mamoudou Gassama) sont relayées par des commentateurs patentés jusque sur les plateaux télé. De telles manipulations qui essaiment sur le web proviennent parfois de «fermes de trolls» installées dans les pays de l'Est et payées par des États désireux d'en déstabiliser d'autres. On l'a vu lors de la dernière campagne électorale américaine, ou lors du référendum sur le Brexit. Mais si auparavant le phénomène restait contenu à certaines sphères, il a bénéficié d'une incroyable exposition en même temps qu'une sorte d'officialisation avec l'élection de Donald Trump. Le président Twitter, qui accuse sans cesse les médias comme CNN ou le Washington post de colporter des fake news, a carrément inventé des «faits alternatifs, comme celui assurant qu'il y avait plus de monde à son investiture qu'à celle d'Obama en dépit de photos montrant exactement et incontestablement le contraire.

Et la France n'est pas épargnée. Emmanuel Macron, qui a subi lui aussi durant la présidentielle, son lot de fake news, a-t-il pour autant raison de vouloir légiférer pour combattre les fausses nouvelles en période électorale, qui pouvaient déjà tomber sous le coup de la loi sur la presse de 1881 ? Voire. En la matière, l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions. La définition de la fausse nouvelle telle que rédigée à l'Assemblée nationale est tellement large, malléable et imprécise qu'elle en vient à inquiéter à raison les défenseurs des libertés publiques qui craignent de voir l'Etat en capacité de livrer une vérité officielle et donc pratiquer une forme de censure. Les promoteurs du texte s'en défendent et on veut bien leur donner crédit de leur bonne foi mais les lois sont faites pour durer et qui sait ce que pourrait en faire un jour des gouvernements moins républicains ?

Il existe pourtant une autre voix pour lutter contre les fake news : promouvoir les nouvelles qui ont été collectées, vérifiées, contextualisées, remises en perspectives par des professionnels respectant un code de déontologie. C'est-à-dire redonner leur juste place dans le débat public aux journalistes et aux journaux, dont certains appellent sur eux la haine ou voudraient les écarter au profit d'une seule communication verrouillée ou au nom d'un secret des affaires. Ces professionnels ne sont bien sûr par exempts de défauts et doivent pouvoir être critiqués, mais avec leur sensibilité propre, ils permettent que s'expriment la pluralité des opinions et le débat sur des faits avérés. Deux aspects essentiels dans une démocratie pour lutter contre la fumée du bruit…

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du 7 juin 2018)

Grand écart

En publiant ce mardi une vaste étude sur « Les revenus et le patrimoine des ménages », portant sur les années 1998-2015, l'Insee apporte une somme de chiffres et de statistiques, d'indicateurs et d'analyses dans laquelle chacun peut trouver matière à se rassurer ou à s'inquiéter.

Se rassurer parce qu'en France, 5e économie mondiale, le taux de pauvreté (14,2 %) est l'un des plus bas d'Europe et les inégalités sont restées stables depuis la crise de 2008. Le niveau de vie médian des Français, à partir duquel la moitié d'entre eux touche plus et l'autre touche moins, a atteint 20 300 euros en 2015 (1 692 euros mensuels), légèrement moins qu'avant l'éclatement de la crise financière il y a dix ans. L'indice de Gini, un indicateur des inégalités, montre de plus que les inégalités ne se sont pas creusées depuis 2008. Elles se sont stabilisées depuis 2011. L'indice Gini de la France s'établit ainsi à 0,293 contre 0,308 en moyenne pour l'Union européenne.



Mais en ajoutant le patrimoine dans ces statistiques de revenus, c'est une autre France qui se dessine. Les inégalités de patrimoine ont ainsi augmenté entre 1998 et 2015. Depuis 1998, le patrimoine des Français a doublé, mais celui des plus pauvres a baissé de 30 % Entre les 10 % les mieux dotés en patrimoine net (534 800 euros), et les 10 % les moins bien dotés (3 000 euros), l'Insee souligne ainsi le grand écart entre les super-riches et les très modestes. Les premiers, ces 1 % de foyers qui disposent des revenus d'activités les plus élevés, de revenus du patrimoine conséquents et de revenus exceptionnels comme les plus-values immobilières, seront les grands gagnants de la loi de finances 2018, qui prévoit une baisse de la fiscalité sur le capital via une flat tax. Les seconds, quelque 8,9 millions de pauvres, voient leur sociologie évoluer : un tiers des familles monoparentales est en situation de pauvreté, un quart des agriculteurs vit sous le seuil de pauvreté et les artisans, commerçants et chefs d'entreprise ont eux aussi vu leur taux de pauvreté augmenter fortement.

Le rapport de l'Insee semble ainsi conforter l'analyse de l'économiste Thomas Piketty qui, dans son livre Le Capital au XXIe siècle paru en 2013, affirme que, sans régulation, le capital génère des inégalités de revenus et de patrimoine, que les gains de revenus du capital sont supérieurs aux revenus du travail et profitent plus aux plus riches. Le rapport de l'Insee semble aussi mettre à mal la controversée théorie du ruissellement chère à Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui veut que les revenus des individus les plus riches se retrouvent in fine réinjectés dans l'économie.

En publiant ce rapport dont les statistiques s'arrêtent il y a deux ans, l'Insee livre une photographie précise et complexe de la France mais aussi les points clé où l'on peut agir. Alors que 55 % des Français jugent que le gouvernement n'en fait «pas assez» pour «les plus démunis» selon un sondage paru hier, gageons qu'Emmanuel Macron, souvent dépeint comme le président des riches, saura tirer des statistiques les bons enseignements pour les quatre années restantes de son quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 juin 2018)

Le courage et le destin

Mamoudou Gassama


En se portant au secours d'un enfant suspendu dans le vide depuis le balcon du 4e étage d'un immeuble du XVIIIe arrondissement de Paris, Mamoudou Gassama est devenu depuis ce week-end un héros.« Le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres », disait Aristote. Et c'est bien de courage physique dont a fait preuve ce jeune Malien sans papiers de 22 ans. Au péril de sa vie, il s'est engagé spontanément, pleinement, totalement, pour en sauver une autre. En cela, il redonne au mot héros – demi-dieu en grec – son véritable sens, hélas trop souvent galvaudé, notamment par d'insipides émissions de téléréalité.

Car il y a bien une part de héros mythologique en Mamoudou Gassama : ses dons exceptionnels d'acrobate lui ont attiré le surnom de Spiderman, super-héros par excellence. Mais il y a surtout une part de héros moderne, celle d'un homme désintéressé qui parvient à vaincre un péril pour accomplir une action altruiste que d'autres, par peur en général, par lâcheté parfois, seraient bien en peine de réaliser.

Ces héros du quotidien – dont certains resteront inconnus de tous – sont des adolescents qui portent secours à une personne en train de se noyer, des hommes ordinaires qui bravent les flammes d'un incendie pour sauver une famille d'une mort certaine. Ils retourneront bien souvent à l'anonymat avec l'admiration de leur village ou de leur quartier, parfois décorés de la médaille du courage et du dévouement. Parce qu'ils ont été sur le chemin de l'Histoire, certains resteront imprimés plus longtemps dans nos mémoires, comme Lassana Bathily, l'employé héroïque qui parvint à cacher des otages lors de l'attaque de l'Hyper Cacher en janvier 2015 à Paris, ou Frank Terrier qui, sur son scooter, tenta d'arrêter le terroriste au volant du camion fou qui allait endeuiller la promenade des Anglais à Nice dix-huit mois plus tard. Enfin, il y a les héros qui resteront à jamais dans la mémoire nationale, comme le colonel Beltrame qui a donné sa vie pour sauver une otage de l'attaque terroriste du Super U de Trèbes. Mamoudou Gassama rejoint cette légion d'honneur de tous ceux qui, un jour, ont fait preuve d'un courage exceptionnel et d'une force morale admirable.

Mais l'acte héroïque de Mamoudou Gassama est plus singulier encore car il couronne un parcours marqué par le malheur pour en faire un destin. Celui d'un adolescent malien qui fuit la misère de son pays, transite entre le Niger, le Burkina-Faso et la Libye où il subit des brimades, traverse la Méditerranée dans les conditions que l'on imagine et arrive en France en septembre dernier avec tous ceux qu'on appelle « migrants ». Son histoire personnelle, qui va s'achever par une naturalisation française saluée par toute la classe politique, rappelle que les migrants sur lesquels certains jettent des anathèmes ne sont pas que des chiffres dans les statistiques d'asile et immigration. Ce sont avant tout des hommes. Et parmi eux, certains peuvent être des héros.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du 29 mai 2018)

Reprendre le contrôle

RGPD


La grande marche de l'histoire de la construction européenne a souvent été balisée par des sigles : la CECA (communauté européenne du charbon et de l'acier), la CEE (Communauté économique européenne), la PAC (politique agricole commune) ou encore l'ECU (European Currency Unit, ancêtre de l'euro). Demain, il faudra sans nul doute y rajouter RGPD pour règlement général sur la protection des données personnelles. Car ce règlement, transposé dans la loi française, est une avancée majeure pour mieux protéger les citoyens dans le domaine du numérique, à l'heure où leurs données personnelles sont devenues de l'or pour les géants d'internet que sont les fameuses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Le RGPD, qui s'impose dans toute l'Union européenne, apparaît comme une avancée politique, sociétale et économique.

Avancée politique d'abord. À l'heure où d'aucuns doutent de l'Europe, critiquent son fonctionnement ou veulent la quitter, voilà qu'elle prend une décision politique forte et concrète dans la vie quotidienne des Européens. Et cette volonté politique qui a résisté non sans mal à tous les lobbies et toutes les chausse-trapes bruxelloises doit beaucoup à la Commissaire européenne à Concurrence, la pugnace Margrethe Vestager. En imposant sous peine de sanctions un cadre contraignant pour la collecte et le traitement des données personnelles de ses ressortissants, l'Europe envoie ainsi un message clair aux GAFAM. Elles ne pourront plus collecter sans vergogne et sans leur consentement explicite des données, comme cela fut le cas lors du scandale Cambridge Analytica qui vient de secouer Facebook.

Avancée sociétale ensuite. Le RGPD apporte enfin une réponse aux inquiétudes des internautes quant à la confidentialité de leurs données. Notre sondage montre combien cette question est devenue capitale pour les Français. À leur défiance légitime face aux GAFAM, le RGPD apporte un cadre de confiance, respectueux de leur vie privée et leur redonne le contrôle sur leurs données numériques.

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Avancée économique enfin car le RGPD, en posant un nouveau cadre, peut permettre que les entreprises européennes jouent désormais avec les mêmes règles face à des GAFAM dont la puissance financière les met au niveau des États. Et notre sondage montre d'ailleurs que les internautes sont demandeurs de logiciels et services alternatifs, européens.

Le RGPD est donc une belle avancée. Faut-il aller encore plus loin ? Instaurer davantage de régulation, de contraintes ? Certains le réclament, excédés par les pratiques déloyales des GAFAM qui, par cynisme et intérêt financier, ont rompu la confiance et jeté la suspicion sur toutes les collectes de données, fussent-elles utiles et respectueuses. Pour assurer le succès du RGPD, l'Union européenne va ainsi devoir montrer sa détermination à faire appliquer les nouvelles règles, mais aussi rester souple pour ne pas décourager l'innovation numérique qui se construit dans les grands groupes européens à Paris ou à Berlin, dans les PME ruthénoises ou les start-up toulousaines.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mai 2018)

Nouveau départ ?

rails


Il aura donc fallu attendre un mois pour retrouver le chemin du dialogue dans l'épineux dossier de la réforme de la SNCF. Un mois de tensions, de grève perlée, un mois de certitudes martelées tour à tour par les syndicats de cheminots, le président de la République, le gouvernement et la majorité présidentielle, un mois de « galère » aussi pour les voyageurs du quotidien comme pour les vacanciers. Pour tout dire, un mois de perdu et de dialogue de sourds. Car pendant un mois, chacun est resté « droit dans ses bottes » jusqu'à la caricature, persuadé de gagner la bataille d'une opinion dont l'appréciation aura finalement peu bougé au fil des semaines (53 à 59 % de Français estiment le mouvement syndical injustifié).

Du côté de l'exécutif, on a défendu avec détermination cette réforme qui ne figurait pas au programme d'Emmanuel Macron. Le gouvernement a mis en avant l'urgence à agir pour adapter la SNCF à l'ouverture prochaine à la concurrence et, pour ce faire, a lié à cet objectif la nécessité d'aligner le statut des cheminots sur celui des salariés du privé en supprimant leurs « privilèges ». Mais l'exécutif a laissé trop de flou sur le devenir précis de la dette colossale de la SNCF, et donné trop peu de détails sur les investissements pour moderniser le réseau ferré. Du côté des syndicats, on a, a contrario, défendu logiquement les « acquis » – loin d'être mirobolants – dont bénéficient les cheminots, et on s'est opposé farouchement à toute privatisation rampante de la SNCF. Mais on a minoré certains points de la réforme salutaires pour la modernisation de la société.

Pour éviter un stérile bras de fer, un plus large débat aurait peut-être permis de mettre à plat la situation, de lever les inquiétudes, de constater aussi que le train en France comparé à l'Allemagne ou au Royaume-Uni n'a pas à rougir, et d'évoquer le rôle que le train joue dans l'aménagement des « territoires ».

À ce temps long, et au vu de l'urgence de la situation, le gouvernement a choisi une méthode plus rapide pour éviter l'enlisement : la voie des ordonnances, qui n'a nullement empêché le débat parlementaire , celui-ci se poursuivant d'ailleurs au Sénat à la fin du mois… Mais sur une réforme aussi importante, qui touche à l'histoire sociale du pays, à une part intime de l'identité nationale et à l'idée que l'on se fait du service public, davantage de temps de discussion, de pédagogie et de concertation en amont auraient peut-être évité l'impasse actuelle.

C'est vraisemblablement ce qu'a voulu corriger hier le Premier ministre en recevant tous les acteurs du dossier à Matignon et en renouant avec les principes d'une traditionnelle négociation. Fin politique dans un gouvernement aux ministres très techniques, Édouard Philippe a sans doute compris qu'au nom du pragmatisme revendiqué par l'exécutif, on ne pouvait pas ignorer les corps intermédiaires et notamment les plus réformateurs d'entre eux. Comme la CFDT dont le secrétaire général Laurent Berger a expliqué hier que court-circuiter les corps intermédiaires était « dangereux pour la démocratie ».

Quelle que soit la suite, la journée d'hier est donc importante. Elle constitue la première pierre d'un dialogue à (re)construire, peut-être un nouveau départ au vu des nuances syndicales, mais pas encore la fin du premier grand conflit du quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi le mardi 8 mai 2018)

Si loin, si proche

Le viaduc de Millau. Photo Mike Lehmann

Depuis 20 ans et l'incroyable développement des compagnies aériennes low cost comme Easyjet ou Ryanair, les Français, tout comme leurs homologues européens, découvrent le monde à moindre coût. Là où, pour nos parents et grands parents, les premiers congés payés se traduisaient par des départs familiaux aussi aventureux que joyeux vers la mer, l'océan, la campagne ou la montagne, tout en restant bien dans l'Hexagone, les générations suivantes, et notamment celles d'Erasmus, peuvent aujourd'hui s'offrir d'un clic sur internet des séjours à l'étranger tout compris. Et de plus en plus loin. C'est que les compagnies low cost ne se contentent plus de vols au cœur du Vieux continent ou vers les rivages de l'autre côté de la Méditerranée. Elles visent désormais les vols long-courriers, et notamment les vols transatlantiques entre l'Europe et les États-Unis.

Pour autant, l'aventure ne peut-elle être qu'à des milliers de kilomètres de chez soi ? Le dépaysement ne peut-il se faire que hors de France ? La découverte n'est-elle consistante que dans les pays qui ne parlent pas la langue de Molière ? La réponse est bien évidemment non et, d'ailleurs, une étude BVA commandée l'été dernier pour les Entreprises du voyage, montrait que 72 % des 54 % de Français qui prenaient des vacances d'été choisissaient… la France comme destination. 28 % disant préférer partir à l'étranger, essentiellement chez nos voisins immédiats (un pourcentage en baisse de 2,5 % en un an).

Une autre tendance était également observée par Richard Soubielle, vice-président des Entreprises du voyage : «les séjours sont moins longs mais plus nombreux». De fait, les Français privilégient les courts séjours d'une à quatre nuits. Des week-ends prolongés, des «city breaks» que l'on prend dans les pays proches de la France notamment l'Allemagne et le Royaume-Uni, ou dans les régions voisines.

Si les nombreux ponts de mai cette année vont justement donner l'occasion de tester ces courts séjours, les grèves perlées de la SNCF et d'Air France, pourraient donner l'idée à beaucoup de rester dans leur région. L'aventure tout près de chez soi, l'émerveillement à quelques centaines de kilomètres ? C'est bien possible et la richesse de l'Occitanie en termes de patrimoine culturel, naturel et architectural s'y prête d'autant plus que la Région vient de labelliser pas moins de 22 nouveaux grands sites. Mais pour les ponts de mai, La Dépêche vous invite à prendre des chemins de traverses en partant à la découverte, justement, des ponts de notre région. Du majestueux pont du Gard à l'élégant viaduc de Millau, tous ces ouvrages magnifiques rappellent combien, depuis des siècles, ils sont le trait d'union entre des territoires et des hommes, des cultures et des paysages. Et donnent aujourd'hui encore tellement raison à Isaac Newton qui estimait que «les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts…»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 avril)

Inéluctable convergence



Depuis plusieurs jours maintenant, les prix des carburants connaissent une flambée à la pompe avec des tarifs qui n’avaient pas atteint un tel niveau depuis cinq ans. Comme souvent, cette hausse découle de plusieurs facteurs, internationaux mais aussi bel et bien nationaux.

Le premier facteur est bien sûr consécutif à l’augmentation mondiale du prix du baril de pétrole, qui rappelle que derrière chaque plein que nous faisons dans nos automobiles, il y a de la géopolitique. Lorsque les pays à fort potentiel importateur sont secoués par des crises (embargo sur l’Iran, troubles aux Moyen-Orient, etc.) c’est l’ensemble du marché mondial qui en fait les frais. Les variations des taux de change influent également sur le prix final des carburants : avec un euro plus faible que le dollar, les acheteurs européens paient mécaniquement plus cher le prix du baril de brut, dont le prix est, lui, fixé en dollars. Par ailleurs, la demande des pays émergents, de plus en plus forte, fait également augmenter le prix. Enfin, la lente mais inexorable diminution des réserves mondiales de pétrole conduit logiquement à une hausse, maintenant, du prix du baril. L’approvisionnement français dépendant à 99 % des importations pour sa consommation de pétrole, on mesure notre assujettissement à ces aléas internationaux…

Le second facteur expliquant l’actuelle hausse du prix des carburants, national cette fois, relève des taxes qui frappent l’essence et le gazole ; et donc des choix politiques qui les sous-tendent. De fait, le gouvernement d’Édouard Philippe a annoncé à la rentrée 2017 sa volonté de rapprocher le prix du litre d’essence de celui du litre de gazole. Cette convergence, qui a été souvent invoquée pour privilégier l’essence moins polluante que le gazole des moteurs diesel, est aujourd’hui assumée par l’exécutif. Le gouvernement a confirmé une hausse de 10 % des taxes sur le diesel en 2018. Et d’après les calculs de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les taxes sur le diesel pourraient augmenter de 31 centimes par litre d’ici à 2022 si la trajectoire prévue dans le projet de loi de finances est bien mise en œuvre. Mais le gouvernement espère aller plus vite encore. Le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot avait indiqué fin août 2017 que la convergence entre les fiscalités du diesel et de l’essence se fera « dans les trois-quatre ans qui viennent ».

Ce mouvement, mondial et pas seulement français, pour inciter à rouler avec des carburants moins polluants, voire rouler à l’électrique, est inéluctable compte tenu des enjeux environnementaux et de santé publique. Et toute mesure qui y concourt, fut-elle fiscale, apparaîtra in fine comme une bonne chose. Mais il faut aussi que le gouvernement ne joue pas uniquement sur le seul levier des taxes, et ait le souci d’aider tous ceux, gros rouleurs ou habitants des territoires ruraux, dont la voiture est l’outil de travail ou l’unique mode de déplacement. C’est à cette condition d’équité que la transition écologique à venir sera comprise et acceptée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 avril 2018)

Mai de Paris et des provinces

Tous les dix ans, la France célèbre Mai-68, et les éditeurs comme les médias convoquent les grands témoins comme les photographies célèbres qui ont fait l'Histoire de cette révolte étudiante devenue crise politique avant de bouleverser en profondeur la société française par d'incontestables avancées sociales et sociétales. Tous les dix ans, on revisite à coups de livres, de documentaires télévisés et de dossiers spéciaux les grands moments qui ont agité le Quartier latin, la Sorbonne, Nanterre, des occupations d'amphis aux lancés de pavés, célébrant là, par un prisme déformant, un mouvement dont on pourrait penser qu'il ne fut que germanopratin. À tort…



Car, si Mai-68 a bien été marqué par des faits historiques majeurs dans la capitale, il a aussi irrigué la province, à commencer par Toulouse. La Ville rose, forte de quelque 21 000 étudiants, fut d'ailleurs la première ville universitaire de province à réagir aux événements parisiens avec la création du « Mouvement du 25 avril ».

Célébrer aujourd'hui, cinquante ans après, la création de ce mouvement qui réclamait notamment le droit de tenir des assemblées générales à l'université, c'est aussi se pencher en quelque sorte sur un « Mai des provinces ». Un Mai-68 hors Paris passé trop souvent sous les radars médiatiques. Un Mai-68 sur lequel les historiens ont, d'évidence, encore du travail à faire pour comprendre l'articulation qui s'est opérée, dans une France alors hypercentralisée, entre les événements parisiens et la mobilisation qui s'est fait jour en province.

Car, derrière la convergence des luttes de l'époque – celle-là même que certains espèrent réitérer en mai 2018 –, il y a eu aussi une convergence des territoires qui, manifestations, rassemblements et grèves générales aidant, a sans conteste pesé sur la suite du « joli mois de mai ». Un Mai-68 en province qui a de plus eu ses spécificités locales, comme le note l'historienne Danielle Tartakowsky, qui s'est intéressée aux manifestations de mai et juin 1968 dans la France profonde. Ainsi, on sait qu'au soir du 13 mai, date d'une importante grève générale et de manifestations ouvriers-enseignants-étudiants dans toute la France, on a constaté en province de multiples refus de dispersion, des barrages, des barricades, des sit-in prolongés, et même des assauts de préfectures. « Si l'on en croit les livres qui paraissent actuellement, l'intérêt se déplace hors de Paris, vers le Mai-68 de la province, des campagnes, des oubliés », expliquait il y a quelques jours le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui était en 1968 étudiant de philosophie et de sociologie, à Caen.

Au-delà du récurrent débat sur l'« héritage » et des passes d'armes entre revanchards et soixante-huitards, célébrer les cinquante ans de Mai-68 c'est donc aussi donner la parole – comme va le faire ces prochaines semaines La Dépêche – à tous les acteurs qui, en province, ont apporté leur… pavé à l'édification d'un mouvement qui passionne toujours autant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 25 avril 2018)

Disruptif



Il faudrait être bien naïf pour imaginer une grève indolore sur le quotidien des Français. Car c'est justement la définition même de la grève que d'introduire, pour peser sur les négociations avec le gouvernement, un rapport de force par la perturbation maximale de l'activité économique. Une évidence qui s'applique d'autant plus au mouvement social actuel que les cheminots, reprenant une idée expérimentée dans notre région, ont mis en place une grève perlée au long cours qui complique davantage encore la situation. Le fait que les personnels d'Air France aient repris à leur compte cette grève perlée n'arrange pas les choses pour tous ceux qui doivent se déplacer pour des besoins professionnels ou pour les vacances de Printemps qui ont débuté hier.

Comme les précédentes, cette drôle de grève fait donc bien sûr des perdants, l'hôtellerie, les sociétés concernées (SNCF, Air France) et tous les «galériens» interrogés chaque jour par les chaînes d'informations en continu, mais aussi… des gagnants. Car paradoxalement, la grève souligne l'un des piliers de l'économie de marché : la loi de l'offre et de la demande. Dans le secteur aérien, passé maître dans le yield management – cette technique américaine d'optimisation de remplissage des sièges, capable de sortir pour un même trajet une kyrielle de tarifs différents – la grève semble une aubaine. Un Paris-Toulouse habituellement facturé 200 euros par une low-cost bien connue a été multiplié par cinq les jours de grève… Idem pour les cars Macron dont les tarifs bondissent dans des proportions similaires. Pendant la grève le business continue…

Mais le mouvement social a aussi suscité des initiatives plus vertueuses de solidarité venant notamment de l'économie numérique. Absence de commissions sur les sites de covoiturage les jours de grève pour l'un des sites leaders du marché, frais réduits ou offerts pour la location de voitures entre particuliers, mise à disposition de lieux de travail partagés (coworking) près du domicile des salariés qui habitent loin de leur entreprise, mise en place facilitée du télétravail par certaines sociétés, etc. Un foisonnement d'initiatives, entre le bouche-à-oreille et l'application sur son smartphone, entre la grande débrouille et un système D «2.0», qui dessinent comme une France loin des clichés, capable à la fois de soutenir le mouvement des cheminots (44 % des Français approuvaient la grève, selon un sondage Elabe du 4 avril), et en même temps de s'adapter aux situations qui perturbent la bonne marche du quotidien.

Quand il sera terminé, il y aura sans doute beaucoup de leçons à tirer de ce conflit social autrement que les jugements condescendants de quelques Marcheurs glosant sur la prétendue « gréviculture ». La France a, d'évidence, une culture du conflit par rapport à certains de ses voisins européens ; mais elle a aussi une capacité d'adaptation peu commune. Pour le coup, il y a en elle peut-être plus de disruptif que de conservatisme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 14 avril 2018)

Sériemania



Il y a cent ans, on se précipitait pour suivre les aventures du « Magicien de l'air » ou de « La Marâtre », deux feuilletons qui ont fait le bonheur des lecteurs de « La Dépêche » d'alors. Une époque où c'est dans la presse populaire que l'on venait chercher au fil des semaines ces récits qui tenaient en haleine le public. Un siècle plus tard, on retrouve le même engouement autour des séries télévisées qui s'offrent pour la première fois cette semaine le prestigieux palais des congrès de Cannes pour un Canneséries qui n'a rien à envier au mythique festival de cinéma.

Preuve s'il en fallait une que les séries, que certains considéraient encore récemment comme un « art mineur » – à l'instar de Gainsbourg parlant des chansons –, sont devenues non seulement un art à part entière, mais aussi un miroir de nos sociétés, une véritable industrie au poids économique grandissant. Et constituent un enjeu politique.

Art à part entière, assurément. Les meilleurs réalisateurs, les meilleurs auteurs, les meilleurs acteurs signent sans hésiter pour embarquer dans des séries au long cours, riches de plusieurs saisons et de budgets pharaoniques. Ce format XXL par rapport à un long-métrage de cinéma permet aux scénaristes d'explorer la complexité des situations et des hommes, et d'aborder des thématiques tour à tour sensibles et très actuelles. Le harcèlement à l'école, le sexisme, l'homosexualité, les transgenres, la mort, la drogue, la maladie, ou encore l'état de l'Amérique post-11-Septembre, les relations internationales dans un monde marqué par le terrorisme, etc. La richesse des scénarios est telle que certaines séries sont déjà étudiées à l'université à l'instar de la célèbre Game of Thrones, véritable vade-mecum de la diplomatie…

Cette frénésie de séries – le nombre de séries produites est passé aux États-Unis de 200 en 2009 à 500 en 2017 – pourrait faire craindre une saturation, mais il n'en est rien , car elle s'appuie sur la multiplication des écrans et la consommation de plus en plus individuelle des images. De fait, le téléspectateur choisit de regarder ses épisodes où il veut (chez lui ou dans les transports) et sur le support qui lui convient (smartphone, tablette, télévision). C'est sur cet émiettement de l'attention qui favorise le visionnage compulsif, aiguillé par de puissants algorithmes de recommandation, que les géants des plateformes de vidéos à la demande ont bâti leur succès, d'abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Netflix gagne actuellement 100 000 clients par mois en France, une progression fulgurante qui va faire approcher la plateforme de 3,5 millions d'abonnés engrangés en moins de trois ans!

Ce succès pose dès lors une question très politique en France comme en Europe. De la même manière que l'on défend l'exception culturelle pour le cinéma, il y a urgence à défendre une exception culturelle pour les séries. Cela devrait être d'autant plus facile que les séries françaises ont désormais gagné en qualité, en originalité et en profondeur.

(Editorial paru dans La Dépêche du samedi 7 avril 2018)

Le pire et le meilleur


En lançant son plan pour l’intelligence artificielle (IA), Emmanuel Macron, qui rêve de transformer la France en « start-up nation » comme l’est devenu Israël, met en avant son appétence pour l’innovation technologique, dont il veut faire une des pierres angulaires de son quinquennat. Mais le chef de l’État est aussi porteur d’une vision plus large, à l’échelle européenne. Pas question de voir l’Europe rater le virage de l’intelligence artificielle comme elle a raté celui du numérique, aujourd’hui dominé par les GAFA (Google Amazon Facebook Apple), toutes américaines.

C’est que l’intelligence artificielle, les algorithmes mathématiques, les progrès informatiques bâtissent déjà une révolution. Maison, transports, santé, industrie, énergie, environnement, agriculture, loisirs, etc. : pas un domaine n’échappe à l’IA. Plus que les précédentes révolutions industrielles, celle-ci soulève toutefois des questions cruciales : juridiques, éthiques, commerciales, sociétales. Quelles protections pour les données personnelles qui sont très souvent le carburant de l’intelligence artificielle ? Quelle responsabilité entre le conducteur, le constructeur et le fabricant de logiciel d’une voiture autonome ? Quelle égalité d’accès à ces technologies qui, très coûteuses, peuvent n’être réservées qu’à un petit nombre de nantis ?

Cet éventail de questions a suscité les craintes des scientifiques eux-mêmes à l’instar de Stephen Hawking qui vient de nous quitter. L’astrophysicien britannique avait lancé avec d’autres, en novembre, un cri d’alarme : « Nous sommes en danger d’autodestruction. J’ai peur que l’IA puisse remplacer complètement les humains. Si les gens peuvent concevoir des virus informatiques, quelqu’un pourrait concevoir une IA qui peut s’améliorer et se reproduire. Ce serait une nouvelle forme de vie capable de surpasser les humains », disait-il. Et certains tests lui ont donné raison comme récemment ces deux ordinateurs qui communiquaient entre eux dans un langage inconnu de l’homme. Ou encore ces intelligences artificielles qui, confrontées aux questions d’internautes, tenaient les pires des propos racistes…

Face à ces défis, il est urgent d’une part que les jeunes générations s’intéressent aux sciences et d’autre part qu’il y ait davantage de transparence. Comme l’homme a régulé le transport terrestre, la navigation maritime ou aérienne, il faut aussi qu’il régule l’intelligence artificielle pour en tirer le meilleur et en éviter le pire.

Le poison qui venait du froid



En découvrant l'histoire de la tentative d'assassinat de l'ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille, on est partagé entre l'effroi et la fascination. L'effroi devant la méthode employée : la projection d'un produit chimique innervant mortel, le Novitchok, conçu en URSS dans les années 70-80, sur le père et la fille, en pleine rue. Et, en même temps, une fascination un peu coupable devant un récit qui rappelle ceux qu'ont vécus les espions au temps de la Guerre froide entre Soviétiques et Occidentaux, jusqu'à l'effondrement de l'URSS en 1991. Car les faits et leur contexte sont dignes d'un roman de John Le Carré ou d'un film de Steven Spielberg dans lesquels on élimine les agents gênants à coups de parapluies bulgares ou d'accidents domestiques fortuits…

Côté pile, un ancien agent double passé à l'Ouest il y a des années lors d'un échange, serait rattrapé par la vengeance de son pays d'origine, aujourd'hui dirigé par Vladimir Poutine, ancien colonel du KGB. Un président Poutine qui, de plus, est actuellement candidat pour un nouveau mandat à la tête de la Russie qu'il mène à la baguette, avec des méthodes expéditives pour museler toute opposition; et qui a récemment annoncé son ambition de développer de nouveaux programmes d'armements sophistiqués.

Côté face, le Royaume-Uni, la patrie de James Bond et de quelques oligarques russes réfugiés, se drape dans son indignation pour réclamer de la Russie des explications et Theresa May en appelle à tous ses alliés occidentaux pour la soutenir face à l'ogre russe… Le tableau est beau. Presque trop pour être vrai, et la vérité, si tant est qu'on puisse s'en approcher, est sans doute la valeur la moins partagée dans le monde du renseignement. Les maîtres-espions justement – ceux qui sont autorisés à parler – s'interrogent d'ailleurs sur le scénario qui se dessine de prime abord, et c'est une autre lecture qui pourrait apparaître.

Pour Vladimir Poutine quel serait, en effet, l'intérêt d'avoir commandité l'assassinat de l'ancien espion, au moment où il veut faire de son pays un acteur majeur sur la scène diplomatique mondiale ? Montrer qu'il peut toujours frapper à tout instant et en tous lieux ceux qui s'opposent à lui ? Délivrer un message à ceux qui travaillent avec le FSB, les services secrets russes ? Mystère. L'implication du Kremlin – si elle reste bien sûr toujours possible – supposerait la rupture d'un code d'honneur en ce qui concerne les échanges d'espions dont a profité Sergueï Skriptal en 2010 : la grâce de part et d'autre.

Pour Theresa May, embourbée dans sa négociation du Brexit et contestée jusque dans son propre camp, cette affaire, en revanche, tombe à pic. Elle lui permet de ressouder son opinion et d'obliger ses alliés à prendre position. Mais, là aussi, la Première ministre britannique peut tout à fait être de bonne foi, instruite par les précédentes affaires comme l'assassinat dans son pays d'Alexandre Litvinenko à l'aide de polonium 210 en 2006…

Dans un scénario comme dans l'autre, faux-semblants et manipulations semblent pour l'heure être de mise. Et donnent raison à Montesquieu qui assurait que «l'espionnage serait peut-être tolérable s'il pouvait être exercé par d'honnêtes gens...»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 14 mars 2018)

Sélection



« Mal nommer les choses c'est participer au malheur du monde », disait Albert Camus. Alors disons-le tout net : le nouveau système Parcoursup, qui remplace la si décriée Admission post-bac, introduit bel et bien une sélection à l'entrée de l'Université. Le gouvernement, avec des pudeurs de gazelle, a beau parler de « prérequis » ou d'« attendus » pour éviter d'avoir à employer le mot tabou qui a jeté par le passé des milliers d'étudiants dans les rues, notamment lors de la loi Devaquet en 1986, c'est une forme de sélection qui est désormais mise en œuvre avec le nouveau système.

Pour autant, la sélection après le bac n'est pas nouvelle et existe déjà depuis longtemps sans que cela ne suscite ni débats ni critiques : entrée dans les classes préparatoires scientifiques ou littéraires, dans les écoles de commerces ou d'ingénieurs, admission dans les Instituts universitaires de technologie (IUT) ou ceux d'études politiques (Sciences Po), inscription dans tel ou tel Brevet de technicien supérieur (BTS), etc. Les lycéens se plient sans contestation à une sélection en bonne et due forme en fournissant un dossier scolaire dont le baccalauréat est, certes, toujours la condition nécessaire mais pas suffisante.

On pourrait même considérer que le premier cycle à l'Université pratique, depuis des années là aussi, une sélection qui ne dit pas son nom avec un sévère écrémage puisque 40 % seulement des nouveaux étudiants sont admis en seconde année. Et, depuis 2016, la poursuite des études en master se fait… après une sélection.

En choisissant de mettre en avant des « attendus » à même de sélectionner les étudiants, le gouvernement assure donc agir par pragmatisme pour, d'une part, gérer l'afflux des lycéens vers les études supérieures que les universités, en manque chronique de moyens, peinent à absorber, et d'autre part pour faire en sorte que l'Université française remonte dans les classements internationaux.

Le nouveau système veut aussi en finir avec une hypocrisie de plusieurs années, qui, par exemple, a conduit, bug informatique aidant, à des aberrations comme celles que l'on a vues en 2017, année où des bacheliers avec mention très bien ont été écartés de la filière universitaire qu'ils avaient choisie en raison du système inique du tirage au sort…

Si la finalité est louable, en imposant si rapidement les « attendus » dans la loi « Orientation et Réussite des Étudiants » promulguée jeudi dernier par Emmanuel Macron, l'exécutif a brusqué la communauté éducative. Le Conseil supérieur de l'Éducation n'a d'ailleurs pas donné une voix en faveur du décret instaurant Parcoursup lorsqu'il l'a examiné la semaine dernière, et des organisations syndicales ont appelé à une mobilisation les 15 et 22 mars. C'est que la loi touche à un aspect essentiel de l'Université française : le principe de libre accès. Et ouvre en suivant le risque de voir s'étioler le caractère national des diplômes si chaque université en vient à fixer, en toute autonomie, ses critères d'entrée… De la préservation de ces deux aspects dépendra une bonne part du succès de la réforme.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 13 mars 2018)

Acier trumpé

Donald Trump signe son décret établissant des taxes douanières sur l'acier et l'aluminium à la Maison Blanche en présence d'ouvrier sidérurgiques. / Photo White House


En décidant d'instaurer la semaine dernière des droits de douane de 25 % sur l'acier et de 10 % sur l'aluminium importés aux États-Unis, Donald Trump vient de montrer, une nouvelle fois, qu'il entend bel et bien rester sur la ligne politique qui l'a amené à la Maison Blanche en novembre 2016 : « America first », l'Amérique d'abord. Peu importe finalement que, lorsque l'on analyse finement le marché de l'acier en surproduction mondiale, on constate que les importations américaines en provenance de l'Union européenne ne représentent que 6 %, et en provenance de la Chine 1 % à peine. Pour Donald Trump, l'essentiel est ailleurs. Plus que des considérations économiques, ce sont des considérations politiques qui ont présidé à sa décision et illustrent sa conception protectionniste et populiste des échanges commerciaux.

Poltique internationale tout d'abord. Donald Trump entend dénoncer les accords de libre-échange signés et défendus par les États-Unis depuis des années par ses prédécesseurs. Pour le Président républicain, ces accords, « très stupides » selon l'un de ses récents tweets, sont injustes et pénalisent l'économie américaine. C'est le message qu'il a d'ailleurs porté lors du dernier sommet de Davos. « Nous sommes en faveur du libre-échange, mais il doit être juste, et il doit être réciproque. Les États-Unis ne fermeront plus les yeux sur les pratiques commerciales inéquitables », avait-il lancé.

Politique intérieure ensuite. Donald Trump aborde les élections de mid-term qui ont lieu cette année en novembre, en mauvaise posture. Sans parler de l'affaire de l'ingérence russe dans l'élection présidentielle de 2016 et des départs à répétition de ses collaborateurs à la Maison Blanche, Donald Trump sait que sa politique économique, en dépit d'une croissance forte et de création d'emplois, n'aura pas atteint ses objectifs en matière de réduction du déficit commercial ou de hausse des investissements des entreprises. D'où son idée d'adresser un message à sa base électorale. Et quoi de mieux que l'acier pour cela, lui qui promettait durant sa campagne de redonner sa grandeur au secteur sidérurgique américain sinistré. Une promesse qui lui avait d‘ailleurs permis de conquérir en Pennsylvanie des votes capitaux pour son élection…

Face à cette vision américaine à courte vue, face à l'idée populiste illusoire que tout irait mieux si chaque pays se repliait sur lui-même au nom du « chacun pour soi », le reste du monde, et en particulier l'Union européenne, doivent afficher leur détermination à préserver les règles internationales et leur foi dans le multilatéralisme.

Ce qui ne veut pas dire que rien ne doit changer. A Davos, justement, Emmanuel Macron l'avait d'ailleurs parfaitement résumé en plaidant pour un nouveau « contrat mondial » soucieux de corriger et réguler les excès socio-économiques de la mondialisation. Un nouveau contrat à même d'intégrer les laissés-pour-compte de la mondialisation et de contrer ainsi la montée des nationalismes, dont la guerre de l'acier de Trump est une énième illustration.

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 12 mars 2018)

Le juste prix



Le conflit entre le groupe TF1 et les diffuseurs de ses chaînes apparaît de prime abord comme une nouvelle bataille commerciale. Classique, abrupte, pleine de chausse-trapes, avec ses coups bas et ses coups de bluff, ses coups de menton et ses coups de sang, devant des téléspectateurs pris comme témoins bien involontaires de ces affrontements. Entre le groupe audiovisuel de Martin Bouygues d'un côté, et de l'autre ceux de Vincent Bolloré (Canal +), Stéphane Richard (Orange, qui a finalement signé un accord hier) et Xavier Niel (Iliad-Free) c'est à qui de ces hommes forts des médias français «montre ses muscles» le plus fort selon l'expression employée par Gilles Pélisson, le PDG de TF1. Après tout, les menaces de coupure du service et parfois leur mise en application, les déclarations intempestives par médias interposés depuis plusieurs semaines, sont souvent le lot des négociations compliquées dans le monde économique. Mais cette guerre des écrans est tout sauf une bataille de chiffonniers. Elle est même la partie émergée d'un gigantesque iceberg : la rémunération des contenus (vidéo, musique, presse) à l'heure de la numérisation de la société.

Dans ce dossier, chacun avance de bonne foi ses arguments. Les diffuseurs et opérateurs de télécoms, qui investissent massivement dans leurs réseaux et leurs box et sont eux-mêmes en concurrence les uns avec les autres, estiment qu'ils ne vont pas payer maintenant un service qu'ils utilisaient gratuitement jusqu'à présent et dont ils contestent parfois la valeur et l'attractivité pour leurs abonnés. Et ce d'autant plus qu'ils sont eux-mêmes engagés dans la production de contenus à forte valeur ajoutée, que ce soient des émissions, des films ou des séries télé. De l'autre côté, TF1 estime qu'avec un marché publicitaire en passe de basculer complètement sur internet dans les années voire les mois à venir, sa diversification de revenus est une priorité. Et que les nouveaux services qu'il a bâtis ces dernières années (télévision de rattrapage, avant-premières, interactivité, etc.) méritent bien d'être payés, comme cela se fait ailleurs en Europe, comme en Allemagne.

Pour l'heure, l'entêtement des deux parties n'a fait que des perdants. En coupant le signal de TF1 ou en menaçant de le faire, les diffuseurs se privent, quoi qu'ils en disent, de programmes populaires et fédérateurs de la Une, première chaîne d'Europe, au premier rang desquels peut-être la future coupe du monde. Et ils semblent traiter sans grands égards leurs abonnés… TF1 de son côté a subi une chute brutale des audiences de plusieurs de ses programmes et pourrait perdre les budgets publicitaires des diffuseurs…

Dans ce conflit perdant-perdant, il y a pourtant des gagnants : les plateformes de vidéos à la demande comme Netflix ou YouTube qui attirent de plus en plus de Français (+37 % en un an selon le dernier baromètre de Médiamétrie). Des plateformes américaines qui monopolisent une bonne partie de la bande passante des réseaux des diffuseurs, et qui concurrencent frontalement les chaînes de télévision historiques comme TF1. Dès lors il est temps que les acteurs de cette guerre des écrans décident rapidement, avec l'aide des pouvoirs publics en France comme en Europe, un «Yalta» pour définir le juste prix des contenus et la rémunération de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 9 mars 2018)

Exception



La Cérémonie 2018 des César du cinéma français qui s'est tenue hier à Paris a bien sûr célébré les films et les acteurs talentueux de l'année. Surtout, elle a rappelé combien la France cultive jalousement son exception culturelle dont la bonne santé du cinéma français en est un bel exemple. Qu'elle concerne justement le cinéma, la télévision ou le théâtre, cette exception, dont l'origine remonte à la création du ministère de la Culture par André Malraux en 1959, assez unique dans le monde, n'en finit pas de faire parler d'elle. Admirée souvent, critiquée et incomprise parfois lorsqu'elle est assimilée à de banales mesures protectionnistes. Et si d'aucuns l'ont maintes fois annoncée morte – on se souvient de la Une de l'hebdomadaire américain Time Magazine proclamant en décembre 2007 « The death of french culture » (la mort de la culture française) illustrée d'un sosie du mime Marceau –, force est de constater qu'elle est toujours bel et bien présente. Il n'y a pas si longtemps, en 2013, La France avait conduit une bataille homérique pour rallier à sa cause d'autres pays en Europe afin d'extraire la culture des négociations commerciales entre l'Europe et les États-Unis.

Car, cette exception culturelle n'est pas qu'un concept à visée économique, elle est aussi un outil de résistance contre l'uniformité et pour la diversité. Appliquée au cinéma, l'exception culturelle permet de voir des chaînes de télévision financer des films ; et le Centre national de la cinématographie (CNC) utiliser la manne remportée par les films à succès pour aider des films d'auteur ou des premiers films. Bref, donner leur chance à des artistes français – et étrangers aussi – qui seront peut-être les grands de demain.

Avec un tel système solidaire, le cinéma français peut ainsi tenir tête au rouleau compresseur américain si bien huilé, en affichant des taux d'entrées pour les films nationaux plutôt inédits par rapport à ceux de nos voisins européens. C'est cette résistance culturelle que le chercheur Frédéric Martel avait mise en lumière dans son ouvrage « Mainstream » sur la culture américaine. « On assiste partout à un triple phénomène : la domination du modèle américain, l'émergence de grands pôles culturels destinés aux publics locaux (Bollywood en Inde, Chine), et la disparition dans la plupart des pays d'une autre culture », déclarait-il.

Défendre notre culture et les valeurs qui la sous-tendent, c'est aussi défendre les supports qui la diffusent. À l'heure des plateformes numériques pour les films comme Netflix, la musique et dans une moindre mesure les livres et la presse, l'Europe doit avancer. Face aux mastodontes du net américains ou chinois qui gèrent ses plateformes, l'Union européenne doit favoriser la constitution de géants sur le Vieux Continent pour mieux diffuser notre culture, nos idées. Autrement dit muscler notre soft power. À l'heure des fake news et de la montée des populismes, l'exception culturelle est plus nécessaire que jamais.

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 3 mars 2018)